Franco-français ?
Quand les historiens se font bretteurs, il en sort parfois du bon : puisque c'est la vertu de la polémique, pourquoi n'en irait-il pas de même dans le débat d'idées ? Ainsi le différend qui a récemment opposé Richard J. Evans, professeur d'histoire moderne à Cambridge, à André Burguière, auteur de L'École des Annales. Une histoire intellectuelle Odile Jacob, 2006. A l'occasion de la publication du livre en anglais chez Cornell, le premier a critiqué le travail du second dans un long article de la London Review of Books intitulé « Cite ourselves ! ». Le second a vivement répliqué cf. p. 89 . Si ce débat a un mérite, c'est sans doute d'avoir pointé l'horizon trop hexagonal des recherches de nos historiens - c'est d'ailleurs le seul point sur lequel le Britannique et le Français s'accordent. Sans s'en exclure, André Burguière déplore que l'École des Annales n'ait pas su assez inverser la tendance tout en soulignant que l'EHESS École des hautes études en sciences sociales est aujourd'hui l'institution où les historiens de la France sont minoritaires par rapport à ceux des autres aires culturelles « grâce aux efforts successifs de Febvre, Braudel et des présidents qui leur ont succédé ».
Il est vrai, et Richard J. Evans a eu raison d'appuyer là où ça fait mal, que la recherche historique souffre chez nous d'un tropisme franco-français ; mais désormais, ce repli progressif s'observe aussi chez les historiens des Annales. « Moins du quart des historiens français travaillent sur l'histoire d'autres pays alors que la proportion est majoritaire aux États-Unis et approche les 50 % au Royaume-Uni », souligne-t-il. Si la comparaison se limitait aux universitaires américains, on aurait beau jeu de rappeler qu'ils auraient du mal à s'intéresser à leurs Lumières et à leur Moyen Age ; élargie aux Britanniques, elle prend tout son sens et permet à Richard J. Evans de regretter « l'abandon du cosmopolitisme » par les disciples de Braudel. Il est indéniable que la méconnaissance des langues étrangères et le refus de la transdisciplinarité ont limité nos chercheurs à la France ; le phénomène va même en s'accentuant avec la génération montante ; à moins de croire que ce nationalisme de la curiosité historique s'observe pareillement ailleurs et que seule la mauvaise conscience, bien française celle-là, surtout lorsqu'elle est activée par le tison de la repentance, lui donne davantage de relief.
On trouvera des raisons d'espérer dans le succès de l' Histoire du monde au XVe siècle Fayard publié sous la direction de Patrick Boucheron. En dépit de son poids 2 kg pour 890 pages, de son coût 85 euros et de son niveau d'exigence intellectuelle, il a su séduire grâce à une forme qui renouvelle l'essai collectif. Les personnes et les idées y circulent dans une impressionnante fluidité. On en ressort... décloisonné. Pourtant, comme le rappelle le maître d'oeuvre de ce vaste chantier dans une préface qui a parfois les accents d'un manifeste, la plupart des contributeurs s'inscrivent dans une historiographie en langue française. De la World History ou Global History , dont on s'avise en France depuis une dizaine d'années, Patrick Boucheron invite à retenir surtout une exigence : « le décentrement du regard ». Le programme est ambitieux mais, à l'heure où les notions de temps et d'espace sont en plein bouleversement, qui oserait encore passer à côté d'une telle perspective ?
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