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Bonne lecture.

Le baptême du feu du Grand Dauphin

En 1688, lors du siège de la ville allemande de Philippsbourg, Vauban dut enseigner au fils de Louis XIV l'art de la guerre. Un honneur pour l'ingénieur. Une expérience bien périlleuse pour le Grand Dauphin...

Sait-on que, dans les années 1680, Vauban eut l'honneur d'enseigner l'art des places fortes au prince Agadja ? Sa renommée était en effet parvenue jusqu'au royaume du Dahomey actuel Bénin et devenu roi en 1708, Agadja reproduisit, en les « africanisant », les fortifications vaubaniennes avec des murs de terre capables de résister à des coups de canon...

Voici bien une face méconnue du commissaire général des Fortifications : instituteur militaire des enfants de roi. Un privilège pour Vauban. Mais aussi une mission. A vrai dire, elle s'exerça surtout au siège de Philippsbourg, lorsqu'il lui fallut se faire l'éducateur du fils de Louis XIV : le Dauphin Louis de France.

Philippsbourg marque le début de la guerre de la Ligue d'Augsbourg 1688-1697, une ligue formée par une grande partie des États européens pour faire barrage aux prétentions du Roi-Soleil. La réaction de Louis XIV ne se fait pas attendre. Le 25 septembre 1688, il adresse à l'empereur d'Allemagne un manifeste, en déclarant que « sa sécurité l'obligeait à s'emparer de Philippsbourg et de Fribourg » .

Et, c'est à son fils, âgé de 26 ans, que le roi décide de confier le commandement de l'armée d'Allemagne, une promotion exceptionnelle pour un homme qui, jusqu'alors, avait toujours été relégué dans l'ombre de son père. Louis XIV voulait en effet que le siège de Philippsbourg, qui s'annonçait long et difficile, servît d'instruction militaire au Dauphin : « Je vous donne occasion , lui écrivait-il, de faire connaître votre mérite ; allez le montrer à toute l'Europe, afin que, quand je viendrai à mourir, on ne s'aperçoive pas que le roi est mort. »

Accompagné de Chamlay, de Catinat et de toute l'élite des généraux, Louis arriva devant Philippsbourg dans les premiers jours du mois d'octobre 1688. Vauban l'avait devancé et tout était préparé pour l'ouverture des opérations. Au cours de ce baptême du feu, le jeune homme manifesta une vive curiosité : « Nous sommes fort bien, Vauban et moi , écrit-il dans une de ses lettres à son père, parce que je fais tout ce qu'il veut. » En fait, il était impatient qu'on le conduise au plus vite jusqu'à une tranchée...

Monseigneur alla reconnaître le terrain le 10 octobre au matin. Il s'approcha de la tranchée, où Vauban le complimenta, « car c'était la première fois qu'il y allait » . L'ingénieur du roi s'avança avec lui ; le dauphin le questionnait avec une grande curiosité à chaque détour de la tranchée, l'interrogeant sur les particularités de construction : retours, crochets, places d'armes, autant d'innovations mises au point par Vauban pour faciliter les mouvements et la protection des troupes pendant les attaques.

« Il voulait tout voir , explique Vauban à Louvois dans une lettre datée du 13 octobre. Non content de cela, il fallut accommoder un endroit par où il pût regarder par-dessus la tranchée à son aise. Je lui en fis un, et il s'éleva, moi le tenant par le pan de son justaucorps pour le retirer quand il en serait temps. » Si près du souffle des boulets et du sifflement des balles, l'ingénieur du roi, devenu malgré lui adepte de la pédagogie active, éprouva peut-être l'une des plus grandes frayeurs de sa vie !

Au lendemain de cette journée mémorable, le fils de Louis XIV s'empressa de faire part à son père du plaisir qu'il avait pris à pratiquer les arts de la guerre. A Versailles, à la date du 19 octobre 1688, le marquis de Sourches rapporte que le roi reçut une lettre de Monseigneur dans laquelle celui-ci lui expliquait en détail tout ce qui se passait au siège. La tournure de la lettre impressionna les auditeurs par « l'ordre, l'exactitude, la netteté » , ce qui donna occasion aux courtisans, jamais avares de flatteries, de comparer le style de Monseigneur avec celui de César et de ses Commentaires .

Mais le roi mesura du coup le danger réel encouru par le Dauphin, que confirmera Vauban dans un courrier à Louvois, daté du 23 octobre : « Je n'ai osé vous mander que la seconde fois qu'il y a été aux grandes attaques, un coup de canon donna si près de lui, que M. de Beauvilliers, le marquis d'Huxelles et moi, qui marchais devant lui, en eûmes le tintoin un quart d'heure, ce qui n'arrive jamais que quand on se trouve dans le vent du boulet ; jugez du reste. »

Aussi, quelques jours plus tard, Louvois envoyait-il un ordre urgent à Philippsbourg : « Le roi mande présentement à Monseigneur, qu'il ne désire plus qu'il aille à la tranchée, et qu'ayant fait à présent tout ce qui était nécessaire pour sa propre gloire, il ne veut plus qu'il songe à autre chose qu'à achever de s'instruire. »

Après vingt-trois jours de tranchée ouverte, la ville de Philippsbourg tomba le 29 octobre 1688, prélude à d'autres opérations, comme le sac du Palatinat qui choqua l'Europe par sa violence et sa brutalité. Le Grand Dauphin fut si heureux de cette première expérience qui l'éloignait pour un temps de la vie monotone à Versailles qu'il offrit quatre canons capturés à l'ennemi à son mentor militaire.

Un peu plus tard, le roi écrivit à Vauban, de sa main, une lettre particulièrement flatteuse : « Croyez que je n'oublie pas les services que vous me rendez, et ce que vous avez fait à Philippsbourg m'est très agréable. Si vous êtes aussi content de mon fils qu'il l'est de vous, je vous crois fort bien ensemble, car il me paraît qu'il vous connaît et qu'il vous estime autant que moi. Je ne saurais finir sans vous recommander absolument de vous conserver pour le bien de mon service. »

Pendant la guerre de la Succession d'Espagne, lors du siège de Brisach en 1703, Vauban eut encore le privilège d'enseigner les choses de la guerre au duc de Bourgogne, le petit-fils du roi. Afin de parfaire son éducation, il dut même écrire, sur ordre de Louis XIV, un Traité de l'attaque des places .

Brisach est le dernier siège dont Vauban, alors âgé de 70 ans, eut le commandement. L'ingénieur était désormais prêt pour d'autres combats, des combats d'encre et de plume dont les projectiles sont des mots...

Par Joël Cornette