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Kundera, secrets éternels

Un Européen, c’est celui qui a la nostalgie de l’Europe. Milan Kundera nous a appris cela que seul un créateur venu de la fiction pouvait nous apporter. On lui doit d’avoir ressuscité l’idée d’Europe centrale. Elle court tout au long de ses écrits, comme en témoigne la publication de son oeuvre dans « La Pléiade » sous son contrôle vigilant. On peut aujourd’hui relire La Vie est ailleurs , La Plaisanterie ou Le Livre du rire et de l’oubli sans surinterpréter les intentions de l’auteur.

Celui-ci nous a appris à regarder les régimes communistes en action non à travers leur prisme strictement socio-politique mais par les attitudes qu’ils suscitaient chez les citoyens/personnages. L’impact de son oeuvre est indissociable de l’émancipation des peuples de ces pays-là. Elle est une des rares à leur avoir permis d’inscrire leur « moi » au sein d’un « nous » jusqu’alors dilué au sein d’une histoire collective. Traitant la politique en artiste radical, il a redonné des noms à des sentiments que le totalitarisme avait réussi à débaptiser. Kundera a revisité les anciennes catégories qui définissaient les grands romanciers d’Europe centrale, celle de la philosophie et du sérieux, pour les remplacer par un rire tout de désinvolture et d’impertinence, et par l’élévation du kitsch au rang d’une catégorie quasi métaphysique. Sa méditation sur l’exil, et l’impossibilité pour l’émigré de rentrer au pays sous peine d’annuler de sa biographie intime ses longues années passées hors de chez lui, est inoubliable. Il a ressuscité un Occident oublié au sein de notre Occident. La résurgence de cette Atlantide a cassé la vision bipolaire Est/Ouest ; celle-ci n’avait pas seulement écrasé l’identité de la Mitteleuropa : elle avait installé le choc des civilisations dans les esprits. On doit au romancier d’avoir hâté le retour de l’Europe centrale en restituant ses habitants à l’Europe, une véritable révolution culturelle. Sa vision de l’histoire n’en est pas moins « idéalisée parfois à la limite du kitsch » ainsi que le lui reproche Vaclav Belohradsky dans un article repris par la revue Books. Selon lui, Kundera n’a pas voulu voir que l’Europe centrale avait été aussi une allégorie de la face sombre du XXe siècle ; il n’en a retenu que l’éblouissante modernité à l’oeuvre dans la Vienne de la grande époque pour mieux oublier la haine de la démocratie, le nationalisme anti-Lumières, l’antisémitisme et autres démons.

Kundera identifie la bêtise à la religion de l’archive, l’illusion biographique, le formalisme littéraire, la recherche génétique. Tout ce qui concourt selon lui à dépouiller un auteur de ce qui n’appartient qu’à lui. Nous sommes donc privés notamment de ses textes de jeunesse. Le fait est que cette édition épurée est la négation même du travail des historiens de la littérature. Sans appareil critique, une édition de référence se réduit à un simple et luxueux exercice d’admiration. L’originalité de « La Pléiade » s’en trouve provisoirement suspendue. Regrets éternels. On ne saura pas quand il est passé de l’ironie à la noirceur, et de la tendresse au désenchantement. Ni comment le Kundera tchèque fut aussi engagé que le Kundera français ne l’est pas. Ni pourquoi il lui a fallu dissocier son art romanesque de tout contexte politique pour lui accorder le statut extraterritorial d’une autonomie radicale. Tous détails que l’on attend de l’édition d’une oeuvre, nécessairement critique dès lors qu’elle se veut complète et définitive. On aurait ainsi mieux compris comment un grand écrivain se déhistoricise dès qu’il se veut universel.

Par Pierre Assouline, Journaliste-écrivain