7 septembre 1303 : "La gifle d'Anagni"

Il y a sept cents dix ans, en 1303, Boniface VIII était humilié en public et fait prisonnier par les hommes de son adversaire, le roi de France Philippe le Bel. L'épisode est connu sous le nom de « gifle d'Anagni ». Ce pape ridiculisé fut pourtant l'un des plus puissants de l'histoire.

 

Il y a sept cents dix ans, le 7 septembre 1303, une troupe d'hommes armés se présenta à l'aube aux portes d'Anagni, la ville natale du pape Boniface VIII 1294-1303, située au sud de Rome. Selon un témoin oculaire, l'Anglais Guillaume de Hundleby, deux parties la composaient : « la partie du roi de France » , conduite par Guillaume de Nogaret, le plus célèbre des légistes du roi de France Philippe le Bel, et « la partie des deux cardinaux Colonna déposés [par le pape en 1297] » , guidée par Sciarra Colonna.

Les fidèles du pape réussirent dans un premier temps à défendre son palais, mais les assaillants finirent par forcer le chemin jusqu'à l'appartement pontifical et, selon Guillaume de Hundleby, « plusieurs [soldats] assaillirent le pape avec des injures et le traitèrent violemment » . Voilà le point de départ de la célèbre légende selon laquelle Boniface VIII aurait été giflé.

Le pape demeura captif jusqu'au lundi 9 septembre, puis fut libéré par les habitants d'Anagni. Boniface VIII quitta finalement la ville le matin du lundi 16 septembre et arriva à Rome deux jours plus tard. Il mourut dans la nuit du 11 au 12 octobre 1303, trois semaines à peine après les événements d'Anagni.

Quelle que soit la lecture qu'on puisse faire des événements d'Anagni, il est incontestable qu'ils étaient le résultat d'une alliance entre les deux grands opposants de Boniface VIII : d'une part, la famille Colonna, le plus important des lignages aristocratiques de Rome à côté de celui des Orsini ; d'autre part, le roi de France, Philippe le Bel, conseillé par ses légistes Guillaume de Nogaret et Guillaume de Plaisians.

Le conflit avec les Colonna avait commencé le vendredi 3 mai 1297 lorsque Stefano Colonna, dit « Le Vieux », s'empara d'un « trésor » que le neveu du pape faisait porter d'Anagni à Rome. L'embuscade eut lieu sur la via Appia, à quelques milles de Rome. Le trésor en question devait être constitué des immenses richesses accumulées par Boniface VIII lorsqu'il était encore cardinal - c'est en tout cas ce que le pape affirma quelques jours plus tard. Sans contester cette affirmation, les Colonna rétorquèrent que cet argent avait été extorqué des « larmes des pauvres prélats et clercs [...] pour acquérir terres et châteaux » . Leurs attaques étaient plus larges : dans trois mémoires rédigés en 1297, ils accusèrent Boniface VIII de cupidité, d'illégitimité, mais aussi de gouverner l'Église de manière tyrannique, d'avoir obtenu la démission de son prédécesseur Célestin V et d'avoir même provoqué sa mort.

Bien que le trésor ait été volé par un membre laïc de la famille Colonna, le pape excommunia et déposa les deux cardinaux Colonna, Giacomo et Pietro, respectivement oncle et frère de Stefano, et lança une véritable croisade contre cette famille dont il fit séquestrer tous les biens. A l'automne 1298, les cardinaux acceptèrent finalement de se soumettre : ils se rendirent à Rieti où séjournait alors le pape et se présentèrent en vêtements de deuil, la tête nue, sans chaussures et la corde au cou, devant Boniface VIII, assis lui sur un trône et coiffé de la tiare. Ils se jetèrent à ses pieds et lui demandèrent pardon.

Boniface VIII aurait pu s'arrêter là, mais lorsque Palestrina, le chef-lieu des possessions des Colonna, fut entre ses mains, il manifesta toute sa haine contre cette famille, dont il voulait éliminer jusqu'au moindre souvenir. Comme les Romains à Carthage, il fit passer la charrue sur le sol de Palestrina et répandre du sel « afin qu'il ne reste ni chose, ni titre ni le nom même de la ville » - c'est lui-même qui l'affirma dans une lettre du 13 juin 1299.

Vers la fin du mois de juin 1299, coup de théâtre : les Colonna abandonnent leur lieu de résidence forcée à Tivoli. Stefano, ainsi que, vraisemblablement, Sciarra trouvent alors refuge en France. Quant aux cardinaux Colonna, s'ils ne séjournèrent sans doute jamais en France contrairement à ce que l'on a longtemps cru, ils collaborèrent activement en tout cas le cardinal Pietro avec les légistes du roi pour mettre Boniface VIII en accusation.

Le conflit entre les Colonna et Boniface VIII se prolongeait ainsi dans le deuxième grand conflit de ce pontificat, celui qui opposait le pape au roi de France Philippe le Bel. Cette fois-ci, l'enjeu était historique : les prétentions universelles de la papauté, incarnées par un pape qui se croyait empereur, se heurtèrent aux projets politiques d'un des nouveaux grands seigneurs de l'Occident, aspirant à une nouvelle répartition des pouvoirs dans une Europe des royaumes. La puissance de la papauté atteignait alors son apogée, mais aussi ses limites...

Pour lire l'article en intégralité :

Boniface VIII, le pape qui voulait être Dieu, par Agostino Paravicini Bagliani, L'Histoire n°279, septembre 2003, p. 72.

Pour en savoir plus :

Philippe le Bel, pape en son royaume, par Julien Théry, L'Histoire n°2889, juillet 2004, p. 14.