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Bonne lecture.

Amour et chimie au Panthéon

C'était en 1907 : pour la première fois, une femme entrait au Panthéon. Non pour services rendus à la patrie cependant. En qualité d'épouse aimante du grand chimiste Marcelin Berthelot !

Parmi les « grands hommes » reposant dans la crypte du Panthéon figurent le chimiste Marcelin Berthelot et sa femme Sophie, tous deux inhumés le 25 mars 1907. Sur un panneau, près du caveau où reposent les époux, Sophie Berthelot est qualifiée de « scientifique » , bévue rendue encore plus étrange par la rédaction ambiguë de la notice des Curie, où l'on peut lire que Marie Curie « est à la demande du président de la République, François Mitterrand, la première femme à rejoindre les grands hommes du Panthéon où elle est entrée avec son mari, Pierre Curie, le 20 avril 1995 » . Ces deux inexactitudes sont le fruit du caractère quelque peu étrange de la cérémonie du 25 mars 1907.

A cette date, Marcelin Berthelot était considéré comme un génie de la science, comme un savant égal, voire supérieur, à Pasteur. Depuis les années 1850, adepte de la chimie synthétique1, il avait synthétisé l'éthanol, l'acide formique, le méthane, l'acétylène ou encore le benzène ; établi le principe du « travail maximum »2, fondé la thermochimie, la chimie végétale et montré tout son intérêt pour l'histoire de l'alchimie et de la chimie. Comme disait son ami Ernest Renan, il avait, grâce à ses travaux scientifiques, « dilaté le pomoerium [le mur d'enceinte] de l'esprit humain » .

Un génie de la science égal, voire supérieur, à Pasteur

Pour Berthelot, la science avait un lien avec la morale, l'éducation, la philosophie ; elle ouvrait d'infinies perspectives à l'esprit et, en 1895, il avait répondu avec force aux propos du critique littéraire Ferdinand Brunetière accusant la science de « faillites partielles » , puis de « banqueroute » . Le camp républicain l'en avait d'ailleurs remercié, le 4 avril 1895, par un grand banquet, dit banquet de la Science3.

Marcelin Berthelot avait encore été glorifié de son vivant à l'occasion de son jubilé scientifique, célébré à la Sorbonne le 24 novembre 1901, en présence de 3 000 invités et des plus hautes autorités de la République.

Si son apport à la chimie est aujourd'hui contesté, parfois de manière injuste4 - notamment à cause de son refus d'adopter la notation atomique -, son héritage est « immense » , écrivait en l'an 2000 le grand chimiste Pierre Potier.

Pour ses contemporains, Berthelot n'était pas seulement un grand savant, mais aussi un patriote qui avait présidé le Comité scientifique de défense de Paris lors du siège de la capitale par les Prussiens, en 1870 ; un homme politique et un grand républicain : élu sénateur inamovible en 1881, Berthelot avait été deux fois ministre, à l'Instruction publique et aux Beaux-Arts 1886-1887 et aux Affaires étrangères 1895-1896.

Cette vie publique, Marcelin Berthelot la menait depuis 1861 au côté d'une femme tendrement aimée, dont on louait la beauté, l'intelligence, l'amabilité : Sophie Berthelot, née Naudiet, qui était la nièce du physicien Louis Bréguet, créateur entre autres du télégraphe à cadran utilisé dans les chemins de fer depuis 1844.

Au lendemain de la fête de 1901, le linguiste Michel Bréal écrivit à Sophie : « Vous avez donné à Marcelin Berthelot les joies du coeur et le repos de l'esprit. [...] Pour tous vos amis, c'est un plaisir de penser que vous avez été de moitié dans cette glorieuse journée. »

Parents de six enfants, quatre garçons et deux filles, les Berthelot avaient été durement affectés en 1895, lorsque leur fille Hélène était décédée d'une grossesse extra-utérine ; puis la mort de leur petit-fils Olivier Lyon, tué dans un accident de chemin de fer à l'âge de 20 ans, en 1903, leur causa une immense douleur.

Sophie Berthelot, qui était atteinte d'une affection cardiaque, ne s'en remit jamais. Marcelin Berthelot lui-même connaissait parfois des crises de suffocation. En 1907, l'état de sa femme empira. Berthelot affirmait à ses enfants : « Je sens que je ne survivrai pas à votre mère. » Celle-ci mourut le 18 mars 1907 durant l'après-midi ; l'ayant trouvée morte, Marcelin Berthelot alla s'étendre sur un canapé et s'éteignit lui-même peu après. Par la suite, la rumeur d'un suicide circula, mais, d'après ses enfants, Berthelot s'était soutenu jusqu'à la limite de ses forces pour accompagner sa femme le plus longtemps possible ; celle-ci étant morte, son coeur avait lâché.

Dans son testament, Marcelin Berthelot avait demandé à être inhumé dans le tombeau de famille, à Neuilly, et spécifié qu'il ne souhaitait « ni fleurs, ni couronnes, ni discours » . Les parlementaires des deux Chambres en disposèrent autrement. Après avoir voté des funérailles nationales pour Marcelin Berthelot le 20 mars, ils adoptèrent le 24 mars une loi stipulant que « les restes de Marcelin Berthelot et ceux de madame Marcelin Berthelot seront déposés au Panthéon » . Jamais une telle décision n'avait été prise, mais, comme le fit remarquer Le Matin , « le Panthéon ne sera pas déshonoré parce qu'on y inhumera à côté de Berthelot celle qui fut sa compagne » .

Le coeur de Berthelot lâcha peu après celui de sa femme

Lors des obsèques solennelles, le 25 mars 1907, en présence du président du Conseil Clemenceau, Aristide Briand, alors ministre de l'Instruction publique, retraça la vie scientifique et politique de Berthelot. Il souligna également « les qualités rares » de Sophie Berthelot, cette « femme belle, gracieuse, douce, aimable et cultivée » et rappela « les détails pathétiques » de la mort des deux époux, « d'une beauté noble et touchante » .

Un seul autre défunt du Panthéon peut être rapproché de Sophie Berthelot : Marc Schoelcher. Lorsque, le 20 mai 1949, on porta au Panthéon la dépouille de Victor Schoelcher qui, jeune sous-secrétaire d'État au ministère de la Marine, avait poussé Arago à signer le décret d'abolition de l'esclavage dans les colonies 27 avril 1848, les cendres du père et du fils, qui avaient souhaité n'être jamais séparés, furent placées dans le même cercueil.

Par Jacqueline Lalouette