2007, année Vauban Mont-Dauphin ou le désert des Tartares
En 1692, pour protéger le royaume des intrusions venues d'Italie, Vauban fait édifier sur un rocher alpin la citadelle de Mont-Dauphin. Un défi à la montagne... qui n'a servi à rien !
Depuis 1688, la guerre de la ligue d'Augsbourg fait rage et, malgré une alliance matrimoniale avec la France, Victor-Amédée II, duc de Savoie, s'est joint en juin 1690 aux ennemis de Louis XIV : l'Angleterre, l'Autriche et les Provinces-Unies. De juillet à septembre 1692, à la tête d'une armée de 45 000 hommes, il envahit le Queyras et la vallée de la Durance, dévastant tout sur son passage. Gap est pillée, comme une réponse au sac du Palatinat perpétré quelques années plus tôt par les armées françaises. Louis XIV, qui s'est surtout consacré à fortifier le Nord-Est, prend brutalement conscience de la fragilité du royaume à sa frontière alpine.
Aussi, en septembre 1692, sur ordre du roi, Vauban doit-il abandonner en catastrophe la réfection de la fortification de Namur pour se consacrer à la défense de la montagne. Une montagne dont Vauban a déjà saisi les enjeux : « Toutes les ambitions de la France doivent se renfermer entre le sommet des Alpes et des Pyrénées, des Suisses et des deux mers ; c'est là où elle doit se proposer d'établir ses bornes par les voies légitimes selon le temps et les occasions. »
Après de multiples reconnaissances de terrain, la « borne » que l'ingénieur choisit, en novembre 1692, est le site grandiose du plateau des Mille Vents dit aussi plateau de Millaures : il s'agit d'une position escarpée, surplombant de ses falaises vertigineuses le confluent du Guil et de la Durance. Sur ce gros rocher inaccessible et inhospitalier, Vauban propose de construire une place forte, destinée à verrouiller la route des Alpes et à accueillir une garnison militaire, mais aussi une population civile. « Je ne sais point de poste en Dauphiné, explique-t-il, pas même en France, qui lui puisse être comparé pour l'utilité [...]. C'est l'endroit de montagnes où il y a le plus de soleil et de terre cultivée, il y a même des vignes dans son territoire, des bois, de la pierre de taille, du tuf excellent pour les voûtes, de la pierre ardoisine, de bon plâtre, de fort bonne chaux et tout cela dans la distance d'une lieue et demie, pas plus [...]. Et quand Dieu l'aurait fait exprès, il ne pouvait être mieux. »
Comme à son habitude, Vauban a tout prévu, tout calculé et, notamment, le coût de l'entreprise. Dans son Abrégé estimatif de toute la dépense de Mont-Dauphin ce nom a été donné au site en l'honneur de Monseigneur, le fils du roi, il évalue les travaux à 770 000 livres, une somme qu'il considère comme raisonnable en cette période difficile où le royaume, déjà épuisé par les dépenses de la guerre, doit aussi faire face à la plus grave crise de subsistances du XVIIe siècle.
Le projet emporte la conviction du roi, notamment en raison de la qualité du roc de Mont-Dauphin, « un amas de graviers et de cailloux coagulés et pétrifiés ensemble » . Un matériau de construction qui, selon Vauban, permet de fortifier facilement la place, sans avoir besoin d'ajouter de la chaux ou des briques.
Il fallut cependant déchanter. L'avancement du chantier, à 1 000 mètres d'altitude, véritable défi à la montagne, n'est pas conforme aux plans prévus : des affaissements de terrain compromettent la construction de la citadelle, bâtie sur le roc nu, entraînant de multiples retards et un dépassement de tous les devis. Aussi, pour répondre aux critiques - Vauban a depuis longtemps acquis une réputation d'impénitent « budgétivore » -, le concepteur de la citadelle revient sur le chantier en 1700. Profitant de la paix de Ryswick 1697, il rédige une Addition au projet de Mont-Dauphin , qui tient compte des difficultés nouvelles mais Vauban reste persuadé que les problèmes proviennent de malfaçons et des incompétences des ingénieurs locaux...
Pour que les soldats vivent un peu mieux les longues attentes des ennemis, Vauban a conçu sa place forte comme une ville royale « complète », dont témoigne aujourd'hui un village hors du commun, peuplé de moins de 100 habitants. Les maisons sont construites sur un plan préétabli, avec des caves voûtées servant d'abri, un rez-de-chaussée réservé aux échoppes, un étage pour l'habitation et, enfin, un grenier. Des rues droites et larges suivent une gargouille centrale en marbre rose ; des fontaines et des lavoirs facilitent les échanges et la sociabilité de la vie quotidienne. Au croisement des rues, la pierre à mesure et l'étalon de toise les instruments de poids et mesures utilisés par les marchands rappellent les jours de grande foire. De l'immense église commencée dans les années 1690 et dédiée à Saint Louis, le « patron » de la monarchie, seul le choeur fut achevé et conservé.
En l'absence de routes, il faut imaginer les longues caravanes de mulets bâtés qui remontaient vivres et munitions... Pour le ravitaillement, la place dépendait entièrement de ces animaux, les seuls à pouvoir évoluer en terrains accidentés : ils furent ainsi entre 100 et 300 à stationner à Mont-Dauphin durant plus de deux cents ans.
Instrument de dissuasion, la place forte n'a servi à rien. Elle n'a jamais connu de siège car aucun ennemi ne s'est aventuré jusque-là et, faute d'habitants qui acceptèrent de vivre près de la garnison, les soldats furent condamnés, comme l'explique un contemporain, « à ne trouver dans leurs camarades que l'ennui qui leur est devenu commun » . Et c'est ainsi que Mont-Dauphin battit des records de désertion !
En 1713, le traité d'Utrecht, qui met fin à la guerre de la Succession d'Espagne et donne l'Ubaye à la France, éloigne la frontière italienne du village. Le développement de la garnison est alors interrompu, au profit de Briançon. Une partie des constructions conçues par Vauban est poursuivie aux siècles suivants. Ainsi, la lunette d'Arçon, ajoutée à la fin du XVIIIe siècle. En position très avancée, cette tourelle peut contenir une trentaine d'hommes, capables de tenir l'assaillant à distance.
Le site ne connut au total qu'un seul fait d'armes : un bombardement par un avion italien en 1940, qui déclencha un incendie. En 1966, la place forte fut classée monument historique et elle est aujourd'hui l'un des sites du réseau Vauban candidat à l'inscription au patrimoine de l'Unesco : Mont-Dauphin, forteresse inutile mais montagne domptée, est sans doute le témoignage le plus éclatant de l'inventivité de Vauban.
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