6 août 1945 : Hiroshima est frappé par la bombe atomique
Le 6 août 1945 à 8h15 heure locale, le bombardier américain B-29 largué la première bombe atomique de l'histoire sur la ville nippone, faisant près de 70 000 morts. Laurent Nespoulous revient sur la relation des Japonais et de l'atome.
La question de l'impact sur les consciences, au Japon, des bombardements opérés par les forteresses volantes B-29 Enola Gay et Bockscar, les 6 et 9 août 1945, s'adresse autant à une réalité historique et sociologique japonaise qu'à celui qui formule une telle question aujourd'hui, en Europe notamment.
Pour la conscience occidentale, l'entrée dans l'ère atomique, en ce début d'août 1945, allait progressivement faire du Japon l'exemple édifiant de la puissance terrifiante du feu nucléaire. Ainsi, du rang d'ennemi absolu et de bourreau pendant la guerre, le Japon passait à celui de martyr revêtant un rôle historique de mise en garde sur les horreurs de la guerre atomique. C'est également ce message que semble vouloir porter, à partir de 1947, l'application de la nouvelle Constitution japonaise, fondamentalement pacifiste, puisque interdisant au pays la participation à quelque conflit armé que ce soit ; le pays se verra doter alors de « forces d'auto-défense », le terme d'armée étant banni, dont les missions sont strictement défensives.
Le cinéma japonais, de l'après-guerre jusqu'aux années 1980, celui de réalisateurs comme Akira Kurosawa Nora inu, Chien enragé, 1949, Kon Ichikawa Biruma no tategoto, La Harpe de Birmanie, 1956, Masaki Kobayashi Ningen no jôken, La Condition de l'homme, 1959 et, sur une note différente, Shôhei Imamura Kuroi ame, Pluie noire, 1989, tranche avec le ton martial de la fin des années 1930 et 1940, et confirme cette image d'un Japon qui prône la valeur de la vie humaine en critiquant l'impérialisme notamment colonial, la guerre et leur issue « cataclysmique » pour tous.
La catastrophe industrielle de Fukushima, dont personne ne voit encore la fin, survenue à la suite des séismes et raz-de-marée du 11 mars 2011, dans le nord-est de l'archipel, a révélé à l'opinion publique européenne que le Japon faisait « jeu égal » avec la France en nombre de réacteurs nucléaires en 2010, 54 réacteurs pour le Japon, 59 pour la France, d'après l'Agence internationale de l'énergie atomique. D'où l'interrogation soulevée : comment un pays ayant subi le « feu nucléaire » en août 1945 et connu pour la récurrence et la force de ses catastrophes naturelles a-t-il pu développer une si forte dépendance au nucléaire ? C'est dans un sens large qu'est posée, par les observateurs étrangers, la question de la sensibilité des Japonais vis-à-vis du nucléaire, laquelle est régulièrement reliée aux 6 et 9 août 1945. Réciproquement, Fukushima est un élément à prendre désormais en compte lorsque l'on pose la question du rapport à Hiroshima.
Plutôt que d'essayer, illusoirement, d'apporter une réponse unique à la question du rapport des Japonais aux bombardements atomiques de 1945 et face au nucléaire en général, il convient, à notre sens, d'une part, de rétablir quelques éléments factuels et chronologiques essentiels des années d'après-guerre et, d'autre part, d'évoquer la différence des points de vue au Japon, pour saisir le caractère varié et évolutif des lectures du passé.
Les bombardements d'Hiroshima et de Nagasaki ont provoqué un traumatisme profond. D'abord pour ceux qui les ont vécus, puis pour les autorités japonaises de l'époque, celles du Japon en guerre, quand elles finirent par comprendre ce qui se passait. Le nombre de victimes est demeuré difficile à évaluer du fait de l'intensité de la destruction. Il était impossible de se faire une idée de la population exacte qui occupait les villes au moment des deux raids. Les estimations, au fil des décennies, n'ont fait qu'alourdir le bilan. Pour le 6 août, le rapport américain du 1er juillet 1946 United States Strategic Bombing Survey estimait que, à Hiroshima, sur une population de 245 000 personnes, entre 60 000 et 70 000 soit entre 25 et 30 % de la population périrent et 50 000 furent blessées, sous l'effet immédiat de la bombe. Pour le 9 août, à Nagasaki, les mêmes estimations retiennent le nombre de 40 000 tués sur le coup et autant de blessés, sur une population de 230 000 habitants 17 %. Officiellement, les bombardements atomiques avaient donc fait une centaine de milliers de morts, et autant de blessés.
Mais, à partir de la fin de 1944, d'autres importants bombardements, sur des villes plus grandes eurent lieu et firent également un grand nombre de victimes. Les raids les plus marquants furent ceux qui visèrent Tôkyô, à partir de février 1945 plus de 100 raids. Là, entre le 19 février et le 10 août, les B-29 larguèrent essentiellement des bombes incendiaires qui firent des ravages en zone urbaine. Dans la nuit du 9 au 10 mars, plus de 40 km2 de ville, densément peuplés, furent réduits en cendres, provoquant la mort de plus de 100 000 personnes, soit davantage que les bombardements atomiques des 6 et 9 août. Nagoya plus de 60 raids, Ôsaka plus de 30 raids, Kôbe près de 130 raids furent également la cible de ce type de bombardements qui, quoique faisant globalement moins de morts environ 10 000 à Nagoya ainsi qu'à Kôbe, environ 3 000 à Ôsaka, laissèrent les villes dévastées. Au total, plus d'une soixantaine de villes furent touchées par des bombardements qui, sans toujours avoir d'objectif militaire précis, visaient à briser le moral des populations.
C'est dire que, pour la majorité rudement éprouvée des Japonais de 1945 et 1946 sans parler des pertes de l'armée sur le continent et le retour en catastrophe des colons face à l'avancée de l'Union soviétique, les bombardements atomiques n'étaient, sauf pour ceux les ayant vécus, qu'un aspect parmi les autres des horreurs de la guerre. D'autant que Hiroshima et Nagasaki, villes situées à l'extrême ouest de l'archipel, se trouvaient loin des grands centres comme Ôsaka ou Tôkyô.
La place historique d'Hiroshima fut donc relativement invisible dans l'immédiat après-guerre, tant le pays avait été frappé globalement. L'occupation américaine, de septembre 1945 à septembre 1952, n'aida pas non plus la prise de conscience de l'ampleur du drame. La censure américaine limita fortement toute publication portant sur l'horreur des combats et des bombardements, afin d'éviter les tensions, et les Japonais furent maintenus dans une ignorance relative de l'état d'ensemble de leur pays. Les traces de la guerre furent finalement une affaire de mémoire personnelle, de juxtaposition de points de vue ou d'histoires locales. En outre, les États-Unis préférèrent s'appuyer sur les plus conservateurs des hommes politiques japonais, plutôt que d'avoir recours aux quelques personnalités ayant subi la répression du régime d'avant 1945 et y ayant survécu : leur « communisme » était, en ces débuts de guerre froide, par trop rédhibitoire pour l'occupant. Les hommes politiques au pouvoir de l'après-guerre furent extrêmement prudents sur le volet des souffrances de guerre, car trop évoquer ces horreurs serait revenu à mettre en cause la responsabilité de la classe politique japonaise qui avait entraîné le pays vers la ruine...
Pour lire l'article en intégralité :
Les Japonais et l'atome, par Laurent Nespoulous, L'Histoire n°369, novembre 2011, p. 96.
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