Note au lecteur

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État d'avancement en mars 2014 : du n°219 au 238."

Génocide arménien : le scénario

Historien turc travaillant aujourd’hui aux États-Unis, Fuat Dündar nous aide à comprendre comment a été décidée et exécutée la déportation des Arméniens en 1915. Conduisant au massacre.

L’Histoire : Pour comprendre la tragédie qui s’est nouée en 1915, il faut comprendre la situation de l’Empire ottoman, « l’homme malade de l’Europe », à la veille de la Première Guerre mondiale.

Fuat Dündar : L’Empire ottoman est en plein reflux. La guerre balkanique d’octobre-décembre 1912 menée contre la Serbie, la Bulgarie, la Grèce et le Monténégro conduit à la perte presque totale des territoires européens de l’empire. Il est intéressant de noter que les Jeunes-Turcs revenus au pouvoir en janvier 1913 n’ont jamais essayé de récupérer ces territoires sauf Andrinople, actuelle Edirne. Les Jeunes-Turcs font donc preuve de réalisme en décidant de se replier en Anatolie.

L’H. : Qui sont ces Jeunes-Turcs qui arrivent au pouvoir en 1913 ? Quelle idéologie les guide ?

F. D. : Le Comité Union et Progrès, CUP c’est le nom officiel du mouvement animé par les Jeunes-Turcs, était en fait arrivé au pouvoir une première fois en juillet 19081 mais l’a perdu à l’été 1912. Il revient au pouvoir par un coup d’État en janvier 1913, donc. Il est composé majoritairement de Turcs de Macédoine et des Balkans, c’est-à-dire des gens qui ont été touchés, personnellement et dans leur famille, par la perte des territoires balkaniques à l’issue de la première guerre de 1912.

Le coup d’État qui porte les Jeunes-Turcs au pouvoir en 1913 a été en quelque sorte un coup d’État des réfugiés des Balkans. Ils ont d’abord tout fait pour ne pas perdre leur patrie, allant jusqu’à tenter de changer par des transferts de populations la composition ethno-religieuse des terres en Macédoine en déportant des chrétiens en Anatolie et en y installant des musulmans. Mais c’est un échec. Ils se tournent alors vers l’Anatolie, avec la volonté de renforcer son caractère musulman et turc, en modifiant la population des régions majoritairement non turques et non musulmanes.

Les Jeunes-Turcs, comme beaucoup de mouvements de la fin du XIXe siècle, croient en la science comme en une religion. Ils se sont approprié un social-darwinisme qui leur enseigne que pour survivre il faut être fort, mais surtout avoir une approche scientifique de la réalité. Pour eux, celle-ci devient une nécessité vitale.

L’H. : Leur programme, c’est de construire une nation turque forte et moderne ?

F. D. : Oui. Pour turciser l’Anatolie, ils vont utiliser tous les moyens de l’ethnographie moderne : les cartes, les statistiques et les enquêtes. Si l’on en croit les rapports du consulat français d’Istanbul, c’est dès les lendemains du coup d’État de 1913 que les Jeunes-Turcs ont envoyé des scientifiques, des sociologues notamment, pour des missions ethnographiques en Anatolie.

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que la politique démographique des Jeunes-Turcs est un projet global, qui touche une dizaine de populations différentes. Juste après le coup d’État de 1913, ils se sont d’abord attaqués aux Bulgares, nombreux bien sûr sur le territoire qui est aujourd’hui la Bulgarie, mais aussi dans la Turquie d’Europe et les territoires orientaux de la Grèce actuelle. Pour assurer la sécurité de la capitale Istanbul, Andrinople est reprise à l’armée bulgare au cours de la seconde guerre balkanique de juillet 19132. Les Bulgares, qui étaient majoritaires en Thrace, sont alors chassés. En fait, la frontière européenne de la Turquie actuelle est dessinée à ce moment-là.

La seconde cible a été les Roums Grecs orthodoxes de l’empire, distingués des Grecs du royaume de Grèce : en dehors d’Istanbul, ils étaient surtout nombreux dans la région égéenne, en Cappadoce et dans la région du Pont, au sud-est de la mer Noire. Devenue ville frontalière après l’occupation des îles égéennes par la Grèce, Smyrne et sa région sont soumises à la terreur. Les attaques des bandes musulmanes composées majoritairement de réfugiés macédoniens et crétois, qui sèment la panique, et le boycott économique, qui affame les populations, ont été les deux instruments essentiels utilisés pour forcer les Roums à émigrer. Mais les Jeunes-Turcs continuent de prétendre que c’est un mouvement « volontaire ». En effet, les Jeunes-Turcs ne veulent pas que cette expulsion puisse devenir un casus belli pour le royaume de Grèce.

Avec la décision d’entrer dans la guerre aux côtés de l’Allemagne, cette politique changera. Les Roums qui habitaient tout au long de 2 000 kilomètres de côtes sont déportés vers l’intérieur de l’Anatolie, en région majoritairement musulmane. Inversement, des milliers de musulmans des Balkans sont incités par les Jeunes-Turcs à émigrer pour être installés dans les villages non musulmans on les appelle les muhadjir . Cette démarche pour résoudre les problèmes en manipulant la composition ethnique de la population trouvera sa conclusion avec la décision de déportation générale des Arméniens.

L’H. : Quelle place les Arméniens occupent-ils dans l’empire à la veille de la Première Guerre mondiale ?

F. D. : On estime leur population à la veille de la Première Guerre mondiale à 1,5 million environ. Ils sont nombreux surtout dans les vilayets provinces de Van, Bitlis, Erzurum, Sivas et Istanbul cf carte, p. 10. Jusqu’à cette date, les Jeunes-Turcs n’avaient pas développé d’hostilité à leur encontre. A Salonique, le nationalisme jeune-turc était d’abord dirigé, je l’ai dit, contre les Roums et contre les Bulgares. Les Jeunes-Turcs admiraient le niveau intellectuel des Arméniens, plus nombreux à être éduqués à l’occidentale dans les écoles des missionnaires, et entretenaient souvent des relations très étroites avec les organisations arméniennes : l’alliance du Comité Jeune-Turc Union et Progrès avec la FRA Dachnaktsoutioun la Fédération révolutionnaire arménienne a duré jusqu’en 1914.

L’H. : Tout change avec la Première Guerre mondiale ?

F. D. : Avant l’entrée en guerre, s’est produit un événement très important : la réforme de la partie orientale de l’Anatolie, connue en Occident sous l’appellation « réforme de l’Arménie », document qui fut signé par le sultan, sous la pression des puissances occidentales, en février 1914. Inspiré par la Russie, le plan prévoyait la nomination de deux inspecteurs généraux étrangers, dotés des pleins pouvoirs, qui devaient administrer et superviser tout un train de réformes en faveur des Arméniens de l’Anatolie orientale. Cette réforme, qui était considérée par le CUP comme un premier pas vers l’indépendance de ces régions, signifiait aussi l’intrusion des Russes jusqu’au coeur de l’Anatolie, désormais considérée par les Jeunes-Turcs comme le « foyer turc » . Son effet sera déterminant dans la politique anti-arménienne menée en 1915.

L’H. : Pourquoi l’Empire ottoman entre-t-il en guerre aux côtés de l’Allemagne en 1914 ?

F. D. : Les Jeunes-Turcs admiraient l’Allemagne, sa civilisation et sa puissance militaire. L’école allemande prussienne jouissait d’un grand prestige auprès des officiers ottomans. Ils ont cependant attendu jusqu’à la fin d’octobre 1914 avant de s’engager aux côtés des Allemands. Ils craignaient en effet la Bulgarie, puissance ennemie pendant les deux guerres balkaniques et pays le plus proche de la capitale Istanbul. Mais, à la fin de 1914, ils sont persuadés que les Allemands vont gagner la guerre et leur activisme les pousse à agir, et à agir vite. Ils espèrent de la guerre des gains de territoire.

L’H. : C’est dans ce contexte de guerre que les Jeunes-Turcs s’en prennent aux Arméniens ?

F. D. : Parmi les Jeunes-Turcs, un petit groupe est décidé je reprends leur vocabulaire à « régler » la question arménienne et à « débusquer » un par un tous les Arméniens. C’est pour cela qu’a été préparé un document secret, le cahier de Talat Pacha, un des dirigeants Jeune-Turc, alors ministre de l’Intérieur. Il s’agit d’un ensemble de textes, de statistiques et de cartes, regroupés très probablement au printemps 1916, et dont les informations statistiques datent de 1914, avant la guerre. Si ces documents sont précieux, c’est qu’ils n’ont pas été établis à des fins de propagande ou de publication, mais à des fins opérationnelles.

L’H. : Qu’y a-t-il dans le cahier de Talat Pacha ?

F. D. : Ce cahier tient une comptabilité des Arméniens dans l’empire. Il dresse notamment un état des lieux en 1914 et un autre après les déportations.

C’est de là que vient le chiffre de 1,5 million d’Arméniens dans l’empire en 1914 les Jeunes-Turcs avaient fait établir secrètement des statistiques qui aboutissaient à un total de 1,2 million d’Arméniens, mais ce n’est pas le chiffre qu’ils ont finalement retenu, considérant que tous les Arméniens ne s’étaient pas fait recenser.

Dans ce cahier, tout est enregistré : le nombre d’orphelins arméniens, de femmes arméniennes, les biens arméniens. L’État de Talat Pacha est une grande machine de comptage. Il faut dire que l’homme est puissant : ministre de l’Intérieur à partir de 1913 puis grand vizir, c’est-à-dire à peu près Premier ministre, en 1917-1918, il a, au-delà de son pouvoir politique, les moyens techniques d’observer, de coordonner et de maîtriser tous les détails de la déportation. Ce que nous montre ce cahier, c’est que c’est bien le ministre de l’Intérieur qui tient le premier rôle et non, comme on l’avance souvent, le dirigeant Jeune-Turc Enver Pacha.

L’H. : Ce cahier, on ne le connaissait pas ?

F. D. : Certains extraits du cahier de Talat Pacha avaient été dévoilés en 2005 dans le quotidien turc Hürriyet par le journaliste Murat Bardakçi. Celui-ci, qui affirme l’avoir obtenu de la famille de Talat Pacha, l’a publié en entier en décembre 20083.

A côté de ce cahier, il y a des sources inexploitées, des télégrammes codés relatifs au pouvoir des Jeunes-Turcs qui se trouvent dans les archives ottomanes à Istanbul - ce qu’on appelle « télégrammes de Talat Pacha » - et que j’ai pu consulter. Il s’agit de trois fonds essentiels : DH.SFR ministère de l’Intérieur. Bureau du chiffre qui comprend les télégrammes codés ; DH.EUM.2.Sube ministère de l’Intérieur. 2e section de la Direction générale de la sûreté, fonds ouvert en 2005 qui inclut les réponses des provinces aux télégrammes codés ; EUM.KLU ministère de l’Intérieur. Direction générale de la sûreté. Correspondance générale où se trouvent les cartes et les statistiques ethnographiques. Ces documents éclairent la démarche de l’administration. Et le personnage qui joue ici un rôle central est toujours Talat Pacha.

L’H. : Ces télégrammes codés, vous n’avez pas été le premier à les consulter ?

F. D. : Non, bien sûr. Ces télégrammes codés sont au coeur de la controverse, depuis la parution en 1920 de l’ouvrage du journaliste Aram Andonian, un recueil de documents « officiels » grâce auxquels il soutenait que Talat Pacha avait ordonné l’extermination des Arméniens4. Je pense avec beaucoup d’autres que certains de ces documents sont des faux. Mais ils ont eu le mérite d’attirer l’attention des chercheurs sur les fonds DH.SFR du ministère de l’Intérieur. Pour la première fois, en 1995, deux historiens, Ara Sarafian et Hilmar Kaiser, ont essayé d’y travailler. Très vite cependant les relations se sont tendues entre les fonctionnaires des archives ottomanes et les deux chercheurs, qui ont finalement été exclus des archives5. L’événement a accru la méfiance du monde scientifique envers ces documents. C’est à cette époque que j’ai commencé à travailler dans les archives ottomanes.

L’H. : Que trouve-t-on dans ces télégrammes codés ?

F. D. : C’est dans ces télégrammes que, pour la première fois, selon mes recherches, Talat Pacha établit pour chaque province des « seuils » que la population arménienne ne doit pas dépasser ainsi le 12 juillet 1915, le 5 août, le 27 octobre, etc. ; mais on comprend toujours à travers ces télégrammes que la décision a été prise bien avant. Dans les régions concernées par la « réforme » de 1914 et que menaçait le projet d’indépendance soit celles de Diyarbakir, Sivas, Trabzon, Van, Bitlis, Erzurum et Mamuretulaziz cf. carte, ci-contre , plus un seul Arménien ne doit rester. Ailleurs, on prévoyait des pourcentages de 2 % pour Alep, 5 % pour les autres régions d’Anatolie et 10 % dans les régions désertiques de Deir ez-Zor, Damas et Mossoul.

Précisons, comme je l’ai montré dans mon livre de 20016, qu’à la même période le pouvoir jeune-turc a déplacé et dispersé d’autres populations non turques Kurdes, Albanais, Bosniaques, Circassiens, etc. avec toujours le même objectif : en limiter la proportion à un seuil variant en Anatolie de 5 à 10 %. Mais, pour ces populations, la décision n’a pas eu les mêmes conséquences meurtrières que pour les Arméniens.

D’où viennent ces pourcentages ? Je pense que les Jeunes-Turcs ont cru que si on limitait une population déplacée à cette proportion, elle serait facilement assimilée et absorbée par la population locale.

L’H. : Comment est-on passé du projet de déportation au massacre ?

F. D. : La guerre a accéléré les choses. Dès la déclaration de guerre, les 1er-5 novembre 1914, la situation est catastrophique pour les armées ottomanes et va en se dégradant. L’attaque de Sarikamich, dans le Caucase, en décembre 1914-janvier 1915, où près de 100 000 soldats ottomans meurent, de froid pour la plupart, entraîne l’échec de l’offensive contre la Russie et ouvre l’Anatolie aux armées du tsar. Avec la défaite de Suez en janvier-février 1915 contre les Britanniques, et surtout la bataille des Dardanelles, cette expédition navale franco-britannique de février 1915 pour forcer les détroits et occuper Istanbul, la situation s’aggrave encore. En effet, l’expédition navale des Alliés puis leurs tentatives de débarquement à partir du 25 avril 1915 menacent directement la capitale : dans ces conditions, comme le disait Enver Pacha au consul américain, « on ne peut pas se permettre une attaque dans le dos », c’est-à-dire en Anatolie orientale.

L’H. : C’est à ce moment-là que se déclenche l’offensive contre les Arméniens ?

F. D. : Trois étapes se succèdent : une étape policière après la défaite de Sarikamich ; une étape de déportation après la défaite de Suez ; une étape de massacres après l’échec de l’incursion ottomane en Russie et surtout après la prise de Van par les Arméniens soutenus par les Russes.

1 Première étape, policière : lors de la bataille de Sarikamich en décembre 1914, l’armée ottomane a identifié quelques comitadji agitateurs nationalistes arméniens parmi l’armée russe ; de plus, une petite partie des Arméniens ont déserté des troupes ottomanes. La conséquence a été la traque impitoyable des activistes des organisations arméniennes.

2 Deuxième étape, celle de la déportation : Djemal Pacha, commandant défait par les Anglais à la bataille de Suez en février 1915, prend pour cibles, à son retour à son quartier général à Damas, les Arméniens de Dörtyol et de Zeytoun. Le premier bourg est alors le chef-lieu d’une préfecture côtière, considéré comme un point de débarquement potentiel pour les Alliés. Quant à Zeytoun, plus au nord, dans la région de Marache, c’est un point de ralliement pour les jeunes Arméniens fuyant le service militaire. Après quelques affrontements armés avec les Arméniens, Djemal Pacha prend la première décision de déportation, en février 1915, des familles de « rebelles » de ces deux régions vers la province de Konya.

La nouvelle de cette déportation panique les Arméniens d’Istanbul. Beaucoup plus à l’est, le 20 avril, les Arméniens de Van commencent à dresser des barricades. Le 24 avril, les notables arméniens d’Istanbul sont arrêtés tandis que l’idée se fait jour de déporter les Arméniens vers les déserts de la Mésopotamie, entre Alep et Deir ez-Zor. Dans l’histoire de l’humanité, c’est la première fois qu’une population est déportée vers cette région inhospitalière.

Une panique générale s’empare des Arméniens, persuadés que les Jeunes-Turcs entreprennent leur extermination systématique. Dans ce climat de terreur, la résistance de Van se transforme en rébellion et l’armée ottomane perd le centre du kaza arrondissement de la ville. Istanbul ordonne alors l’évacuation, d’abord limitée le 9 mai 1915, puis totale le 23 mai 1915 des Arméniens des provinces d’Erzurum, Van et Bitlis. Cependant, ces ordres ne sont pas exécutés par les gouverneurs ou ne sont exécutés que partiellement. Une grande partie de la population arménienne de cette région s’est réfugiée en Russie. Cette désertion a accéléré la brutalisation de la politique du CUP, pour lequel désertion était synonyme de danger, statistiquement et militairement. Chaque déserteur arménien pouvait se transformer en soldat russe - certains de ces déserteurs s’étaient d’ailleurs déjà enrôlés et avaient attaqué des villages musulmans. De plus, la population arménienne pouvait être ramenée par l’armée russe dans les régions que celle-ci occuperait, ce qui pourrait présenter une menace statistique dans le futur.

3 C’est dans ce climat d’échec de la déportation et de perte de Van que l’armée recule vers l’intérieur. Toutes les unités, régulières et irrégulières, y compris les régiments tribaux kurdes de cavalerie achiret suvari alaylari , ceux que James Bryce et Arnold Toynbee appelaient dans leur rapport de 1916 « les bataillons des bouchers de Djevdet Bey » 7, perpétrèrent des massacres de masse. Je ne suis pas certain des dates, mais je peux dire que les massacres eurent lieu de la fin mai à août 1915. C’est-à-dire au moment où Talat Pacha ordonne par un télégramme codé le 21 juin 1915 l’évacuation de « tous les Arméniens sans exception » des provinces qui étaient incluses dans la réforme de 1914. C’est alors que la déportation et le massacre se sont croisés.

Une grande partie des Arméniens déportés qui étaient arrivés dans les régions désertiques ont été maintenus là, dans des sortes de camps de concentration ermeni mintikalari - sur lesquels on ne dispose malheureusement que de très peu d’informations.

L’H. : Quels ont été les acteurs de ces déportations et massacres ?

F. D. : Il y a d’abord l’Organisation spéciale Teshkilat-i Mahsusa , OS, une organisation secrète paramilitaire créée par le CUP probablement en 1914, et qui est considérée par de nombreux chercheurs comme l’acteur principal des massacres de masse. On ne pourra pas mesurer son rôle avant que ses archives, qui se trouvent très probablement dans les archives militaires à Ankara, soient ouvertes. On sait que cette organisation, fondée durant les opérations démographiques anti- Roums , a été largement utilisée sur le front russe ; elle a eu d’abord comme mission de semer la terreur dans les territoires russes. Ses rangs furent grossis par la libération de prisonniers de droit commun. Lorsque l’offensive dans le Caucase russe s’est achevée, et surtout après la chute de Van, le 19 mai 1915, les troupes de l’OS se sont repliées vers l’intérieur avec l’armée, en se livrant au passage à des actes massifs de violence.

L’armée ottomane aussi a déporté les Arméniens. Par la loi du 27 mai 1915, elle était en effet autorisée, sans accord préalable du pouvoir central, à « transférer » et « à mettre un terme, immédiatement, avec la plus grande rigueur, et en utilisant la force armée, à toute agression et résistance » .

L’H. : Y a-t-il eu des gens pour s’opposer ou résister à cette politique ?

F. D. : Lorsque, le 21 juin 1915, l’ordre de déportation de « tous les Arméniens sans exception » a été donné et l’installation dans la région désertique décidée, Djemal Pacha, commandant de la IVe armée à Damas et gouverneur de la province de Syrie, celui-là même qui avait déclenché la déportation des Arméniens de Zeytoun et Dörtyol en février 1915, a proposé de les installer à Alep, là où les conditions de vie étaient les moins mauvaises. Après une longue discussion avec Talat Pacha et Chükrü Bey le futur responsable des déportations des Kurdes dans les années 1930, Djemal Pacha n’a obtenu la permission d’installer que 2 % soit 11 600 Arméniens si on considère que, selon le chiffre officiel, y habitaient 580 000 musulmans de la population arménienne à Alep. Djemal Pacha avait parfaitement conscience qu’abandonner les Arméniens dans le désert signifiait les condamner à une mort assurée.

L’autre personnage qui est intervenu est le vali gouverneur de la province d’Aydin, Rahmi Bey, qui s’est opposé à la déportation massive des Arméniens de sa région.

L’H. : Peut-on finalement dire qu’il existe un ordre du pouvoir central d’exterminer les Arméniens ?

F. D. : Cette question est d’autant plus sensible que la définition de génocide implique non seulement l’« intention », mais également un ordre, un document écrit. Pour ma part, mon but n’est pas de faire le procès des massacres. Ni même de prouver que le gouvernement avait ou non l’intention d’exterminer les Arméniens. Ce que je veux établir, c’est l’importance de la décision de déportation des Arméniens. Si elle a été criminelle, c’est pour trois raisons : 1 les Arméniens ont été déportés en masse vers des déserts où il n’y avait rien pour survivre ; 2 dans le contexte de la guerre, la déportation s’est accompagnée d’attaques de convois, organisées par l’Organisation spéciale, par des unités de l’armée et de la gendarmerie, mais aussi des attaques spontanées de la part des populations locales qui ont abouti à la mort de milliers de gens ; 3 tout cela a été couvert par un gouvernement qui avait connu au XIXe siècle toutes sortes de déplacements de populations et qui ne pouvait en ignorer les conséquences. Surtout, les dirigeants jeunes-turcs, immigrés des Balkans, avaient personnellement mesuré les conséquences destructrices des déportations, avec en tête les épidémies.

La question n’est donc pas celle de l’intentionnalité, mais celle de la conscience qu’avait Talat Pacha du caractère meurtrier de la déportation. Dix mois seulement avant la décision de déportation, Talat Pacha, pour repousser une demande d’installation des muhadjir au-delà d’Alep dans la région de Deir ez-Zor, avait répondu : « Si nous avions ainsi envoyé et dispersé les muhadjir, tous seraient morts de faim. » Quelle différence y a-t-il entre cette conscience et l’intentionnalité dont on recherche la preuve ?

L’H. : Ordre ou pas, la responsabilité du pouvoir central est donc lourde ?

F. D. : Bien sûr. Comme chercheur travaillant sur les documents de la bureaucratie des Jeunes-Turcs, je n’ai jamais trouvé d’ordre d’extermination dans les archives ottomanes que j’ai consultées. Cependant, nous n’avons pas encore consulté les archives du CUP et surtout celles de l’Organisation spéciale. De plus, nous savons parfaitement qu’en dehors des échanges officiels de correspondance entre les institutions et leurs représentants, les leaders des Jeunes-Turcs communiquaient de manière privée et cette communication privée permet aussi de comprendre les mécanismes de prise de décision. Par exemple, d’après sa femme, Talat Pacha utilisait le télégramme chez lui, communiquait des nuits entières avec ses amis au sujet des Arméniens. Homme d’État, il savait bien comment procéder pour ne pas toujours donner une dimension officielle aux événements.

Nous n’avons aucune information sur le contenu de la correspondance entre le centre Talat Pacha et par exemple le chef de la section politique de l’Organisation spéciale, Bahaeddin Chakir. Figure centrale du CUP bien que n’ayant jamais été député ni ministre, celui-ci fut considéré comme le principal acteur des massacres des Arméniens. Mais, en consultant les documents administratifs qui se trouvent dans les archives ottomanes, on comprend que Talat Pacha et le gouvernement savaient parfaitement ce qu’il advenait des Arméniens. On sait que Talat a ordonné aux gouverneurs de Diyarbakir le 12 juillet, d’Ankara 27 juillet et enfin de tous les provinces le 29 août d’arrêter les massacres. C’est à cette date qu’on trouve pour la première fois pour en nier l’existence l’expression « politique d’extermination » imha siyaseti.

Durant les massacres massifs de l’été 1915 perpétrés par les forces auxiliaires et les irréguliers bachibozouk, le gouvernement s’occupait de collecter photos et documents qui prouveraient que les Arméniens avaient bien un plan de rébellion générale pour justifier la répression aux yeux du monde entier. En quelque sorte, durant les massacres, le gouvernement cherchait à voiler la vérité.

Enfin, le gouvernement s’est occupé de distribuer les orphelins arméniens dans des foyers musulmans ou des orphelinats et de marier les femmes arméniennes avec des musulmans pour leur « assimilation et instruction », selon les termes des Jeunes-Turcs.  

L’H. : Quel est le bilan des victimes arméniennes ?

F. D. : Il est très controversé et c’est un enjeu considérable. Je pense que l’on peut estimer le nombre des victimes à environ 650 000.

Mon point de départ est le chiffre de la population arménienne donné par Talat Pacha en 1915 : 1,5 million qui constitue un chiffre plausible.

La vraie difficulté est d’établir le nombre de survivants à la fin de 1918, lors de la chute du pouvoir jeune-turc. Il y eut trois catégories de survivants ; ceux qui ont trouvé refuge au Caucase et en Europe, ceux qui sont restés en Anatolie et ceux qui ont survécu dans les régions désertiques. 1 Les évaluations de la diaspora varient entre 250 000 et 350 000. Le chiffre de 350 000 a été avancé par le gouvernement de l’Arménie pour obtenir, selon moi, davantage d’aide humanitaire. 2 Pour le deuxième groupe, ceux qui sont restés en Anatolie, y compris à Istanbul, selon le cahier de Talat Pacha, il s’élève à 284 000. 3 Pour le troisième groupe, on ne connaît pas le chiffre de déportés arméniens qui ont survécu à la fin de 1918 dans les camps de concentration situés dans le désert. Dans ces conditions inhumaines, les gens mouraient par milliers de faim, de soif, de maladie. On sait qu’à peu près 500 000 personnes y sont arrivées en 1915, mais on n’a aucun chiffre officiel sur les décès dans les camps de concentration. J’ai estimé à environ 300 000 les survivants à la fin de 1918.

Si l’on fait le total, on peut estimer qu’environ 850 000 Arméniens auraient survécu, et 650 000 auraient péri au cours de la déportation, des massacres ou dans les camps.

L’H. : Quels sont les Arméniens qui ont échappé à la déportation ?

F. D. : Certaines régions et certaines familles ont - dans une certaine mesure - été épargnées. Même si elles ont connu des déportations individuelles, politiques, trois provinces Istanbul, Edirne et Aydin dans la région égéenne n’ont pas été le cadre de déportations massives, de déportations de populations entières sans distinction. Pour Istanbul et Edirne, les autorités craignaient d’avoir à expliquer au monde civilisé la déportation de populations vivant en terres européennes.

Pour Aydin a également joué un facteur personnel, le rôle du gouverneur vali Rahmi Bey, mais aussi le fait que, dans cette région, le souci essentiel des dirigeants jeunes-turcs - dont faisait partie Rahmi Bey - était l’importance démographique et le pouvoir économique des Roums . Les Arméniens étaient alors considérés comme un contrepoids.

Trois catégories de familles ont également en principe échappé à la déportation : les familles d’artisans, les familles des soldats et les Arméniens protestants ou catholiques. La notion de « famille » aile efradi , telle qu’elle avait été définie par les Jeunes-Turcs, excluait les garçons au-dessus de 15 ans, et les filles mariées au-dessus de 15 ans. Ceux-ci devaient donc être déportés. Les Arméniens qui échappaient aux déportations devaient cependant être séparés et répartis dans des villages musulmans, sans jamais dépasser un seuil de 5 % de la population totale.

L’H. : Quelles sont les autres populations qui ont été touchées par la politique ethnique des Jeunes-Turcs ?

F. D. : Lorsque, à partir du printemps 1915, le pouvoir eut estimé que la question arménienne était « résolue » par la déportation et les massacres, intervient l’arrivée massive des musulmans fuyant les régions occupées par la Russie. Ces réfugiés qui étaient l’objet de représailles de la part des organisations arméniennes sont séparés par les Jeunes-Turcs en Kurdes et Turcs. Les Kurdes sont déportés et installés dans les régions turques avec un seuil plafond de 5 %, et les Turcs sont installés dans les régions kurdes, pour briser la concentration démographique des Kurdes.

Les autres musulmans non turcs Albanais, Bosniaques, etc. ont eux aussi été dispersés, avec toujours cet objectif de limiter leur population entre 5 et 10 %, dans les régions turques. Durant toutes ces opérations, Djemal Pacha fit aussi déporter des milliers de familles d’Arabes syriens en Anatolie, une politique brutale qui sera un des arguments de la révolte arabe. Il a également voulu déjudaïser la Palestine. Au début, toutes les organisations sionistes étaient visées, leurs chefs déportés en Anatolie, leur capital confisqué et surtout les Juifs non ottomans expulsés. Sous la pression de l’opinion publique internationale, cette expulsion fut stoppée. Talat Pacha avait même alors l’idée de déporter les Juifs des kibboutz, et d’y installer les muhadjir ! Si ce projet ne fut pas exécuté, c’est pour deux raisons ; la réaction mentionnée plus haut et la priorité donnée par les Jeunes-Turcs à l’Anatolie.

L’H. : Vous êtes vous-même turc. Comment vous êtes-vous intéressé à ce sujet ?

F. D. : Parce que je suis d’origine kurde, la question de l’identité m’a travaillé depuis mon enfance. Membre de la Commission des droits des minorités dans l’Association des droits de l’homme à Istanbul IHD, j’ai été confronté à la discrimination envers les non-musulmans et surtout à l’évacuation forcée des villages kurdes et à la migration des villageois kurdes. La publication de l’ouvrage de Taner Akçam8 et surtout la rencontre avec l’historien d’origine arménienne Ara Sarafian m’ont poussé à essayer de faire l’histoire de l’immigration forcée dans l’Empire ottoman. Un article de Benedict Anderson9 a joué un rôle prépondérant dans mon orientation. Peut-être parce que je suis ingénieur, ma formation initiale en mathématique m’a poussé à déterminer ma problématique essentielle : le rôle de la statistique dans tous les problèmes d’ethnies, de religions et de sectes.

L’H. : Avez-vous rencontré des obstacles ?

F. D. : Non, et une raison en est que je ne travaille pas spécifiquement sur les Arméniens, mais sur les Jeunes-Turcs. En ce moment où les Jeunes-Turcs et leur positivisme sont ouvertement discutés, mes travaux éclairent un autre aspect de leur politique.

L’H. : Vos travaux ont-ils eu des échos en Turquie ? Comment ont-ils été reçus par les Arméniens ?

F. D. : Mon éditeur en est à son troisième tirage en quelques mois, et le livre a été positivement accueilli. Mes travaux n’ont été contestés ni par les Turcs, ni par les Arméniens. A vrai dire, cela m’a étonné.

L’H. : On parle beaucoup en France du livre de Taner Akçam, Un acte honteux 10 . Comment situez-vous votre recherche par rapport à ce livre ?

F. D. : J’ai quelques divergences avec Taner Akçam. Selon moi, il n’y a pas eu une décision de massacre bien antérieure aux faits : je pense, je vous l’ai dit, que le massacre a été le produit des circonstances ; la conséquence d’une évolution graduelle des événements, comme l’a vu aussi Donald Bloxham11. S’il n’y avait pas eu de déportation en février 1915 à Zeytoun, il n’y aurait pas eu non plus de réaction des Arméniens à Van et à Istanbul. S’il n’y avait pas eu la défaite de l’armée ottomane face aux troupes russes lors de l’offensive menée entre le lac de Van et Ourmiya, la résistance-rébellion de Van n’aurait pas eu lieu. Si Van n’était pas tombé aux mains des Russes grâce à cette révolte, les massacres de masse n’auraient pas eu lieu...

Deuxième point de divergence avec Taner Akçam : je ne pense pas que le gouvernement a ordonné les massacres mais plutôt qu’il a aidé les bourreaux ; en quelque sorte, il a eu pour mission d’assurer la logistique. Pour autant, la déportation n’était ni un prétexte ni un aspect secondaire, mais une décision meurtrière. Pour les Jeunes-Turcs, le danger n’était pas l’arménité mais les déséquilibres démographiques. C’est pourquoi je défends que la politique de turquification du CUP était - avant tout - une opération statistique et mathématique. L’arménophobie s’est développée non pas avant mais après le massacre. Le nationalisme turc ne précède pas le nationalisme arménien. Mais il faut être juste et reconnaître que, même si ses arguments sont parfois discutables, Taner Akçam est le plus énergique des « savants du génocide » genocide scholar au monde, et c’est grâce à son énergie qu’on parle de ce sujet.

L’H. : Il y a également eu la demande de pardon lancée par des intellectuels turcs en décembre 2008. Cette attitude est-elle nouvelle ?

F. D. : Oui cf. entretien avec Ahmet Insel, p. 19 . En fait, c’est la conséquence du nouvel ordre du monde. La guerre froide aujourd’hui terminée, une des raisons qui avaient conduit ces deux communautés, turque et arménienne, à rester isolées du reste du monde a disparu. Depuis Turgut Ozal Premier ministre, puis président de 1983 à 1993, la Turquie s’ouvre vers l’Occident, et les intellectuels turcs entretiennent de plus en plus de contacts avec le monde et donc aussi avec les Arméniens un exemple notable est le Wats, Workshop for Turkish-Armenian Scholars.

Le plus important est que la Turquie d’aujourd’hui fait face sérieusement à son passé jeune-turc et à son idéologie positiviste. Cette idéologie qui domine la Turquie depuis presque un siècle est fondée sur la négation de l’identité kurde, l’extermination des Arméniens et l’éradication de l’islam. Depuis l’arrivée au pouvoir du Parti de la justice et du développement AKP en 2002, ces trois points sont réévalués, rediscutés.

De l’autre côté, chez les Arméniens, deux événements majeurs les ont poussés à communiquer avec les Turcs : l’indépendance de l’Arménie 1991 et la qualification de génocide reconnue aux massacres de Bosniaques à Srebrenica. La décision du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie en 2004, confirmée en 2007, a encouragé le côté arménien qui considérait - avec raison - que les massacres de Medz Yeghern « la Grande Catastrophe » selon la terminologie arménienne méritaient la qualification de génocide.

La campagne de demande de pardon est un tournant, mais, jusqu’à présent, seulement 30 000 personnes ont signé ce texte. A une époque où des millions de Turcs peuvent utiliser Internet et facilement signer, je pense que ce chiffre est très faible. Les murs sont brisés mais les ponts ne sont pas encore construits.

Par Fuat Dündar