Vauban : Le génie du Grand Siècle

On connaît le bâtisseur de forteresses. Mais l'homme était aussi stratège, urbaniste, agronome... Pour le 300e anniversaire de la mort de Vauban, Joël Cornette vous propose de découvrir mois après mois les facettes d'un personnage d'exception.

Sur sa joue gauche, il porte non sans fierté la marque d'une blessure reçue lors du siège de Douai en juillet 1667 : les grains de la poudre d'un coup de mousquet se sont incrustés dans ses chairs comme une signature indélébile, pour ce combattant intrépide, qui s'est dépensé sans compter au service de son roi.

Homme de guerre, mais aussi homme de paix, mort il y a trois cents ans, le 30 mars 1707, Sébastien Le Prestre de Vauban a toujours répugné à tout ce qui pourrait s'apparenter à des oisivetés : stratège réputé « preneur de villes », il a conduit plus de 40 sièges, architecte il a construit ou réparé plus de 100 places fortes, urbaniste, statisticien, économiste, agronome, penseur politique... Mais il fut aussi fantassin, artilleur, maçon, ingénieur des poudres et salpêtres, des mines et des ponts et chaussées, hydrographe, topographe, cartographe, réformateur de l'armée. Bref, menant de front dix professions aujourd'hui séparées.

En un mot, un génie du Grand Siècle, qui ne peut s'empêcher parfois d'avouer une fatigue provoquée par les exigences de ces multiples métiers : « Mon esprit trouve toujours les journées trop courtes, mais mon corps, en récompense, les trouve bien trop longues » , écrit-il à son maître, Louvois, en 1688, lors du siège de Philippsbourg, qui le voit courir au milieu des boulets de canons et du sifflement des balles, pour veiller à tout.

Né le 3 ou le 5 ? mai 1633 à Saint-Léger-de-Foucherets dans le Morvan, Vauban affirme en toutes circonstances modestie et lucidité : son seul langage fut celui de la vérité, qu'il parvint à faire entendre jusqu'à Louis XIV. Car à ce pragmatique importe de servir le roi, sa « patrie » et les hommes. Et d'abord, dans la fureur sanglante des batailles, ses soldats, dont il a voulu à tout prix protéger la vie.

Même face au roi, comme lors du siège de Cambrai, en 1677, il s'oppose à des entreprises qu'il juge trop dépensières en vies humaines : « Sire, la ville sera prise, mais elle coûtera plus de sang. Pour moi, Sire, j'aimerais mieux avoir conservé cent soldats à Votre Majesté, que d'en avoir ôté dix mille à l'ennemi. » Il n'oublie pas pour autant les plus humbles sujets du royaume, rencontrés tout au long de ses incessants déplacements dans les provinces, « accablés de taille, de gabelle, et encore plus de la famine qui a achevé de les épuiser » comme il le constate avec amertume en 1695.

Pour ces millions d'hommes et de femmes plongés dans la misère, qui affrontent la faim au quotidien, il a imaginé cet étonnant mémoire intitulé Cochonnerie, ou calcul estimatif pour connaître jusqu'où peut aller la production d'une truie pendant dix années de temps . Quel est le sens de ce traité économique et arithmétique non daté, d'abord titré Chronologie des cochons ? Tout simplement prouver, « supputations » arithmétiques à l'appui, qu'une truie âgée de 2 ans peut avoir une première portée de six cochons trois mâles, trois femelles et qu'au terme de dix générations, compte tenu des maladies, des accidents et de « la part du loup » , le total serait de 6 millions de descendants dont 3 217 437 femelles !

Sur douze générations de cochons, il pourrait donc y en avoir « autant que l'Europe peut en nourrir, et si on continuait seulement à la pousser jusqu'à la seizième, il est certain qu'il y aurait de quoi en peupler toute la terre abondamment » . La conclusion de ce calcul vertigineux et providentiel est claire : si pauvre qu'il fût, il n'est pas un travailleur de terre « qui ne puisse élever un cochon de son cru par an » afin de manger à sa faim.

Ainsi, dès qu'on approche celui que le cruel Saint-Simon qui pourtant l'admirait qualifiait de « petit gentilhomme de campagne, tout au plus » , on ne peut être que frappé par la multitude de ses compétences, de ses centres d'intérêt, de ses actions. Vauban fut un précurseur des encyclopédistes par sa façon d'aborder les problèmes concrets : le budget d'une famille paysanne, par exemple. Il fut aussi un précurseur des physiocrates par son intérêt pour l'agronomie et l'économie. Il fut encore un précurseur de Montesquieu par sa conception d'un État chargé avant tout d'assumer la protection et le bien-être de tous.

Dans tous les cas, Vauban apparaît comme un réformateur hardi dont les idées se situent à contre-courant de ce que la majorité de ses contemporains pensaient. Et il n'hésitait pas, s'il le fallait, à braver les interdits pour les défendre, à interpeller directement le roi, sans trop se soucier de l'étiquette et de la retenue imposées par la société de cour.

Le mieux sans doute est d'écouter Vauban parler de lui : « Il m'arrive que trop souvent d'appeler les choses par leur nom, je suis bonhomme, incapable de faire tort à personne, à son honneur ni à ses biens, mais un peu têtu et opiniâtre quand je crois avoir raison [...]. J'aime ma Patrie à la folie, étant persuadé que tout bon citoyen doit l'aimer et faire tout pour elle, ces deux raisons qui reviennent à la même. »

Louis XIV lui rendait bien cette liberté de parole et de jugement en lui faisant une confiance absolue en matière de protection du royaume, comme en témoigne cette lettre dans laquelle il lui confie la défense de Brest, visé par les Anglais en 1694 : « Je m'en remets à vous, de placer les troupes où vous le jugerez à propos, soit pour empêcher la descente, soit que les ennemis fassent le siège de la place. L'emploi que je vous donne est un des plus considérables par rapport au bien de mon service et de mon royaume, c'est pourquoi je ne doute point que vous ne voyiez avec plaisir que je vous y destine et ne m'y donniez des marques de votre zèle et de votre capacité comme vous m'en faites en toutes rencontres. » Pour le Roi-Soleil et pour ses contemporains, Vauban fut avant tout un ingénieur des armées, un homme d'action et, plus exactement encore, l'homme du roi de guerre qui, sur le tard, le couvrit d'honneurs.

Et toute l'oeuvre de cet homme, de pierre et de papier, témoigne d'une même obsession : l'utilité publique, que ce soit par le façonnement du paysage et la défense du territoire ou la transformation de l'ordre social au moyen d'une radicale réforme de l'impôt...

« Je ne crains ni le roi, ni vous, ni tout le genre humain ensemble » , écrivait-il à Louvois dans une lettre du 15 septembre 1671. Et il ajoutait : « La fortune m'a fait naître le plus pauvre gentilhomme de France ; mais en récompense, elle m'a honoré d'un coeur sincère si exempt de toutes sortes de friponneries qu'il n'en peut même soutenir l'imagination sans horreur. »

Par Joël Cornette