Fausse note

Malgré ou à cause de son immense succès public, Apocalypse , série diffusée en septembre en six épisodes de 52 minutes sur France 2, a fait grincer des dents. Dans le concert des louanges, la fausse note a été lancée par quelques historiens, qui ne sont pas les derniers concernés par l'art et la manière de réaliser un documentaire sur la guerre. On ne saurait trop se méfier d'une oeuvre lancée comme un événement national, saluée comme un exploit technique, et dont le commentaire s'ouvre par cet incipit solennel : « Ceci est la véritable histoire de la Seconde Guerre mondiale. » La vérité vraie, vraiment ? Il n'en faut pas davantage pour tourner le bouton ; seul nous en retient un vieux reste de conscience professionnelle et une répugnance pour le procès d'intention.

 

 

Les auteurs ont voulu convaincre le plus grand nombre. De leur propre aveu, il s'agissait de bluffer les jeunes spectateurs. On leur concédera qu'ils les ont certainement impressionnés par leur dramaturgie de l'histoire. Au mieux peut-on dire qu'ils ont livré là du matériau solide aux professeurs de lycée - ce qui n'est pas si mal quand la classe s'élargit à 7 millions de téléspectateurs restés, nous dit-on, attentifs pendant six heures. Reste que ces documents d'époque, Isabelle Clarke et Daniel Costelle leur ont fait subir un triple traitement : montage, colorisation, sonorisation. Le premier relève du parti pris de tout auteur : tout montage est manipulation, on peut faire dire ce qu'on veut à des images. Soit. Mais que dire des deux autres ? La colorisation, pardon, la « restitution de couleurs » pour parler comme les réalisateurs, a consisté à donner une unité à des images qui n'en avaient pas. Ainsi fait-on croire au téléspectateur que ce patchwork relève d'une continuité. Comme si le but recherché était de rendre le passé plus proche en l'actualisant. Auschwitz étant sacré et donc tabou, contrairement à d'autres camps, l'auraient-ils laissé en noir et blanc afin que l'authenticité de sa représentation ne fît aucun doute ? Cela en dirait long sur le statut du reste du film. Ce qui en dit davantage, c'est d'apprendre qu'en fait ce respect d'Auschwitz dans son intégrité était une condition posée par la Fondation pour la mémoire de la Shoah pour participer au financement du film.

Apocalypse souffre d'un manque cruel de distanciation entre le document d'archive et la réalité : il nous est présenté comme étant la réalité. Qui a filmé : un professionnel ou un amateur ? Qu'est-ce qui relève de la propagande et du souvenir de famille ? On ne le saura pas. L'historien de l'art Georges Didi-Huberman dans une tribune de Libération a dénoncé, à juste titre, le fait qu'en rendant visibles un certain nombre de documents Apocalypse ne les rendait pas lisibles pour autant : « En mettre plein les yeux : c'est le contraire exactement de donner à voir », écrit-il.

 

 

D'autres ont souligné une certaine indulgence dans le traitement de Vichy, l'escamotage de l'insurrection de Varsovie en 1944 au profit de telle anecdote, la disparition de l'idéologie sous le factuel, les pièges de la neutralité revendiquée par le commentaire. Mais, au fond, l'exercice serait facile et vain car on ne doit pas attendre d'un documentaire télévisé qu'il restitue l'histoire dans sa complexité comme un essai bardé de sources le ferait en 500 pages. Lorsqu'il s'offre à une telle mise en scène des archives, et que la couleur est organisée, le son d'époque remastérisé et l'image d'origine recadrée d'un tiers dans le but de porter l'émotion à son comble, l'écran n'est pas le lieu privilégié de la réflexion.

A quoi bon alors restaurer des images d'archives si c'est pour leur faire subir un tel traitement ? Si le documentaire d'histoire à la télévision doit désormais passer par cette spectacularisation, on peut comprendre ceux qui réagissent par un « Apocalypse ? no ! » En juin prochain, France 2 diffusera un documentaire sur juin 1940 commandé à la même équipe, en attendant d'autres sur les grandes guerres du XXe siècle depuis la Libération. Dans cette perspective, pour les gens qui gouvernent le service public de la télévision, tout débat sur le statut de l'image doit apparaître comme une vue de l'esprit.

Par Pierre Assouline