Note au lecteur

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État d'avancement en mars 2014 : du n°219 au 238."

Triste comme un best-seller

Les historiens des idées et ceux des mentalités gagneront à se pencher un jour sur les listes des meilleures ventes de livres. Car c’est la liste qui fait le best-seller. Le public a l’oeil rivé sur les élus mais les libraires, les éditeurs et les journalistes savent de quoi il en retourne exactement. Ils savent que figurer parmi les cinq premiers il y a vingt ans signifie que l’auteur concerné vendait alors deux fois plus de livres qu’aujourd’hui dans la même position ; et surtout qu’après le cinquième on assiste à un décrochage vertigineux, digne d’un trou d’air en haute altitude.

 

Il n’y a plus de ventes moyennes. Les listes, longtemps celle de L’Express et désormais aussi celle de Livres-Hebdo, sont un sismographe de la tendance. Le temps est loin où les rééditions de La Nouvelle Héloïse de Rousseau renvoyaient l’image d’une évolution de la sensibilité au temps des Lumières. Un « best-seller » n’est pas indicateur de nombre d’exemplaires mais de succès. Ce qui ne va pas nécessairement de pair. Rien n’est triste comme un best-seller qui ne se vend pas. Robert Laffont, l’un des rares à avoir bouleversé son métier dans les relations avec les libraires et dans le marketing, a créé une collection baptisée « Best-Sellers », préjugeant du destin des livres qui y seraient publiés. Ce qui était aussi osé que risqué. Étant entendu que la Bible, best-seller absolu, est hors concours, de même qu’ Indignez-vous ! une brochure signée Stéphane Hessel d’une vingtaine de pages pour 3 euros, quels sont les succès de librairie que nos mémoires ont retenus depuis les romans de Dumas et d’Eugène Sue, Don Camillo et Le Dernier des justes ? Des engouements extravagants eu égard à la difficulté d’accès du texte, tel, en 1975, Montaillou, village occitan d’Emmanuel Le Roy Ladurie. L’effet « Apostrophes » dira-t-on. Irrévérencieuse, L’Histoire enquête dans son numéro 15 de septembre 1979 sur le thème « Ont-ils vraiment lu Montaillou ? », posant ainsi une distance suspicieuse entre l’acheteur et le lecteur. Après coup, ils sont légion, ceux qui peuvent expliquer le succès d’un exigeant livre d’histoire auprès du grand public ; mais avant, il n’y a jamais personne, et pour cause : on ne sait rien du destin d’un livre. Le secret est dans le bouche à oreille, phénomène mystérieux, quand bien même serait-il relayé sur la Toile par le buzz sur lequel les communicateurs ont l’oeil à défaut d’avoir la main.

 

Une annexe du catalogue de l’exposition « Gallimard, un siècle d’édition », qui se tient actuellement à la BNF, vaut qu’on s’y attarde. Intitulée « Long-sellers et best-sellers », elle dresse l’inventaire de l’évolution des tirages cumulés dans la maison de 1911 à 2011. Les moments de rupture sont toujours les plus intéressants. Passons sur les prix Goncourt Jérôme 60°, latitude nord de Maurice Bedel en 1927, les livres-événements Madame Curie par Ève Curie en 1938 et les grands succès internationaux Autant en emporte le vent de Margaret Mitchell en 1936, pour constater que l’entrée des titres dans la collection « Le Livre de poche » en 1959 et leur explosion à partir des années 1970 en « Folio » changent la donne du fonds le plus important de l’édition littéraire française : le best-seller inscrit des livres dans la durée en devenant un long-seller par la grâce du petit format. La prochaine page de cette histoire se lira-t-elle sur un écran ? La New York Times Book Review a provoqué une petite révolution dans l’édition il y a quelques mois, en ajoutant à ses listes celle des meilleures ventes de e-books dans chaque catégorie. Si ça n’est pas un signe des temps...

Par Pierre Assouline