Note au lecteur

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Bonne lecture.

Les crimes du communisme - Révélations sur le rapport Khrouchtchev

Présenté en URSS lors du XXe Congrès du PCUS, le 24 février 1956, le rapport Khrouchtchev sur les crimes de Staline a changé la face du communisme. Les archives de l'ex-URSS permettent aujourd'hui d'en reconstituer précisément l'élaboration. Et de retracer les débats et les manipulations auxquels il a donné lieu.

Le 14 février 1956 s'ouvre au Kremlin le XXe Congrès du PCUS. Les représentants de 55 "partis frères" ont fait le voyage ; 1 430 délégués représentant plus de 7 millions de communistes soviétiques sont présents.

Un bilan des changements intervenus depuis la mort de Staline et un débat sur les orientations à adopter sont devenus urgents : le congrès se réunit huit mois avant la date réglementaire. Il va marquer une rupture fondamentale dans l'histoire du communisme mondial, quand, le dernier jour, à huis clos et devant les seuls délégués soviétiques, Nikita Khrouchtchev donnera lecture du fameux Rapport secret.

Au cours des dix jours précédents, les interventions des principaux dirigeants soviétiques - Nikita Khrouchtchev, premier secrétaire du comité central, Nikolaï Boulganine, président du Conseil des ministres - et de plus d'une centaine d'orateurs n'ont guère permis d'anticiper le séisme politique du 24 février. Le rapport d'activité, présenté à l'ouverture du congrès par Nikita Khrouchtchev, confirme certes les changements de ligne politique qui se sont, depuis la mort de Staline, progressivement imposés.

Dans le domaine des relations internationales, les observateurs ont noté la reconnaissance d'une possible "coexistence pacifique" entre les deux Blocs et l'affirmation selon laquelle les modalités de l'édification socialiste peuvent varier en fonction des "conditions historiques propres à chaque peuple" . A l'imposition rigide d'un modèle soviétique exemplaire succède l'affirmation d'une pluralité des voies au socialisme.

Sur le plan intérieur, le leitmotiv des 112 interventions au congrès est le "rétablissement du principe léniniste de direction collective" , une formule qui pointe les dérives passées du "culte de la personne", mais de la façon la plus anonyme possible, sans jamais mentionner le nom de Staline !

Le congrès s'achemine vers sa fin. Le 24 février, à la surprise générale, Khrouchtchev invite les délégués soviétiques à assister, le soir même, à une réunion à huis clos, non programmée. Plus de quatre heures durant, le premier secrétaire lit le texte du Rapport secret. Ce document explique comment s'est développé et imposé le "culte de la personnalité de Staline" et quelles en ont été, vingt ans durant, les manifestations et les conséquences.

En ressort une nouvelle image de Staline - celle d'un tyran fabriquant jour après jour son propre culte, de plus en plus suspicieux vis-à-vis de ses collaborateurs, d'un dictateur incompétent, replié sur lui-même et totalement coupé de son peuple.

On connaît bien ce document, qui a été étudié par les historiens. Mais, jusqu'à ces dernières années, très peu d'informations avaient filtré sur la genèse de ce document et sur les circonstances exactes de sa rédaction.

Khrouchtchev lui-même ne reconnaîtra formellement qu'il était l'auteur du Rapport secret que six ans après son éviction du pouvoir, dans les Mémoires qu'il rédige peu avant sa mort, en 1970 et qui sont publiés à l'Ouest la même année, ultime pied de nez de l'ex-premier secrétaire à ses successeurs à la tête de l'URSS. Longtemps, les Mémoires de Nikita Khrouchtchev sont aussi restés le témoignage essentiel sur la genèse du Rapport secret. Naturellement, l'auteur y enjolive son propre rôle, fait apparaître ses collègues comme résolument opposés à la divulgation des erreurs et des crimes de Staline, passe sous silence bien des faits, en déforme d'autres.

L'ouverture - certes encore incomplète - des archives de la plus haute instance du Parti au moment du XXe Congrès, le praesidium du comité central du PCUS, tout comme la publication des souvenirs d'autres importants dirigeants staliniens, tels que Viatcheslav Molotov, Lazar Kaganovitch ou Anastase Mikoian, permettent aujourd'hui de mieux évaluer les audaces mais aussi les formidables omissions et les silences de Nikita Khrouchtchev. L'homme était empêtré dans ses contradictions : il avait été un acteur politique majeur de l'époque stalinienne, nommé par Staline à la tête des deux plus grandes organisations du Parti celles de Moscou et d'Ukraine, il avait été un exécutant des crimes de masse des années de la Grande Terreur de 1937-1938, il était néanmoins convaincu, après la mort de Staline, de la nécessité de rompre avec le stalinisme.

Les origines du Rapport

Dans ses Mémoires, écrits dans les années 1970 mais publiés seulement en 1999, Anastase Mikoian affirme avoir été le premier à presser Nikita Khrouchtchev de préparer un rapport "sur les crimes de Staline envers les cadres communistes" . "Si nous ne le faisons pas au cours du premier congrès qui suivra la disparition de Staline, nous prenons le risque que quelqu'un le fasse avant nous et alors nous serons collectivement tenus responsables de ce qui s'est passé . [...] Il faut expliquer que nous ignorions beaucoup de choses, qu'on ne pesait pas lourd face à Staline. Si nous prenons les devants, disons la vérité aux délégués du congrès, on nous pardonnera la part de responsabilité que nous portons tous . [...] N'oublions pas que chaque jour, des personnes injustement réprimées reviennent du Goulag et que l'information sur ce qui s'est passé va se répandre peu à peu dans la société" 1.

Quelle que soit la réalité de ces conseils, c'est à Nikita Khrouchtchev qu'il revient de "prendre les devants". Durant l'automne 1955, le premier secrétaire rencontre quelques-uns des "revenants", rescapés du Goulag après une vingtaine d'années passées dans les camps. Parmi eux figurent plusieurs de ses camarades du Parti des années 1920, arrêtés en 1937-1938. Tel est le cas d'Alexei Snegov, l'un des proches collaborateurs de Khrouchtchev dans les années 1930 : il fournit au premier secrétaire un certain nombre d'éléments que celui-ci reprendra dans le Rapport secret.

Fin décembre 1955, six semaines avant la réunion du XXe Congrès, Nikita Khrouchtchev propose à ses collègues du praesidium du comité central de mettre sur pied une commission spéciale chargée d' "enquêter sur les causes des répressions à l'encontre des membres du comité central élus au XVIIe Congrès du Parti, en 1934" . L'objectif est, on le voit, fort circonscrit. Sont exclues d'emblée les années terribles 1930-1932 de la collectivisation forcée, de la dékoulakisation et de la grande famine de 1932-1933. Personne ne remet en cause la collectivisation. Quant à la famine, totalement passée sous silence, elle n'est pour les dirigeants du parti que le résultat du "travail de sape" fait par les kolkhoziens récalcitrants à remplir les livraisons obligatoires de céréales dues à l'État. Néanmoins, le projet rencontre une vive opposition de la part des plus proches collaborateurs de Staline, fidèles d'entre les fidèles du dictateur défunt. "A quoi bon remuer tout ce passé ? Qu'est-ce que cela nous apportera ?" objecte Viatcheslav Molotov. "Staline personnifie les innombrables victoires du peuple soviétique" , souligne Lazar Kaganovitch. Dénoncer les éventuelles erreurs du successeur de Lénine risque de jeter des doutes sur la justesse de la ligne du Parti en général. On nous dira : Et vous, où étiez-vous alors ? Que faisiez-vous ?" "Il ne faut pas oublier les circonstances historiques , rétorque Kliment Vorochilov. Se souvenir que nous avons tous ensemble mené le pays sur la voie tracée par Marx, Engels, Lénine et Staline. Il faut bien réfléchir, sinon nous risquons de jeter le bébé avec l'eau du bain2."

Mais Khrouchtchev est soutenu par Anastase Mikoian, Nikolaï Boulganine et les "jeunes" de la génération montante - Mikhaïl Pervoukhine, Mikhaïl Sabourov, Andreï Aristov, Mikhaïl Souslov - promus par Staline aux plus hautes fonctions en 1952 sans avoir jamais fait partie du "premier cercle" du dictateur. Il passe outre les objections des "staliniens historiques".

Le rapport explosif de Pospelov

Il est décidé de confier la direction de la commission à Piotr Pospelov, rédacteur en chef de la Pravda de 1940 à 1949, directeur de l'Institut du marxisme-léninisme et l'un des auteurs de la Biographie abrégée de Staline. Le personnage, on le voit, est un parfait apparatchik stalinien. Néanmoins, le rapport qu'il lit devant l'ensemble des membres du praesidium, le 9 février 1956, à l'issue d'un mois de travail dans les archives du KGB, est véritablement explosif.

Les 70 pages du texte3 portent - conformément à la commande - sur les années 1935-1940. Les deux tiers environ du rapport sont consacrés à la répression des membres du comité central élus au XVIIe congrès de 1934 - 98 sur 139 furent arrêtés et fusillés en 1937-1938 - ainsi que d'un certain nombre de "vieux bolcheviks" de la première heure et de dirigeants staliniens de haut rang, tels que Pavel Postychev, Robert Eikhe, Ian Roudzoutak, Vlas Tchoubar et Moïse Roukhimovitch. Tous ces "communistes honnêtes et entièrement dévoués au Parti" ont été contraints, reconnaît la commission, d'avouer sous la torture des crimes politiques imaginaires.

Ces "violations grossières de la légalité socialiste" ont été le fait d'agents d'une police politique "dégénérée et criminelle" dirigée à l'époque par le commissaire du peuple à l'Intérieur Nikolaï Iejov, puis, à partir de la fin 1938, par son successeur, Lavrentii Beria. Naturellement, "ce genre de méfaits" n'aurait pas pu avoir lieu si Staline lui-même n'avait "non seulement couvert, mais initié lui-même cette campagne de répression et de terreur" . Toute cette argumentation - sans parler de paragraphes entiers du texte - sera largement reprise, quinze jours plus tard, par Nikita Khrouchtchev dans son Rapport secret.

Mais il y a aussi dans le rapport de Pospelov d'autres éléments de taille : il s'agit, cette fois, des répressions de masse qui ont abouti, au cours des seules années 1937-1938, à l'arrestation de plus de 1,5 million de personnes 1 548 366, dont 681 692 ont été fusillées !

Or, de cela, Khrouchtchev ne soufflera mot dans son Rapport secret. C'est que, pour établir ce bilan, la commission Pospelov a notamment consulté, dans les archives de la police politique, un rapport ultrasecret établi, fin 1953, par le chef du Ier département spécial du ministère de l'Intérieur. Ce document a été adressé par le ministre de l'Intérieur Sergueï Krouglov à... Nikita Khrouchtchev en personne le 5 janvier 1954. Or Khrouchtchev s'est bien gardé de le faire circuler. Il prétendra même, dans ses Mémoires, que ces données tombèrent sur lui "comme une surprise totale" .

Ce rapport de 1953 établit clairement que, depuis la fin de la guerre civile 1921 et jusqu'à la mort de Staline 5 mars 1953, 4 060 000 personnes ont été condamnées par les juridictions d'exception de la police politique, dont 800 000 799 473 très exactement à la peine de mort. La commission Pospelov se borne cependant à reproduire les données concernant les seules années 1935-1940, qui correspondent à l'unique moment des répressions de masse dont on peut parler.

De nombreuses pages du rapport de Pospelov, fort documentées, sont consacrées aux diverses "opérations secrètes répressives de masse" des années 1937-1938. Sont précisément décrits la mise en place et le déroulement de la plus importante, l'opération n° 00447 dite "opération koulak", dirigée contre un large éventail d'éléments considérés comme "socialement nuisibles"  : "ex-koulaks échappés de déportation" , membres du clergé, anciens membres de partis non bolcheviques, anciens fonctionnaires tsaristes, "gens du passé" membres des élites de l'ancien régime mais aussi "criminels récidivistes" .

La commission détaille en particulier la pratique des "quotas d'arrestation et d'exécution" attribués lors de cette opération par le NKVD la police politique à chaque région : 35 000 par exemple pour la région de Moscou, dont 5 000 en "1re catégorie" peine de mort et 30 000 en "2e catégorie" dix ans de camp. Ces quotas initiaux - 259 000 "individus à réprimer" , dont 72 500 à exécuter à l'échelle de l'URSS - ont été, souligne Pospelov, "pulvérisés" à l'issue d'une "émulation générale visant à dépasser le plan initial" . "Ceux qui réalisaient les quotas les premiers étaient considérés comme les meilleurs et les plus vigilants." Les "suppléments de quotas" devaient être dûment approuvés par Staline lui-même.

La commission Pospelov apporte des éléments précis sur le nombre de personnes condamnées en 1937-1938 par une juridiction d'exception le collège militaire de la Cour suprême de l'URSS : 44 465 personnes, pour l'essentiel des responsables et des cadres du Parti, de l'économie et de l'armée. Ces condamnations - 85 % à la peine de mort - ont toutes été sanctionnées par Staline en personne, qui a apposé sa signature au bas de 383 listes de condamnés.

La commission aborde là un aspect particulièrement délicat. Staline n'a pas été le seul à apposer sa signature sur ces longues listes de condamnés à mort. Celle de Viatcheslav Molotov figure sur 373 listes, celle de Kliment Vorochilov sur 195 listes. Lazar Kaganovitch a paraphé 191 listes, Anastase Mikoian 62 listes. Dans son discours, Pospelov se garde bien de citer ces noms.

L'autre omission de taille concerne Nikita Khrouchtchev lui-même. En effet, les quotas d'exécution et d'arrestation n'étaient attribués qu'après que les premiers secrétaires du Parti communiste de chaque région ou république fédérée de l'URSS avaient eux-mêmes donné leur propre "estimation chiffrée" du nombre "d'éléments socialement nuisibles" . Comme tous les premiers secrétaires, Nikita Khrouchtchev, responsable de l'organisation du Parti de Moscou, a envoyé, le 10 juillet 1937, peu avant le déclenchement de l'"opération koulak", ses estimations chiffrées de victimes à Staline, qui font de lui un acteur zélé de ces répressions :

"Au camarade Staline. Je vous communique que le nombre d'éléments criminels et koulaks installés à Moscou et dans sa région s'élève à 41 305, répartis ainsi : 33 436 éléments criminels, 7 869 éléments koulaks. Les matériaux existants [sic] permettent d'attribuer 6 500 éléments criminels et 1 500 éléments koulaks à la 1re catégorie, soit un total de 8 000. 26 936 éléments criminels et 5 272 éléments koulaks à la 2e catégorie4."

A partir de 1938, devenu premier secrétaire du Parti communiste d'Ukraine, Khrouchtchev dirigea l'ensemble des opérations répressives de masse dans cette république. Pour la seule année 1938, environ 120 000 personnes furent exécutées en Ukraine.

Ainsi le rapport souffrait-il d'omissions opportunes. Néanmoins, du seul fait qu'il rapporte la réalité des répressions de masse, le texte de Pospelov constitue une véritable bombe.

Après la lecture du rapport de la commission Pospelov, une discussion fort animée s'engage entre les membres du praesidium5. Faut-il informer de ces faits les délégués du XXeCongrès qui va s'ouvrir ? Si oui, dans quel cadre - en séance plénière ou à huis clos ? Peut-on reprendre tel quel le rapport de la commission Pospelov ? Ou rédiger un nouveau rapport ? A qui confier la rédaction et la lecture d'un nouveau texte ? Comment les délégués réagiront-ils à ces informations ? Ne risquent-ils pas de poser des questions embarrassantes à ceux qui ont dirigé le Parti aux côtés de Staline, et qui sont toujours là ? Comment présenter le rôle de Staline ? Comment expliquer ce qui s'est passé ? A partir de quand Staline a-t-il "dévié" du marxisme-léninisme ?

Un premier point fait consensus : on ne peut évidemment pas "tout dire" aux délégués du congrès - notamment ce qui concerne les données chiffrées et les "opérations de masse" de 1937-1938. Le rapport qui sera présenté ne sera pas celui qui vient d'être lu par Pospelov aux quinze plus hauts dirigeants du Parti.

Pour le reste, trois tendances se dégagent. Les plus proches collaborateurs de Staline - et les plus exposés -, Molotov, Kaganovitch et Vorochilov, appellent à la prudence, insistant sur la nécessité de dire "que Staline est le continuateur de l'oeuvre de Lénine, qu'avec Staline on est devenu un grand Parti" Molotov, de "ne pas escamoter les trente dernières années" , "ne pas déchaîner les éléments" Kaganovitch. "Il faut bien préparer les choses. La moindre gaffe aura des conséquences" Vorochilov.

Les "jeunes" de la génération montante, les moins impliqués dans les répressions de masse, se montrent les plus audacieux. "Molotov, Kaganovitch et Vorochilov [...] font les hypocrites. Ce qu'a fait Staline, ce ne sont pas des défauts, comme le prétend le camarade Kaganovitch, mais des crimes. Il faut dire jusqu'au bout la vérité sur le rôle de Staline" Sabourov. "On est en train de se purifier, de nettoyer ce qui tourmente les communistes. Autrement, on ne pourra pas croire en la force du Parti. En ce sens, on ne peut pas dire les choses avec des réserves" Beliaev. "Dans le rapport, il est inutile de parler des aspects positifs de Staline. Le culte de Staline est nocif. Il faut dire la vérité. Il a usurpé le pouvoir, liquidé le CC, le politburo. Il a exterminé les cadres..." Pervoukhine.

Entre ces deux tendances, une majorité ralliée à Khrouchtchev tente de trouver un "juste milieu", que le premier secrétaire résume ainsi dans son intervention : "Tout le monde est d'accord qu'il faut dire des choses au congrès. Il y a des nuances, en tenir compte. Nous avons tous travaillé avec Staline, mais ceci ne nous engage pas. Maintenant que les faits ont été établis, il faut parler de Staline, sinon nous justifions ces faits [...]. Nous n'avons pas honte. Il ne faut pas avoir peur. Ne pas être des philistins. Dénoncer résolument le rôle du culte de la personnalité, mais avec sang-froid."

Pas moins de quatre jours sont nécessaires pour parvenir à l'accord de principe suivant : Khrouchtchev lira, dans une séance à huis clos du congrès, un nouveau rapport centré non plus autour des seules répressions de la seconde moitié des années 1930 mais autour du thème plus général du "culte de la personnalité de Staline" . Ce nouveau texte, rédigé par le premier secrétaire, sera soumis, avant d'être lu aux délégués du congrès, à l'approbation du praesidium. On distribuera en outre aux délégués du congrès deux textes "censurés" de Lénine de 1922-1923, très critiques vis-à-vis de Staline6.

Le rapport Khrouchtchev

Khrouchtchev ayant de grosses difficultés à rédiger - il préférait toujours dicter, car il maîtrisait fort mal l'orthographe -, plusieurs personnes sont mises à contribution pour écrire le texte. Pospelov est invité à réécrire un rapport, plus court, sans chiffres et sans mention des "opérations de masse". Le texte, fort terne, qu'il rend le 18 février ne satisfait pas Khrouchtchev. Celui-ci dicte alors une trentaine de pages, décousues mais remplies de détails et d'anecdotes, sur quelques sujets qui lui tiennent à coeur, et qui ne risquent pas de lui porter ombrage : les erreurs tactiques et stratégiques de Staline dans les premiers mois suivant l'invasion allemande du 22 juin 1941, l'"affaire de Leningrad7", l'"affaire de Mingrélie8" et le "complot des blouses blanches9", la façon dont Staline "terrorisait" ses collègues, etc.

Anastase Mikoian propose d'inclure dans le texte quelques pages sur les déportations des peuples caucasiens en 1943-1944. Le général Ieremenko, l'un des commandants militaires du front de Stalingrad en 1942-1943, apporte à Khrouchtchev un certain nombre d'éléments dévoilant les ordres aberrants de Staline lors des batailles de Kharkov et de Stalingrad.

Pour "ficeler" l'ensemble, le premier secrétaire fait appel à l'un de ses protégés, récemment promu au secrétariat du comité central et à la direction de la Pravda , Dimitri Chepilov. Le texte final n'est soumis au praesidium que le 23 février au soir, quelques heures avant la clôture du XXe Congrès. Il ne reste plus de temps pour le discuter ou l'amender. Il est adopté en l'état.

C'est ainsi que les assistants prennent ­connaissance du conflit qui opposa Lénine et Staline à la fin de 1922 et du "testament" de Lénine, dont le Parti avait jusque-là nié l'existence. En soulignant ce qui a divisé les deux hommes, Khrouchtchev réfute le statut d'héritier unique revendiqué par Staline. Le Rapport analyse ensuite la perversion par Staline du "centralisme démocratique" et du "principe de la direction collégiale" . Il évoque longuement les purges des cadres communistes en 1937-1938, ainsi que les "méthodes illégales d'instruction" qui ont conduit de nombreux dirigeants du Parti aux aveux les plus insensés.

Après avoir démoli le mythe de Staline "génial continuateur" de Lénine, le Rapport s'attaque au mythe de Staline "chef de guerre". A l'image canonique du Généralissime ayant conduit l'armée soviétique vers la victoire de 1945 se substitue celle d'un personnage hésitant, incompétent, responsable des désastres militaires de 1941-1942.

Le Rapport révèle également la responsabilité de Staline et de son sinistre chef de la Sécurité d'État, Lavrentii Beria, dans la déportation, en 1943-1944, des peuples caucasiens injustement accusés de collaboration avec l'occupant nazi, dans le conflit stérile et dommageable avec Tito, dans la fabrication de faux complots, en 1948, 1951, au début de 1953.

Aussi important soit-il, le Rapport secret reste un texte très sélectif - et superficiel - dans sa condamnation du stalinisme. Il ne remet jamais en cause aucun des grands choix du Parti depuis 1917.

A la différence du rapport Pospelov, les seules victimes mentionnées sont des dirigeants et des cadres communistes ; aucune n'appartient à la masse des citoyens soviétiques "ordinaires". En circonscrivant le champ des répressions aux seuls communistes, victimes de la "dictature personnelle" de Staline, le Rapport secret élude la question cruciale : celle de la responsabilité du Parti, dans son ensemble, vis-à-vis de la société soviétique.

Ce caractère sélectif apparaît aussi dans la chronologie de la "déviation stalinienne par rapport à la voie marxiste-léniniste" . Comme dans le rapport Pospelov, elle est datée de 1934. Elle exclut donc d'emblée du chapitre des crimes du stalinisme les pages les plus sombres de la collectivisation forcée des campagnes, de la "liquidation des koulaks en tant que classe" et de la grande famine de 1932-1933 qui fit, rappelons-le, 6 millions de morts.

La diffusion en URSS

Secret, le rapport ne le reste pas longtemps. Dans son discours, Khrouchtchev a prévenu son auditoire : "Rien ne doit transpirer à l'extérieur du Parti, en particulier dans la presse. Il y a des limites à tout. Nous ne devons pas fournir de munitions à l'ennemi. Nous ne devons pas laver notre linge sale sous ses yeux." Mais il veille à ce qu'il soit rapidement diffusé dans les organisations du Parti pour asseoir l'autorité, la "ligne politique" et la prééminence de son auteur. Début mars 1956, tous les comités du Parti reçoivent un petit livre rouge contenant le texte du "Rapport sur le culte de la personnalité", avec la mention liminaire Ne dlia petchati "Pas pour diffusion écrite".

Chaque responsable local du Parti doit convoquer une assemblée de militants et faire la lecture du Rapport. En quelques jours, quelque 7 millions de membres du Parti prennent connaissance du texte. En réalité, la diffusion du texte est encore plus large, les membres des Jeunesses communistes 18 millions étant à leur tour informés.

Comme en témoignent les innombrables rapports envoyés aussi bien par les responsables du Parti que par les services de la police politique chargés de surveiller le bon déroulement des réunions, un certain nombre de réunions dérapent. Souvent, des non-communistes, avertis par le bouche à oreille, investissent les lieux. Plus souvent encore, la lecture du Rapport donne lieu à des prises de parole "intempestives" , à des questions "incorrectes" ou "démagogiques" et à des propositions "politiquement hostiles" telles que : "Faire juger Staline à titre posthume par un tribunal du Parti, après que chaque organisation communiste aura donné son avis sur la question suivante : Staline était-il oui ou non un criminel d'État ?"

On parle d'élever un mémorial à "l'ensemble des victimes du stalinisme"  ; de demander des comptes "à tous les collaborateurs directs de Staline, qui sont toujours au pouvoir"  ; d' "organiser une purge générale du Parti"  ; de "supprimer tous les privilèges de la nomenklatura"  ; et même d' "interdire le PCUS et faire comparaître les membres du comité central devant un tribunal" .

Toutefois, ce type de réactions reste très minoritaire. Bien plus nombreux sont ceux qui, au contraire, défendent Staline, "qui a mené le pays à la Victoire sur le nazisme" et "transformé l'URSS paysanne et attardée en l'une des deux superpuissances mondiales" . Jeune responsable du Parti chargé de lire le Rapport secret aux militants de son district rural de la région de Stavropol, Mikhaïl Gorbatchev a été frappé par les réactions très diverses de ses concitoyens. Selon lui, le "thème du culte de la personnalité" ne suscite d'écho que parmi une minorité - "les jeunes, les intellectuels et ceux que les purges avaient touchés d'une manière ou d'une autre" . Un certain nombre refusent tout simplement de croire les faits cités dans le rapport.

D'autres - sans doute plus nombreux - y croient mais se demandent : "A quoi bon laver son sale linge en public ?" Quant aux "gens les plus simples", d'origine paysanne, ceux qui ont le plus souffert des horreurs de la collectivisation forcée des campagnes et de la famine qui s'ensuivit, et qui sont les grands "oubliés" du Rapport secret, leur réaction se résume souvent à cette seule sentence : "Ils ont payé pour nos souffrances et nos larmes" , une déclaration qui semble donner quitus au souverain Staline d'avoir puni les méchants seigneurs opprimant, en leur fief, les pauvres paysans10...

Dans une seule région de l'Union soviétique, la Géorgie, patrie de Staline, la diffusion du Rapport secret débouche sur des troubles importants, qui prennent la forme de véritables émeutes. A Tbilissi, à l'occasion du troisième anniversaire de la mort de Staline, le 5 mars 1956, plusieurs dizaines de milliers de personnes se rassemblent devant le monument au dictateur, scandant des slogans : "Vive le grand Staline !" , "A bas Khrouchtchev !" , "Molotov à la direction du PCUS !" . La foule tente ensuite de prendre d'assaut plusieurs bâtiments publics, dont la station de radio. Plusieurs dizaines de personnes sont tuées lorsque les troupes et les forces de police spéciale ouvrent le feu. Les émeutes se prolongent cinq jours durant dans une ville en état de siège11. Quelques échos déformés de ces troubles parviennent jusqu'en Occident, où l'on ignore tout encore du Rapport secret.

Les fuites en Occident

Seule une petite poignée de non-Soviétiques sont alors au courant : quelques dirigeants des "partis-­frères" présents au XXe Congrès. Les chefs des délégations communistes les plus importantes - et eux seuls - se sont vu remettre, le 25 février, un exemplaire - en russe - du Rapport secret. Celui-ci devait, en principe, être restitué dès le lendemain. C'est ainsi que le Polonais Bierut, le Bulgare Tchervenkov, le Hongrois Rakosi, l'Allemand de l'Est Ulbricht, le Chinois Wang Chia-hsiang, l'Italien Togliatti, le Français Maurice Thorez, qui tous ont vécu de nombreuses années en URSS et connaissent suffisamment le russe pour comprendre le rapport, prennent connaissance du Rapport secret. Chaque chef de délégation est ensuite libre d'informer - ou non - les autres membres de la délégation de ce qu'il a lu.

Dans la presse occidentale, la première fuite sur un "rapport secret" paraît le 16 mars 1956, dans le New York Times , sous la plume de Harrison Salisbury, ancien correspondant de ce journal à Moscou. Le lendemain, une dépêche de Reuter en provenance de Bonn donne un résumé succinct, mais plus exact. Au cours des jours suivants, la rumeur s'amplifie.

En attendant, les dirigeants communistes gardent le silence. De retour de Moscou, Jacques Duclos, l'un des quatre délégués français présents à Moscou avec Maurice Thorez, Georges Cogniot et Pierre Doize, rend compte, le 9 mars, du déroulement et des résolutions adoptées par le XXe Congrès du PCUS devant les militants communistes de la région parisienne. Après avoir fait quelques vagues allusions à certaines "fautes politiques du camarade Staline" , il fait longuement acclamer son nom. Quatre jours plus tard, devant les seuls membres du bureau politique, Maurice Thorez évoque rapidement la ­condamnation du "culte de la personnalité".

Le 22 mars, en l'absence, sans doute calculée, de Thorez, le comité central connaît une session particulièrement agitée. Certains de ses membres ont exigé d'avoir plus d'informations sur ce qui s'est effectivement "dit à Moscou". Toutefois, la résolution adoptée à l'issue de cette réunion, tout en reprenant un certain nombre de critiques du PCUS contre Staline, rappelle "le rôle et les mérites de Staline comme théoricien et dirigeant dans la formation des partis communistes et ouvriers, dans la lutte idéologique et politique intransigeante contre tous les ennemis de la révolution d'Octobre, trotskistes, boukhariniens, nationalistes bourgeois, dans l'édification du socialisme et l'écrasement du fascisme allemand" .

De son côté, le dirigeant du Parti communiste italien, Palmiro Togliatti, qui n'a même pas jugé utile d'informer dans l'immédiat les membres de la délégation qui l'ont accompagné à Moscou, ne se montre guère plus bavard que Thorez, même si son intervention, le 14 mars, devant le comité central du PCI comporte une critique assez vive des "erreurs politiques" de Staline.

Le "maillon faible" dans la chaîne du secret s'avère être la direction du Parti communiste polonais. Désireuse de pousser dans la voie de la déstalinisation, après le décès, le 12 mars 1956, du très stalinien Bierut, elle fait traduire en polonais l'exemplaire du Rapport secret qui lui a été remis à Moscou et le diffuse largement à 3 000 exemplaires parmi les responsables communistes polonais. On dit que le document se vendit bientôt au marché noir, pour quelques centaines de dollars, dans la petite communauté des diplomates et correspondants étrangers de Varsovie. Fin mai 1956, le Département d'État américain fait parvenir une copie de la traduction en anglais du Rapport secret au New York Times , qui le publie le 4 juin. Le 6, une version française du texte paraît dans Le Monde .

La publication du rapport dans la presse occidentale et sa diffusion par la radio à travers le monde entier mettent les dirigeants des partis communistes au pied du mur. Leurs réactions, très différentes, laissent à penser que la direction du PCUS n'a donné aucune directive pour tenter d'harmoniser les attitudes des différents partis. Après la publication par le New York Times , Khrouchtchev lui-même refuse de l'authentifier, invitant les journalistes étrangers qui l'interrogent à propos de ce texte "à poser directement la question à M. Dulles" , le patron de la CIA12 !

Certains, à l'instar des dirigeants du PC des Pays-Bas, prétendent tout simplement que le texte est un faux, produit d'une nouvelle et ignoble machination impérialiste. A l'inverse, Togliatti décide de ne plus suivre l'événement mais de le devancer. Dans une interview mémorable accordée, le 16 juin, à la revue Nuovi Argomenti , et reproduite le lendemain dans L'Unita , il va beaucoup plus loin que Khrouchtchev dans la critique du stalinisme, affirmant notamment qu'il est indispensable d'analyser plus en profondeur les raisons du phénomène stalinien, signe de la bureaucratisation et de la dégénérescence partielle du système soviétique.

De tous les partis communistes occidentaux, le PC français est le seul à inventer la formule du "Rapport attribué au camarade Khrouchtchev" . Cette formule n'implique pas nécessairement que le texte est un faux ; elle permet surtout de bloquer toute discussion publique au sein du Parti tant que l'authenticité - et l'existence même - du document n'est pas établie. Le 18 juin, le bureau politique du PCF publie un communiqué dans lequel il dit avoir demandé au PCUS le texte du Rapport.

Quelques jours plus tard, une délégation de trois hauts responsables français se rend effectivement à Moscou. Elle revient porteuse d'une résolution adoptée par le comité central du PCUS le 30 juin, intitulée "Du dépassement du culte de la personnalité et de ses conséquences". Qualifié aussitôt de "document inestimable pour le mouvement ouvrier international donnant une analyse approfondie et pleinement satisfaisante de l'ensemble des conditions objectives dans lesquelles le culte de la personnalité a pu se développer" , ce texte fournit la trame du discours de Maurice Thorez, lors du XIVe Congrès du PCF, en juillet 1956.

En réalité, ce texte est très en retrait sur le Rapport secret. Et pour cause. Il a été adopté à la suite des émeutes qui ont éclaté, le 27 juin, dans la grande ville ouvrière polonaise de Poznan. Pour la direction soviétique, il s'agit là des premières retombées d'une diffusion anarchique et incontrôlée, politiquement non maîtrisée du Rapport secret. Une "rectification" s'impose. Le texte du 30 juin 1956, qui va rester, jusqu'au XXIIe Congrès du PCUS, en 1961, le fondement idéologique du conservatisme poststalinien, rend un hommage appuyé à Staline, qualifié de "grand théoricien et organisateur" . Il souligne que le culte de la personnalité, "conséquence des défauts personnels du dirigeant suprême porté aux "abus de pouvoir", n'a en rien détourné le Parti communiste de l'Union soviétique de sa juste cause" .

"Le discours de Nikita Khrouchtchev , écrivait en 1957 le politologue américain Bertram Wolfe, est sans doute le plus important document jamais produit dans le mouvement communiste . [...] C'est le réquisitoire le plus révélateur contre le communisme jamais fait par un communiste, le réquisitoire le plus accablant du système soviétique jamais fait par un dirigeant soviétique13."

En moins d'un an, ce réquisitoire a contribué à secouer le bloc soviétique. La "locomotive de l'histoire", métaphore chère aux marxistes-léninistes, s'est emballée, sans plus obéir à ses chauffeurs et mécaniciens soviétiques.

Après les émeutes de Poznan, la crise s'amplifie au sein du Parti communiste polonais. En octobre 1956, Ochab, qui a succédé à Bierut à la tête du Parti, est contraint de céder son poste à Gomulka, devenu le champion d'une "voie polonaise vers le socialisme" . Après avoir ordonné un mouvement de chars vers Varsovie, les dirigeants soviétiques décident finalement de composer avec une Pologne au bord de l'insurrection. La crise polonaise s'achève sur le triomphe de la déstalinisation. La crise finit beaucoup plus dramatiquement en Hongrie, quelques semaines plus tard, lorsque l'armée soviétique écrase dans le sang l'insurrection de Budapest.

Avec le recul du temps, la portée politique et historique du Rapport secret reste capitale. Ce que les historiens mesurent sans doute mieux aujourd'hui, depuis l'ouverture des archives soviétiques, c'est combien ce document, par ses silences et ses omissions, a aussi servi à forger une image positive de son auteur et, plus important encore, à masquer la nature et l'ampleur des crimes de masse staliniens.

Par Nicolas Werth