Le vent tourne
Le 9 novembre 1942, Le Figaro annonçait aux Français le débarquement anglo-américain en Afrique du Nord : « Les Américains et les Anglais attaquent notre Afrique du Nord. Le Maréchal stigmatise l'agression et donne l'ordre de la résistance. » Le détournement de sens est le propre des journaux vichystes : « résister » n'est pas résister à l'Allemagne nazie mais à ses ennemis, les Alliés. La logique de l'armistice de 1940 est invoquée : la France est neutre ; elle avait le droit de défendre sa neutralité contre ceux qui la violaient - à l'exception des forces de l'Axe. Le 10 novembre, tandis que les troupes du régime pétainiste en AFN tentent de refouler les Américains et les Anglais qui ont débarqué deux jours plus tôt au Maroc et en Algérie, le Maréchal rompt les relations diplomatiques entre la France et les États-Unis.
Voulu par Churchill, accepté par Roosevelt, ce débarquement en Afrique du Nord peut être considéré comme un des grands tournants de la Seconde Guerre mondiale. « On a l'impression de voir tout à coup le vent tourner », écrit Roger Martin du Gard dans son Journal. De fait, les conséquences de l'opération Torch vont se révéler considérables. A terme, les puissances de l'Axe sont évincées de la Méditerranée. Le 10 juillet 1943, les Alliés débarquent en Sicile, d'où ils progresseront pour la libération de l'Italie ; le 15 août 1944, le débarquement en Provence complétera celui du 6 juin en Normandie. Et pourtant...
Soixante-dix ans plus tard, on peut s'interroger - c'est ce que fait ici Olivier Wieviorka - sur la pertinence de cette opération, qui fut privilégiée aux dépens d'un débarquement en Europe. La campagne d'Italie se révéla un « puits sans fond », qui absorba des ressources considérables, et « menaça la préparation du débarquement en Normandie ».
Quoi qu'il en soit des incertitudes stratégiques de l'opération, la situation, du point de vue français, était bouleversée. Pour riposter à l'occupation de l'Afrique du Nord, Hitler décide de rompre avec la convention d'armistice et, pour occuper toute la côte méditerranéenne, en finit avec la zone sud dite « zone libre ». Cette rupture des accords d'armistice de 1940 aurait pu inspirer la fin de la soumission du Maréchal aux Allemands. Il n'en fut rien. Plutôt que de rallier les Alliés, la flotte française se sabordait à Toulon. Dépouillé de flotte et d'empire, l'État français face à Hitler ne pesait plus guère. « Comment enseignera-t-on aux écoliers de l'an 2000, se demandait Martin du Gard le 31 décembre 1942, cette politique de Vichy, qui nous a paru si faible, si dégradante, si mortifiante et méprisable ? »
Tenue à l'écart de l'opération Torch par les Américains qui, après l'assassinat de Darlan, imposent encore le général Giraud comme haut-commissaire civil et militaire en Afrique du Nord, la France libre est à la croisée de son destin. De Gaulle a mesuré le péril : « Toute l'affaire se joue non pas entre nous et Giraud, qui n'est rien, mais entre nous et le gouvernement des États-Unis. » C'est pourtant là, dans les sables de l'Afrique du Nord, que, portée par des soldats venus de tous les horizons, la France va retrouver un visage.
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