Pourquoi Lincoln a gagné

Il y a cent cinquante ans, les États-Unis entraient dans ce qui fut pour eux la plus terrible des guerres, la guerre de Sécession, dont le nombre total des victimes - 620 000 morts - approche celui des victimes de toutes les guerres où les États-Unis furent engagés. L'élection présidentielle de 1860, portant au pouvoir Abraham Lincoln, en a été le déclencheur, en provoquant la décision de onze États sudistes de s'unir dans une Confédération séparatiste.

Deux sociétés, deux genres de vie, deux économies s'opposaient. Le Sud était le plus archaïque, une sorte de colonie intérieure, dont la prospérité reposait principalement sur la culture et l'exportation du coton. Il lui fallait l'esclavage et le libre-échange. Le Nord lui, déjà en pleine économie industrielle, était massivement protectionniste et abolitionniste. Un des enjeux était de savoir si, au fur et à mesure que la Frontière se déplaçait vers l'ouest, l'esclavage serait autorisé dans les nouveaux États. Les nordistes s'y refusaient. Ce double conflit latent, à la fois économique et idéologique, s'est cristallisé sur la personne du nouveau président, leader d'un Parti républicain réputé antiesclavagiste.

En fait, Lincoln était un modéré. C'est la rumeur, la peur et la passion qui le firent passer, aux yeux des sudistes, pour un extrémiste, un ennemi. Ce sont les épisodes de la guerre qui devaient l'amener à proclamer l'abolition, en 1863, ce que confirma, une fois la guerre terminée, le vote par le Congrès du 13e amendement à la Constitution. Les historiens se sont interrogés sur la personnalité, l'évolution, la stratégie d'un homme, rien moins au départ qu'un chef de guerre. Dans ce dossier, Pap Ndiaye trace le portrait de celui qui est devenu jusqu'à nos jours dans la mémoire collective des États-Unis un de ses grands hommes, dont la vénération s'est nourrie de l'épisode tragique de son assassinat. C'est sur la bible de Lincoln qu'Obama a prêté son serment de président élu.

Le processus pourtant était loin d'être achevé à la fin de la guerre. Le sort des Noirs affranchis ne fut pas réglé sur-le-champ, ni sur le terrain économique, ni sur le terrain politique. D'esclaves, ils n'en finiront pas de subir les effets de la pauvreté et de la ségrégation. Il fallut attendre un siècle pour que leurs droits civiques soient reconnus dans tous les États, pour qu'un Américain noir puisse être tenu pour l'égal juridique d'un Américain blanc.

Le Sud vaincu, nous montre Farid Ameur, a maintenu sa légende : le cinéma, la littérature, les musées, les cérémonies ont continûment entretenu l'idée d'une civilisation supérieure à celle des Yankees, plongés dans le « capitalisme sauvage ». Mais, blessé, traumatisé, durablement affaibli, livré aux excès des racistes, il a dû recomposer progressivement son image, le pétrole et les effets de la Sun Belt aidant. Lincoln avait gagné. De la guerre fratricide, une autre Amérique a émergé.

Par L'Histoire