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Été 1970 : la révolution MLF

Leurs aînées avaient oeuvré pour l'égalité des droits. La deuxième vague féministe, nébuleuse multiforme, lutta tous azimuts contre la domination des hommes et pour la libération des corps. Né il y a quarante ans, le MLF y joua un rôle majeur.

Quand commence le MLF ? 1968 ou 1970 ? En 2008, les médias annonçaient les « quarante ans » du Mouvement de libération des femmes MLF, qui aurait été fondé le 1er octobre 1968. C'est en tout cas ce que soutenait Antoinette Fouque, militante de la première heure dont l'anniversaire coïncide avec celui du Mouvement, dont elle dit être la fondatrice. Information aussitôt démentie par Michelle Perrot lefigaro.fr, Françoise Picq Libération et Caroline Fourest Le Monde . Les plus jeunes découvrent à cette occasion le dépôt de sigle en 1979 et des histoires pas simples de « MLF déposé » et « non déposé »...

L'intérêt de cette polémique est de montrer que le féminisme n'est pas une « idéologie » mais recouvre, sous un même élan de révolte contre la domination masculine, une pluralité de manières de penser, d'agir, de se créer... Non, personne n'a fondé LES féminismes. Et le MLF est assurément un sujet sensible. Revenons aux sources.

En 1967, Anne Zelensky et Jacqueline Feldman fondent FMA : Féminin, masculin, avenir. Les deux jeunes femmes se sont rencontrées au séminaire de la sociologue féministe Andrée Michel. Déçues par le Mouvement démocratique féminin, elles veulent contester les bases de l'ordre patriarcal : mariage, sexualité... En 1968, elles sont rejointes par une jeune sociologue, Christine Delphy. Mai 68 stimule leur petit groupe qui organise le seul meeting sur les femmes dans la Sorbonne occupée. FMA se radicalise et se renomme Féminisme, marxisme, action. C'est un groupe, insiste Jacqueline Feldman, « pré-MLF », qui espère le Mouvement sans pouvoir prévoir la date de sa formation [1].

Après Mai se forme un autre groupe avec Monique Wittig et sa soeur Gille, Antoinette Fouque, Françoise Ducrocq, Josiane Chanel, Margaret Stephenson, Marcia Rothenburg et Suzanne Fen. Elles débattent entre femmes des apports et des limites du marxisme, mais aussi de la psychanalyse, renouvelée par Lacan. Des rencontres internationales ont lieu en Angleterre, aux Pays-Bas, montrant que la France n'est pas en avance...

Les événements s'accélèrent en 1970 : le 21 mai, à l'université expérimentale de Vincennes, a lieu la première réunion publique non mixte de femmes. Ce même mois de mai, L'Idiot international publie un texte signé Monique et Gille Wittig, Marcia Rothenburg, Margaret Stephenson : « Combat pour la libération de la femme ». Le ton est donné, qui dénonce le « sexisme », un mot emprunté aux Américaines : « Notre front principal, c'est la lutte contre le système qui perpétue le chauvinisme mâle. Nous devons donc nous affronter avec l'idéologie bourgeoise directement, sans intermédiaire, dans un mouvement de femmes. » En juillet, la revue Partisans consacre un numéro spécial à « Libération des femmes, année zéro ». La dimension sexuelle de cette libération y est amplement développée.

26 AOÛT 1970 : LA PREMIÈRE APPARITION PUBLIQUE

On est encore dans la gestation de ce mouvement que les militantes elles-mêmes n'ont pu baptiser. C'est son apparition publique, le 26 août 1970, qui signe sa date de naissance. Et ce sont les médias qui se chargent de le nommer « MLF » Mouvement de libération de « la » femme, en écho au Women's Lib, mouvement des féministes américaines qui, ce jour-là, a lancé un mot d'ordre de grève à l'occasion du cinquantième anniversaire du droit de vote des femmes aux États-Unis.

Récit des faits par une des participantes, étudiante venue de Berkeley : « Nous sommes allées déposer une gerbe à l'Arc de triomphe, avec l'inscription "Il y a plus inconnue que le soldat inconnu : sa femme" . Nous étions neuf. Quand nous sommes arrivées à l'Arc de triomphe, j'ai entendu Christine Delphy dire, un peu déçue : "On n'est qu'huit." Et moi j'ai compris : "On est cuites" , comme les carottes ! Puis la neuvième est apparue [...] . Nous portions quatre banderoles, dont une qui proclamait "Un homme sur deux est une femme" . Un des policiers qui était là m'a arrêtée, a examiné mon passeport et m'a dit : "Vous pensez vraiment, vous qui êtes américaine, qu'ici, en France, un homme sur deux n'est pas viril [2] ?" » Il est important de nommer ces manifestantes : Cathy Bernheim, Monique Bourroux, Julie Dassin, Christine Delphy, Emmanuelle de Lesseps, Janine Sert, Margaret Stephenson, Monique Wittig, Anne Zelensky.

 

Les différences entre le Mouvement et les féministes du XIXe et du début du XXe siècle sont cependant telles que les historiennes adoptent, par convention et internationalement, l'image des vagues. La première vague, on l'a dit, oeuvrait surtout pour l'intégration des femmes dans la sphère publique, dans le monde professionnel, et pour l'égalité des droits. Son combat majeur a été la reconnaissance de la citoyenneté des femmes, tardivement obtenue en France, en 1944. L'égalité sera inscrite dans la Constitution en 1946, d'où l'impression - trompeuse - d'un achèvement du combat. Idée trompeuse car, pour ne retenir qu'un exemple, le pouvoir exclusif du pater familias ne sera aboli qu'en 1970 partage de l'autorité parentale.

Chez ces féministes de la première vague, corps et sexualité, encore tabous, étaient laissés à la sphère privée. Elles rêvaient d' « une seule morale pour les deux sexes » . Sur l'avortement et la contraception, la plupart d'entre elles adoptaient le point de vue dominant : nataliste et répressif. Le désir de « servir » l'État et la patrie en participant au progrès social animait de nombreuses militantes. La guerre avait accentué cette tendance.

La deuxième vague, née dans les années 1960-1970, marque donc une rupture saisissante : globalement, elle est marquée par l'attention portée au corps, à la sexualité et à la domination subie par les femmes dans tous les domaines. Multiforme, faite de petits groupes et de mouvements divers aux revendications parfois contradictoires, cette deuxième vague est loin de se confondre avec le seul MLF, qui en sera pourtant le symbole.

Car le fonctionnement très libertaire du mouvement ne peut convenir à toutes. En 1971, l'avocate Gisèle Halimi, déjà connue pour avoir défendu Djamila Boupacha [3], crée une association, Choisir la cause des femmes. Le rôle de Gisèle Halimi est capital dans l'organisation de la défense des accusées au procès de Bobigny. Marie-Claire, 16 ans, qui a avorté, est relaxée. Sont jugées, le 8 novembre 1972, sa mère, qui l'a aidée, les collègues de sa mère, qui ont donné l'adresse de l'avorteuse, et l'avorteuse. Dans le milieu modeste d'où viennent ces femmes, il n'est pas envisageable d'aller à l'étranger pour avorter. La politisation et la médiatisation du procès montrent qu'il n'est plus possible d'appliquer la loi de 1920 dans toute sa rigueur. L'étape est décisive, mais encore insuffisante.

La gauche réunit ses forces féministes au sein du Mouvement de libération de l'avortement et de la contraception MLAC, créé le 4 avril 1973. Le mouvement est mixte, c'est à la fois un cartel d'organisations et une association comptant des adhésions individuelles. La présidente est Monique Antoine qui a plaidé à Bobigny, entourée de Simone Iff, du Planning familial, et de Jeannette Laot de la CFDT. Les médecins y sont actifs. Sur le modèle du « manifeste des 343 » de 1971, le 3 février 1973 ils sont 331 à déclarer pratiquer des avortements. La pratique illégale et militante des avortements est en effet fréquente depuis qu'a été introduite en France la méthode Karman par aspiration, facile à maîtriser. Par ailleurs, le MLAC aide les femmes à se rendre en Angleterre ou en Hollande pour avorter.

L'avortement libre et gratuit est donc un objectif fédérateur dans la mobilisation féministe qui s'élargit dans les années 1973-1975. L'élection de Valéry Giscard d'Estaing en 1974, plus libéral que ses prédécesseurs à l'Élysée, représente un espoir de concrétisation. Simone Veil va prendre en charge le dossier comme ministre de la Santé. Elle se bat contre une large part de la majorité de droite et fait preuve d'un courage certain face aux adversaires du droit à l'IVG les plus militants sont rassemblés depuis 1970 dans l'association Laissez-les vivre. Le vote de la loi en janvier 1975 laissera cependant les féministes radicales insatisfaites. Le remboursement de l'IVG par la Sécurité sociale ne sera obtenu qu'en 1982, de haute lutte, par la socialiste Yvette Roudy, ministre des Droits de la femme.

Dans ce combat, comme dans beaucoup d'autres, le MLF a joué un rôle d'aiguillon. Mais le Mouvement ne se laisse pas enfermer dans une liste de revendications. Il se concentre en priorité sur le respect de l'intégrité corporelle des femmes. Dès mai 1972, les premières journées de dénonciation des crimes contre les femmes soulèvent le tabou du viol. La criminalisation du viol sera obtenue en 1980. La question des violences conjugales est posée. Le MLF se transforme.

La crainte de l'impuissance, du chaos, des prises de pouvoir facilitées par l'absence de cadre - il n'y a pas d'adhésion - provoque la création de multiples associations : en 1974, Anne Zelensky fonde la Ligue du droit des femmes. Puis de nombreuses structures naissent, avec des objectifs très divers, généralistes ou spécialisés : foyers pour femmes en détresse, maisons des femmes, librairies féministes, maisons d'édition... En 1975, certaines ne reconnaissent plus l'élan utopique et libertaire des débuts. Beaucoup ne supportent pas la « récupération » commerciale et politique de leur lutte.

Très vite, des courants se forment. En 1979, c'est la rupture. L'attention se concentre sur un groupe différent des autres, Psych et Po. Un groupe homogène, ordonné, bien financé, avec une orientation mais aussi une langue à part. Contre le féminisme radical, qui milite plutôt pour l'indifférenciation et la déconstruction des genres, Antoinette Fouque affirme qu' « il y a deux sexes » , et explore « le féminin » à partir d'une symbolisation qui fait grand cas du pouvoir reproducteur des femmes et de l'utérus. C'est elle qui finira par déposer le sigle MLF en 1979, suscitant l'ire de Simone de Beauvoir qui qualifie alors ce groupe de « petite secte » de « féministes antiféministes, capitalistes anticapitalistes, d'idéologues mercantiles » [4]. Les autres tendances se désigneront alors « MLF non déposé ». Beaucoup reconnaissent qu'un tel mouvement n'est pas fait pour durer et le voient comme un moment de grâce fusionnel, fatalement éphémère.

La photographe Catherine Deudon privilégie le grand-angle pour montrer la multitude dans les assemblées générales et les manifestations, car ces centaines de visages anonymes sont l'image du Mouvement. « Mouvement » est leur mot préféré, justement choisi car elles fuient l'organisation verticale, trop masculine, datée, inefficace à leurs yeux. « Mouvement » parce qu'elles sont en devenir. Quant aux affiches, elles font appel au dessin et à l'abstraction des symboles plutôt qu'à la photo. Aucune incarnation n'est possible, elle serait trahison. Les tracts non signés et non datés sont nombreux. Les articles dans les premiers journaux Le torchon brûle , Les Pétroleuses , Les femmes s'entêtent ne sont pas non plus signés, ou alors d'un seul prénom, comme le faisaient les saint-simoniennes des années 1830. « On veut une porte-parole, disaient les médias dépités de n'en trouver jamais, de devoir tendre leurs micros vers des bouches plus anonymes les unes que les autres. Je suis toutes les femmes et je les vaux toutes, pensions-nous, filles spirituelles de Sartre » explique Catherine Deudon [5].

LES MÉDIAS CHERCHENT UNE PORTE-PAROLE

La multitude est souvent évoquée avec humour sous la forme de l'énumération, à la façon de la fameuse chanson de Jacques Dutronc J'aime les filles. Tournant en dérision les catégorisations classiques. « Il y avait les bi, les bissextiles, les coupleuses, les découpleuses, les parleuses, les silencieuses, les râleuses, les journaleuses, les rigoleuses, les glandeuses, les copineuses, les théâtreuses, les guincheuses, les grincheuses, les dragueuses, les rimeuses, les buveuses, les déglingueuses, les répondeuses, les fumeuses » , écrit encore Catherine Deudon.

Cependant des noms se détachent. Christine Dupont, connue pour son article « L'ennemi principal » Partisans , 1970, où elle analyse la domination patriarcale avec les outils du marxisme, reprend son nom, Christine Delphy. Monique Wittig a un nom dans le monde des lettres, tout comme Christiane Rochefort. « Antoinette » se fait un nom, au-delà du cercle qu'elle anime, avec une maison d'édition, choisissant certes l'indéfini - « des femmes » - pour la nommer, avant d'y accoler son patronyme, Antoinette Fouque. Quelques rares noms captent la lumière des médias, laissant dans l'ombre des dizaines de milliers de militantes.

Sur le plan théorique, les références viennent surtout des États-Unis, même s'il ne faut pas négliger les liens avec la Grande-Bretagne, l'Allemagne, l'Italie et le Québec. Le Women's Lib s'est constitué deux ans plus tôt qu'en France : le leadership américain dans le domaine du féminisme est une vieille histoire. Les traductions de Betty Friedan La Femme mystifiée , 1964 et de Kate Millett La Politique du mâle , 1971 vont jouer un grand rôle dans un mouvement qui se veut transnational.

Sur la première génération de ces militantes de la deuxième vague, une enquête a été menée à la fin des années 1980 par des actrices du Mouvement devenues chercheuses6. Elles ont interrogé des femmes du Mouvement de libération des femmes qui étaient actives à Paris entre 1970 et 1972 sur les racines de leur engagement et leur bagage socioculturel et politique. Elles découvrent que beaucoup viennent de la France du Sud-Ouest et de l'Europe de l'Est et sont issues de familles comptant une majorité de filles. L'enquête par questionnaire 122 réponses révèle que 1948 est l'année de naissance la plus fréquente 1 sur 8 de ces militantes.

Les premières féministes sont donc des jeunes femmes. Leurs mères sont, par rapport à la moyenne des femmes, plus souvent actives professionnellement, plus à gauche, autonomes, atypiques. L'engagement pour elles n'est donc pas une rupture avec la génération féminine précédente. Le rapport au père n'est jamais insignifiant : c'est pour les unes l'absent, pour d'autres le tyran, parfois le passeur de traditions de luttes ouvrières et humanistes.

La très grande majorité d'entre elles pratiquaient déjà une forme de militantisme politique, syndical ou anticolonialiste ; 40 % des militantes interrogées ont été mariées. Pour les deux tiers d'entre elles mariées avant 1970, les divorces sont nombreux. Leur style de vie préfigure les évolutions ultérieures par la fréquence du célibat et de la vie en couple non marié et même non cohabitant. Environ un tiers des militantes des années 1970 sont homosexuelles ou bisexuelles.

Soixante pour cent des enquêtées sont mères. Elles ont leurs enfants plus tard que les autres femmes, à la trentaine passée sauf celles qui, plus âgées, ont eu leurs enfants avant 1970. Beaucoup refusent l'institution matrimoniale mais ne rejettent pas la présence du père. Les enseignantes et les chercheuses sont nombreuses - mais il faut tenir compte du biais que constitue pour cette enquête le statut universitaire des enquêtrices allant de proche en proche. Les sciences humaines, en plein essor, aspirent à elles un nombre important de militantes.

D'autres se dirigent vers les métiers de la création, de l'écriture, du travail social, en essayant de garder un lien avec le féminisme. Selon Françoise Picq, elles forment une « avant-garde culturelle » alors même que le Mouvement n'avait pas la prétention de l'être. Elles appartiennent aux couches moyennes et supérieures de salariées qui votent à gauche et défendent le libéralisme culturel. Elles ont gagné leur autonomie personnelle par le diplôme 80 % de diplômées du supérieur parmi les enquêtées. Mais leur promotion sociale est tempérée par la stigmatisation très « gauchiste » de leur réussite professionnelle. Pour pouvoir exercer des métiers qui laissent temps et liberté, elles choisissent le service public, ou, au contraire, le travail précaire, malgré l'insécurité qu'il provoque. Les féministes du MLF font le choix du « hors-système ».

Aucune enquête cependant ne peut remplacer les récits de vie. Le début des années 1970, pleines d'utopie, n'est pas seulement marqué par la volonté de changer le monde, mais aussi par celle de se changer soi-même. Même si la démarche ne va pas de soi avec des femmes qui défendaient la primauté du collectif, le refus du vedettariat, le temps qui s'est écoulé permet de passer au portrait et aux « anciennes » de se détacher de la « tyrannie du nous » Catherine Deudon. C'est sous cet angle que Françoise Flamant accomplit à l'égard des féministes de sa connaissance un devoir de mémoire en publiant leurs récits de vie. Sous l'exergue de Simone de Beauvoir, qui s'est vérifiée : « Quelque chose va se dévoiler, un monde si riche et si imprévu que je connaîtrai l'extraordinaire aventure de devenir, moi-même, une autre » [7].

Des rencontres, des lectures, des réunions appelées « groupes de conscience » vont effectivement changer la vie de ces femmes. Jusqu'à changer leur identité, comme Namascar, l'étudiante américaine de l'Arc de triomphe, ex-Mrs Howard Willis Stephenson III, qui adopte un nom inspiré du sanskrit signifiant « Je te salue femme de Shakti » - Shakti étant le pouvoir femelle de créativité. Deux autres féministes de la première heure, Anne Zelensky et Annie Sugier, empruntent à Flora Tristan et Christine de Pisan leurs patronymes pour publier en 1977 leurs Histoires du MLF .

Anne Zelensky a décrit minutieusement le processus de désaliénation qui a changé son existence. La pratique individuelle de psychanalyse y a contribué, mais il s'agit surtout d'une dynamique collective, de réflexions partagées. La première étape se manifeste par le refus de « devenir femme ». L'homosocialité du mouvement favorise la prise de parole, sans crainte de la domination masculine. Les récits sur les violences intrafamiliales et notamment sur les viols inspireront la demande de la révision du Code pénal. La sororité est la valeur rassembleuse ; cet idéal doit pour certaines se concrétiser dans des liens homosexuels : « Le féminisme est la théorie, le lesbianisme est la pratique », disent les plus radicales. La confrontation est parfois tendue avec les « hétéros » les « bi » étant dans la situation la plus malaisée. Quoi qu'il en soit, ces débuts du Mouvement sont inséparables du contexte de révolution sexuelle qui fait reculer les interdits et les tabous et donne à la recherche du plaisir féminin une grande place.

Les femmes commencent à accéder à une sexualité libérée de la peur et de la honte, une sexualité dissociée de la reproduction. Certaines expérimentent, en particulier dans des communautés, un style de vie alternatif à la famille, des amours non exclusives. Années érotiques, version MLF, avec des débats passionnés sur toutes les possibilités orgasmiques du corps féminin.

Le stéréotype est tenace de l'Américaine-brûlant-son-soutien-gorge, faisant référence au fait qu'à Atlantic City, en septembre 1968, pour perturber le concours de Miss America, les militantes ont jeté des objets symboliques à la poubelle dont le soutien-gorge, symbole de contrainte physique et de l'impératif de la séduction hétérosexuelle.

EN RÉACTION : LE MACHISME ORDINAIRE

L'antiféminisme, diffus, inorganisé, vient de partout. Le machisme ordinaire se manifeste en de multiples occasions. La fameuse émission littéraire de Bernard Pivot intitulée, pour la dernière de l'année 1975, « L'année de la femme, ouf ! c'est fini ! » en donne un bon exemple. Cette « Année de la femme » onusienne a visiblement lassé et irrité. Les invités sur le plateau accumulent les poncifs misogynes et Françoise Giroud, journaliste accomplie et toute nouvelle secrétaire d'État à la Condition féminine un nouveau poste créé par Valéry Giscard d'Estaing, leur répond sans colère, avec un imperturbable sourire qui irrite les féministes les plus radicales. En témoigne l'un des films les plus drôles du MLF : Maso et Miso vont en bateau N. Ringart, C. Roussopoulos, D. Seyrig, J. Wieder, 1976.

Les oppositions politiques les plus violentes viennent de l'extrême droite. La droite est alors divisée sur la question, le gaullisme restant fidèle au familialisme tandis que la droite giscardienne fait du féminisme une cause d'État et promeut des réformes libérales, « récupérant » en quelque sorte le Mouvement, pour des raisons sans doute ambivalentes et qui font débat. Mais l'antiféminisme est également vif à gauche. Selon l'enquête de la politologue Mariette Sineau, les femmes politiques des années 1980 rejettent, à gauche comme à droite, les féministes, qu'elles jugent extrémistes, antihommes, sectaires, ridicules [8]... Peu argumenté, ce rejet s'appuie rarement sur une expérience directe : le mot « allergie » revient souvent. Ce qui en dit long sur les contraintes que les femmes subissent alors dans leurs partis respectifs.

La stigmatisation est durable : celles qui en sont la cible peuvent y voir la preuve d'une orientation réellement subversive pour l'ordre patriarcal qu'elles veulent abolir. Il n'en demeure pas moins qu'elle est difficile à vivre et peut conduire à des comportements autodestructeurs et à des tensions internes. L'insulte les vise en dessous de la ceinture « hystériques », « mal baisées ». Dans la vieille tradition de l'antiféminisme, la lesbophobie répond à une visibilité sans précédent des lesbiennes, dans et hors du Mouvement.

La riposte allie provocation et humour. Avec le FHAR Front homosexuel d'action révolutionnaire, mouvement très mixte à ses débuts, l'émission de radio que Ménie Grégoire consacre à « L'homosexualité, ce douloureux problème » est joyeusement perturbée par des interpellations qui obligent la journaliste à rendre l'antenne. Le retournement du stigmate, typique de toutes les avant-gardes, s'accomplit : un groupe se baptise Les Gouines rouges, une revue Sorcières, etc.

L'antiféminisme sous ses formes les plus diverses est en grande partie responsable de la mauvaise réputation des féministes des années 1970. Aujourd'hui, ce groupe qui s'est peu autocélébré reprend l'offensive sur le terrain de la mémoire. Mais aussi avec la volonté de dénoncer les régressions qui menacent, et pour faire reconnaître que dans les années 1970, au-delà des lois, c'est bel et bien une révolution mentale qui a eu lieu.

Par Christine Bard