Français, délateurs ?

Dans la Chine de Mao il existait des boîtes de dénonciation au coin des rues où les bons communistes pouvaient jeter leurs lettres révélant les noms des mauvais. Dans l'Allemagne nazie, les enfants des Jeunesses hitlériennes étaient invités à relater aux autorités les manques de leurs parents au régime national-socialiste. La volonté d'unanimité des régimes totalitaires encourage les citoyens à contribuer à l'homogénéisation de la société, à la discipline collective et à l'éradication de toute dissidence.

Il serait cependant erroné de fixer la délation dans les seuls États totalitaires. Elle a sévi, elle sévit dans tous les pays, y compris dans les démocraties libérales. Là, le phénomène perd sa dimension idéologique : la jalousie, la soif de vengeance, la haine de l'autre, plus riche, plus fort, plus influent, le désir de prendre une place, bref l'intérêt personnel, matériel ou symbolique, est la motivation la plus courante. La période de l'Occupation, en France, de 1940 à 1944, a permis aux délateurs de s'épanouir : les encouragements du régime de Vichy, les récompenses offertes par les Allemands les y poussaient. En même temps, la délation pouvait se présenter en dénonciation respectable ; les ennemis du pouvoir en place pullulaient : résistants, communistes, Juifs, trafiquants du marché noir... La distinction s'estompait entre délinquants, opposants actifs et victimes innocentes. Dénoncer ces gens-là devenait vertueux même si la motivation profonde de l'acte s'inspirait des causes les plus viles.

Cette période de délation reine a été une réalité sur laquelle les historiens et les citoyens ne peuvent fermer les yeux. Mais elle a inspiré aussi un fantasme national teinté de masochisme, comme le note Olivier Wieviorka. C'est l'idée que les Français seraient un peuple de délateurs, que des millions d'entre eux se sont livrés à cet exercice diabolique, dont les Juifs furent particulièrement les victimes. Longtemps, la recherche scientifique est restée muette sur le sujet. Sans doute la difficulté des sources y a contribué, car les lettres maudites étaient dispersées et leur répertoire impossible. Il n'en est plus de même aujourd'hui. Un grand colloque organisé en novembre 2008 au Mémorial de Caen a livré ses premières conclusions. Elles permettent d'évaluer plus précisément le phénomène. Laurent Joly nous l'affirme avec force : complaisamment reprise, la légende des « 5 millions de délateurs » ne repose sur rien. La délation a été un phénomène massif pendant les Années noires : l'état de la recherche permet d'affirmer, cependant, que la France ne s'est pas manifestée en l'occurrence d'une manière très différente des autres pays.

Reste un problème moral et politique, celui de la frontière entre délation et dénonciation si souvent confondues. Mais toute dénonciation n'est pas vertu. Si dénoncer ceux qui mettent la vie d'autrui en danger ressortit à l'obligation civique, révéler la présence d'un immigrant clandestin appartient à un autre registre. La loi prescrit ; la conscience individuelle, irremplaçable, a le dernier mot.

Par L'Histoire