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« L'Afrique nous dit merde ! »

Mais qu'est-ce qui lui a pris d'aller jusqu'en Afrique pour se mettre les Africains à dos ? A défaut de recourir aux dernières extrémités d'une analyse sauvage sur le divan médiatique, on incriminera Henri Guaino, sa plume et son conseiller, mais cela ne suffira pas car c'est de la bouche du président Sarkozy ès qualités qu'est sorti ce discours qui se voulait franc et sincère mais que l'on aurait cru d'un autre âge.

Ça s'est passé à l'université Cheikh Anta Diop de Dakar le 26 juillet. Qu'est-ce qui a heurté ? « Le drame de l'Afrique, c'est que l'homme africain n'est pas assez entré dans l'histoire [...]. Jamais l'homme ne s'élance vers l'avenir. Jamais il ne lui vient à l'idée de sortir de la répétition pour s'inventer un destin [...]. Le problème de l'Afrique, c'est qu'elle vit trop le présent dans la nostalgie du paradis perdu de l'enfance. » Et de dénoncer sa croyance dans les mythes à commencer par l'éternel retour d'un prétendu âge d'or, son immobilisme, son goût du ressassement, son fatalisme, sa naïveté...

Dans les jours qui suivirent, un net mouvement d'humeur se manifesta à travers les médias africains : « une gifle » , « du racisme » , « décalé » , « rétrograde » , etc. On n'en parlerait plus quatre mois après si cette affaire n'avait suscité une réaction salutaire, celle d'Adame Ba Konaré, épouse de l'ancien président du Mali. Stupéfaite par cet alignement de poncifs quel'on croyait révolus depuis la vulgate évolutionniste de l'ère coloniale, cette historienne a lancé un « Appel aux historiens africains » dans Les Échos de Bamako, afin qu'ils prennent leurs responsabilités puisque ce sont eux qui ont en charge la mémoire de l'Afrique.

Son projet est de les réunir afin que chacun produise un article dans son domaine de compétence académique : « L'Africain et la reproduction du temps mythique », « L'Africain et la raison », « L'Africain et le règne de la nature », « L'Africain et la corruption », « L'Africain et l'enfermement sur soi », « Ce que la colonisation a apporté à l'Afrique »... La liste des chapitres n'est pas exhaustive. Remise de la copie : décembre 2007. Après quoi, un comité scientifique créé à cette intention se chargera de valider les textes sur le plan scientifique, avant de les réunir dans un livre qui s'annonce comme une réponse dépassionnée mais implacable à l'Afrique fantasmée du président Sarkozy.

Courant 2008, les auteurs qui le désireront poursuivront leur travail collectif au sein d'un Comité de défense de la mémoire de l'Afrique mémoireafrique@yahoo.fr dont Adame Ba Konaré veut faire un instrument de veille et de vigilance. « L'intérêt de cette proposition est qu'elle va au-delà de l'indignation pour proposer une réaction coordonnée et scientifique , souligne l'historien Pap Ndiaye. On réfléchit, on écrit, on argumente. On peut en attendre une publication de qualité étant donné le niveau de la recherche en Afrique qui porte des jugements parfois sévères sur les différents régimes politiques passés et présents du continent mais des jugements qui font litière de l'exceptionnalisme africain par lequel l'Afrique et les Africains seraient par nature différents du reste du monde. »

Affaire à suivre donc, ne fut-ce que pour s'en inspirer, ailleurs, chaque fois qu'un chef d'État se rendra publiquement coupable d'un tel délit d'ignorance. Car la première ambition de ce recueil est de mettre le président de la République française à niveau de connaissances avec l'histoire africaine.

Dans ces moments-là, on songe à un reportage de Georges Simenon paru dans Voilà en 1932 à l'issue d'un long périple sur le continent noir. Sa dénonciation de la suffisance des administrateurs coloniaux et de l'ignorance des Occidentaux se concluait par ces mots : « Oui, l'Afrique nous dit merde et c'est bien fait ! » Ces articles ayant été depuis recueillis dans A la recherche de l'homme nu 10/18, nous nous proposons d'en faire porter deux exemplaires à l'Élysée, en attendant l'ouvrage des historiens africains. Nous y adjoindrons la nouvelle édition de Race et histoire , le classique de Claude Lévi-Strauss, puisqu'il semble que le chef de l'État ait accumulé autant de retard en anthropologie qu'en histoire. « En vérité, il n'existe pas de peuple enfant. Tous sont adultes, même ceux qui n'ont pas tenu le journal de leur enfance et de leur adolescence » , y découvrira-t-il.

Cette édition Folioplus devrait convenir.

Par Pierre Assouline, Journaliste-écrivain