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Extension du domaine du racisme

La carte blanche de Pierre Assouline...

Des trois armes à la disposition des détracteurs d'historiens, l'accusation de racisme n'est pas moindre que celle de négationnisme ou de plagiat. En ces temps de « politiquement correct », formatés à coups de lois mémorielles, un cas d'école vient de se présenter en Grande-Bretagne, dont tout fait craindre qu'il ne nous épargnera pas un jour prochain - pour avoir osé nier le caractère génocidaire des traites négrières, Olivier Grenouilleau n'y a échappé que de justesse.

L'affaire oppose depuis la mi-novembre l'historien écossais Niall Ferguson né en 1964 à l'essayiste indien Pankaj Mishra né en 1969 dans les colonnes du prestigieux hebdomadaire de gauche London Review of Books. Le premier est professeur à Harvard, formé du côté d'« Oxbridge » ; un intellectuel fort médiatisé, proche des néoconservateurs américains et sensible à la perspective d'un choc des civilisations. En critiquant sévèrement son dernier livre Civilization: The West and the Rest Allen Lane, le second a insinué que le premier était « raciste ».

Pour ne pas avoir à les traîner devant les tribunaux, Niall Ferguson, talentueux vulgarisateur d'un savoir érudit, avec tout ce que cela suppose d'anachronismes contestables, a exigé des excuses publiques. En vain, car si Pankaj Mishra a reconnu que l'homme ne l'était pas, il a rajouté une couche en soulignant que l'historien en lui se rapprochait des « idéologues racistes ». A ses yeux, ce n'est pas seulement Civilization, et sa tendance à sous-estimer l'apport de l'islam à la science, qui est en cause, mais l'esprit de toutes les recherches de Ferguson : vouloir montrer que l'oeuvre des empires occidentaux n'a pas été aussi systématiquement négative qu'elle l'est présentée, que leurs détestables méthodes s'étaient souvent appuyées sur l'expropriation et l'asservissement, mais que des empires non occidentaux les avaient également appliqués, et que le colonialisme pouvait aussi avoir eu des effets bénéfiques pour les populations concernées. La London Review of Books publia leurs longs échanges aigres-doux sur le fond : la paternité de la notion d'« anglobalization », la supériorité de la civilisation occidentale, le caractère irrépressible des courants en histoire, et surtout les ressorts de l'« histoire contrefactuelle ». Cette discipline dont Ferguson est l'un des promoteurs tend à réhabiliter l'action des individus contre celle des grandes forces et à se demander ce que le monde aurait été si d'autres décisions avaient été prises... « Révisionniste » ? Certainement, mais il l'a lui-même revendiqué en établissant les responsabilités de la Grande-Bretagne dans la Première Guerre mondiale dès son premier livre à succès The Pity of War, 1998 ; selon lui, l'entrée de l'Angleterre dans le conflit fut la plus grande erreur de son histoire moderne...

L'affrontement paraît clair. Sauf que, pour corser le tout, Niall Ferguson, « le raciste », est marié à Ayaan Hirsi Ali, une Hollandaise d'origine somalienne maintes fois menacée de mort en raison de ses véhémentes dénonciations de l'islam, du communautarisme et de l'excision. Quant au « progressiste » Pankaj Mishra, par son mariage, il est devenu le gendre d'un politicien conservateur qui fut un pilier du thatchérisme, et un cousin de David Cameron... A l'examen, il s'avère qu'il en a également profité pour traiter Niall Ferguson d'« homo atlanticus redux ». Ce qui contribue effectivement à l'extension du domaine du racisme, mais limite un peu plus la liberté d'expression de l'historien. Toute notre compassion va aux magistrats qui auront à en juger.

Par Pierre Assouline