Note au lecteur

"L'Histoire a décidé de mettre à votre disposition, sur son site internet, tout le contenu de ses archives du n°1 (mai 1978) au numéro 238 (décembre 1999). La rédaction demande votre indulgence pour les coquilles et autres erreurs dues à une numérisation qu'il nous faudra un peu de temps pour corriger complètement. Ce contenu est offert à nos fidèles abonnés identifiés. Pour les autres lecteurs, il est payant. Bonne lecture.
État d'avancement en mars 2014 : du n°219 au 238."

Le poète et le guerrier

Ah, Dannatt... Tout un poème ! C'est un grand soldat typique de la génération née après « la » guerre. Chrétien convaincu et titulaire de la Military Cross depuis son tout jeune âge, il a commandé un bataillon en Irlande et à Chypre, une brigade en Allemagne et en Bosnie puis une division avant d'être à la tête des forces britanniques au Kosovo.

Depuis le mois d'août, le général Richard Dannatt est le chef d'état-major des armées britanniques. A ce titre, il a récemment fait trembler son gouvernement en sortant exceptionnellement de sa réserve. Il a en effet déclaré, non sans avoir pesé chacun de ses mots, que la présence des troupes de Sa Majesté ne faisait qu' « exacerber » les violences en Irak et que, d'une manière générale, l'envoi de ses soldats dans d'autres parties chaudes de la planète Afghanistan ne faisait qu'aggraver l'insécurité. Tout le contraire de ce que répétait Tony Blair sans convaincre depuis des semaines. On imagine l'ambiance aux réunions.

Pourtant, les Anglais ne lui en tiennent pas rigueur, non pour des raisons politiques mais pour des raisons... poétiques. Car, peu après le scandale, le général a eu la riche idée de confier sa passion pour le poète Wilfred Owen au micro d'un programme culturel de BBC Radio 3. Il faut savoir qu'Owen, tombé au champ d'honneur sur le canal de la Sambre le 4 novembre 1918 à l'âge de 25 ans, tient une grande place dans l'imaginaire historique des Anglais. Cinq de ses poèmes à peine avaient été publiés de son vivant, et sa mère avait reçu le télégramme annonçant sa mort le jour même de l'armistice.

Dans la préface à son premier recueil, Owen assurait ne pas se sentir concerné par la poésie. La compassion née de la guerre était son vrai sujet. La guerre des tranchées, du gaz et de la boue. « Ses poèmes ont ceci d'actuel qu'ils permettent à nos soldats de savoir pourquoi ils se battent même quand leurs familles ne les comprennent pas. Or ce qui importe le plus à un combattant lorsqu'il rentre du front, c'est non pas qu'on le fête, mais qu'on comprenne les épreuves qu'il a endurées » , a souligné Richard Dannatt. Le général s'est même dit convaincu de l'impact de la poésie d'Owen sur ses troupes. Il faut dire que, par sa capacité d'empathie et son intensité, cette poésie est de celles qui transcendent époques et circonstances, bien que ces poèmes aient surgi de ce qu'il a vu et vécu pendant les carnages de la Somme, tel Dulce et decorum est  : « Les hommes dormaient en marchant. Beaucoup avaient perdu leurs brodequins./ Mais, cahin-caha, chaussés de sang, ils allaient, boitant tous et tous aveugles ;/ Ivres de fatigue, sourds même au hululement/ Des obus de 5,9 fatigués qui, distancés, tombaient dans notre dos... »

Nombre de soldats britanniques, durant la Première Guerre mondiale, avaient glissé dans leur portefeuille une copie de If ..., le poème de Rudyard Kipling connu en français par son dernier vers : « Tu seras un homme, mon fils » . Au-delà des lignes ennemies, les soldats allemands cachaient, eux, au fond de leur sac Le Chant de l'amour et de la mort du cornette Christophe Rilke , une mince plaquette de Rainer Maria Rilke. Poème contre poème.

Cela n'alla pas sans effet pervers : celui de Rilke, jusqu'alors tenu pour angélique, se révéla un terrible chant lyrique sur la mort martiale ; quant à celui de Kipling, c'était le poème de chevet du président américain Woodrow Wilson, héraut convaincu de la neutralité de son pays dans le conflit, qui ressourçait même sa conviction dans sa relecture compulsive - jusqu'à avril 1917, date de l'entrée en guerre des États-Unis contre l'Allemagne.

Depuis quelques années, les soldats des troupes de la coalition embourbées en Mésopotamie lisent Les Sept Piliers de la sagesse de T. E. Lawrence. Sur recommandation de leurs états-majors. Ils lisent aussi, à l'instigation des mêmes, ses articles du Bulletin arabe de 1917 : « Mieux vaut laisser les Arabes faire les choses de façon acceptable que les faire vous-même, à la perfection. C'est leur guerre, et vous êtes là pour leur venir en aide, pas pour la gagner à leur place. »

Il semble que l'information ne soit pas remontée jusqu'à Tony Bush. Ni en vers ni en prose. Quand les maîtres du monde se décideront-ils à lire la même littérature que leurs soldats ? Ne fût-ce que pour faire de la sagesse un pilier.

Par Pierre Assouline