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La volonté de croire

Pourquoi tant de gens ajoutent-ils foi à l'authenticité du « suaire » de Turin, ce linceul censé avoir enveloppé le Christ à sa mort ? La volonté de croire défie la raison. Andrea Nicolotti nous raconte dans ce numéro l'histoire passionnante d'un des faux les plus illustres de la chrétienté. Dès son émergence au Moyen Age, chez les chanoines de Lirey, en Champagne, les autorités ecclésiastiques locales dénoncent la « fraude ». Régulièrement des clercs, et non des moindres, tel Ulysse Chevalier de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, au XIXe siècle mettent en garde les fidèles tentés de vénérer un objet nullement contemporain de Jésus. En 1988, l'étude au carbone 14 confirme que le linceul en question date des environs de 1340. Rien n'y fait. Les « sindonologues » n'en démordent pas, la ferveur populaire les encourage, les tentatives de démonstration se succèdent contre les travaux scientifiques : le suaire de Turin porte la marque indélébile de Jésus-Christ mort en croix et ressuscité, rien ne pourra les convaincre du contraire.

Cette histoire confondante attire l'attention sur deux réalités universelles : l'importance des faux dans l'histoire et le caractère indéracinable de la croyance. On pourrait dire que les faux existent depuis la naissance de l'écriture. Ils furent particulièrement nombreux au Moyen Age, comme nous l'explique Laurent Morelle dans ce dossier. Les intentions de leurs auteurs n'étaient pas forcément frauduleuses : il s'agissait de mensonges pieux. La tromperie politique s'est développée par la suite. Lorsque la photographie fut répandue, la manipulation des clichés devint d'usage courant. On peut reconstituer l'histoire du régime stalinien à travers les photos officielles qui faisaient apparaître et disparaître les acolytes du dictateur selon les besoins. On se souvient que dans le 1984 d'Orwell il existe un service gouvernemental chargé de rectifier jour après jour l'état présent du passé, en recomposant les titres et les articles des journaux anciens. Aujourd'hui, la technologie est parfaitement au point pour construire des photomontages et les répandre par Internet. L'image, non plus que l'écrit, n'a valeur de preuve : il faut tout vérifier, tout soumettre à la critique.

Cela ne suffit pourtant pas, comme l'atteste l'histoire du suaire de Turin : à qui veut croire on n'apportera jamais la preuve de son illusion. Après le rapport Khrouchtchev sur les crimes de Staline, lu au XXe Congrès du Parti communiste de l'URSS en 1956, les croyants du stalinisme, les fervents du culte de la personnalité, n'ont pu admettre ce que L'Humanité, en France, appelait le « rapport attribué à Nikita Khrouchtchev ». Les religions séculières ont abusé leurs fidèles comme les religions traditionnelles, en se fondant sur le besoin inné de croire, qui s'apparente souvent à un besoin de merveilleux. L'existence serait bien morne dans un univers désenchanté.

Auguste Comte, le fondateur du positivisme, a cru pouvoir prédire qu'aux âges « théologique » puis « métaphysique » succéderait l'ère « positive » et scientifique. Nous en sommes encore bien loin, à supposer qu'elle puisse jamais voir le jour. Proust nous en avertit : « Les faits ne pénètrent pas dans le monde où vivent nos croyances. »

Par L'Histoire