Un autre Franco ?

Qu'on se le dise : les écrivains s'emparent à nouveau de l'histoire. Non pour la confisquer, ils en seraient bien incapables et ne nourrissent pas d'aussi étranges ambitions, mais pour la prolonger. La revisiter. Lui offrir d'autres perspectives. Ce n'est pas nouveau, mais ça revient. Rien à voir avec le roman historique. Qui se plaindra de cette tentative de reviviscence d'un genre épuisé ? En un temps où parlementaires, politiques et magistrats se croient qualifiés pour décréter le vrai en histoire, les écrivains sont plutôt les bienvenus.

Et la biographie historique ? Le Temps de Franco Fayard, récemment paru, apporte des réponses significatives aux questions que pose ce genre en pleine renaissance. Son auteur, Michel del Castillo, ne prétend pas réhabiliter le Caudillo, pas plus qu'il ne veut l'accabler. Juste le dédiaboliser afin de l'approcher vraiment.

Pour l'essentiel, il porte sur les trente-sept années de franquisme 1938-1975 un jugement proche de celui des meilleurs historiens : un régime impitoyable les cinq premières, puis sévère durant l'essentiel de sa durée et vigilant les derniers temps.

Quel est donc l'apport de Michel del Castillo ? Il a écrit, en creux et par petites touches, une histoire de l'Espagne au XXe siècle à travers un long portrait de Francisco Franco y Bahamonde en militaire absolu, assez limité, légaliste dans l'âme, national-catholique typique du courant conservateur avec l'anticommunisme pour toute idéologie. Mais il l'a fait avec sa sensibilité de Franco-Espagnol, ses propres paradoxes, ses souvenirs obscurs, l'ombre portée de ses soleils et de sa misère passés.

C'est un vrai livre d'écrivain gorgé d'histoire. En quelques pages, il en dit davantage sur la complexité d'un homme simple que bien des thèses. Peut-être parce qu'il écrit sans contraintes et sans maîtres. Républicain modéré gagné par le juancarlisme, il a suffisamment souffert des excès des uns et des autres pour n'être pas soupçonné de complaisance.

D?autres vies de Franco sont plus complètes et exhaustives que celle de Michel del Castillo, mais la sienne est souterrainement irradiée par un style armé d'une morale et d'une attitude exemplaires. Celles du philosophe Miguel de Unanumo, recteur de l'université de Salamanque, qui, le 12 octobre 1936, fit taire les « Viva la muerte ! » et les « Mueran los intelectuales ! » des ministres, généraux et phalangistes qui remplissaient l'amphithéâtre pour leur opposer un « Non ! » tranquille, héroïque et digne qui résonne encore.

Son discours, reconstitué par Michel del Castillo qui en a fait son bréviaire, s'achevait ainsi : « Cette université est le temple de l'intelligence. Et je suis son grand prêtre. C'est vous qui profanez son enceinte sacrée. Vous vaincrez parce que vous disposez de la force brutale ; vous ne convaincrez pas car il vous manque la raison. Je considère comme inutile de vous exhorter à penser à l'Espagne. J'ai terminé. »

Son livre est saisissant car une vérité y surgit qui était invisible ailleurs. L'histoire a tout à gagner à de telles incursions de l'imaginaire et de la sensibilité sur son territoire, d'autant que les historiens vont en répétant qu'elle n'est pas leur domaine réservé. De même que la littérature devrait se réjouir d'être régulièrement visitée par les historiens qui s'y trouvent à l'aise. Ils se fécondent mutuellement car là où les uns vont les autres n'allaient pas. Alors, on les ouvre, ces fenêtres ?

Par Pierre Assouline