Le bon plaisir de François Ier

A en croire les ambassadeurs italiens, François Ier est un roi qui « n'aime pas les affaires ni le souci de l'État, mais plutôt la chasse et les plaisirs » . Autrement dit, un de ces monarques de la Renaissance qui règnent mais ne gouvernent pas. Pourtant, François Ier agit en maître incontesté dès qu'il s'agit d'un choix décisif. Il apparaît bien aujourd'hui aux historiens comme l'un des premiers souverains absolus.

« Le Roi Très-Chrétien n'aime pas les affaires ni le souci de l'État, mais plutôt la chasse et les plaisirs. » Ainsi s'exprime, en 1537, l'ambassadeur de Venise, Francesco Giustiniano, à propos de François Ier 1515-1547. Il juge le roi « docile à l'avis de ses conseillers » et lui oppose son adversaire, l'empereur Charles Quint 1519-1556, attaché à son labeur, et qui « se conduit d'après son propre avis plutôt que d'après celui des gens qui l'entourent » .

En 1546, Marino Cavalli, successeur de Giustiniano, renchérit : François Ier « supporte bien les fatigues corporelles » , mais « les soucis de l'esprit lui pèsent, et il s'en décharge presque entièrement sur le cardinal de Tournon et sur l'amiral [d'Annebault]. [...] En toute chose, il s'en tient à leur avis » .

Bien des épisodes du règne de François Ier semblent confirmer ces constats. Ainsi, en janvier 1527, les princes italiens alliés du roi dans la ligue de Cognac l'appellent à l'aide pour lutter contre l'empereur, à leurs yeux trop puissant dans la Péninsule depuis sa victoire sur les Français à Pavie 1525. Les subsides promis par François Ier tardent à venir, d'autant que la monarchie connaît alors, comme souvent, des difficultés de trésorerie.

Or, pendant ce temps, le roi de France « se tourne tout entier vers des plaisirs proches et faciles à le réjouir » , déplore le nonce envoyé par le pape Clément VII et, le 22 janvier, aux dires de l'ambassadeur florentin, il est à la chasse depuis douze jours. Il a laissé à Saint-Germain-en-Laye sa mère, Louise de Savoie, son chancelier et quelques conseillers, à charge pour eux d'expédier les affaires courantes.

Les exemples abondent, au temps de la Renaissance*, de souverains décrits de la même manière. Ne dit-on pas que les principaux ministres d'Henri VIII d'Angleterre 1509-1547, Thomas Wolsey puis Thomas Cromwell, contrôlent tout, parfois sans même en informer le roi ?

Quant à Maximilien Ier, empereur germanique de 1493 à 1519, s'il faut en croire un chroniqueur d'Augsbourg, « il avait des conseillers, des fripons, qui le régentaient entièrement et presque tous devinrent riches » . Voilà donc des souverains qui, en apparence, règnent mais ne gouvernent pas.

Cette vision demande pourtant à être révisée de fond en comble, particulièrement en ce qui concerne François Ier. Après avoir évoqué le manque d'intérêt de ce roi pour les « soucis de l'esprit » , Cavalli ne s'empresse-t-il pas lui-même d'ajouter : « Pour ce qui est des grandes affaires de l'État, de la paix ou de la guerre, Sa Majesté, docile en tout le reste, veut que les autres obéissent à sa volonté. Dans ce cas-là, il n'est personne à la Cour*, quelque autorité qu'il possède, qui ose en remontrer à Sa Majesté » ?

De fait, François Ier agit en maître dès qu'il s'agit de faire un choix décisif. S'il s'adonne longuement à la chasse en janvier 1527, c'est que les décisions importantes sont déjà prises, notamment celle de l'arrestation de l'ancien responsable des finances Semblançay, accusé de graves malversations.

Et le roi entend approuver personnellement tout arrêt définitif. Ainsi, lorsque, en août 1527, la commission qui juge Semblançay condamne celui-ci à mort, elle prend soin d'en référer à François Ier — qui confirme son verdict —, alors que sa décision, définitive et sans appel, pourrait être appliquée immédiatement.

Mais François Ier sait aussi imposer son choix, envers et contre l'avis de tous ses conseillers. En 1543, au cours d'une guerre contre l'empereur Charles Quint, les armées françaises ont pris Luxembourg. Le Conseil royal pense qu'il faut évacuer la place après en avoir rasé les fortifications. Or, selon Martin du Bellay, le roi, « quelque persuasion qu'on lui fît, demeura en son opinion de garder cette ville » .

De même, lors des opérations en Piémont, l'année suivante, il autorise les troupes françaises à livrer bataille aux impériaux, contre l'avis de ses proches. Blaise de Monluc, l'envoyé du duc d'Enghien, qui commande alors en Italie, rapporte que, après la décision du roi, l'amiral d'Annebault, l'un de ses conseillers les plus influents, aurait conclu : « Or donc, il n'en faut plus parler . [...] Si vous perdez, vous serez seul cause de la perte, et si vous gagnez pareillement ; et tout seul en aurez le contentement, en ayant donné seul le congé [l'autorisation]. » Et les Français remporteront la victoire de Cérisoles...

Alors, à quoi sert le Conseil royal si le roi ne se sent pas tenu par ses avis ? Rappelons avant tout que, traditionnellement, le souverain écoute mais conserve toute liberté de décision. Autrement dit, l'autorité des « gens de Conseil » n'est rien face à la sienne : leur opinion n'est que consultative. Pour autant, une opposition frontale entre le roi et l'ensemble des conseillers est plutôt rare.

Tout d'abord parce que, attentifs à ne pas heurter le roi, les conseillers savent parfois se taire ou ravaler leurs critiques. A propos de l'épisode de Cérisoles par exemple, Monluc affirme qu'ils parlent « toujours à l'humeur du maître » . En fait, sans doute constate-t-il qu'après avoir « opiné » pour le refus du combat les conseillers se plient à la décision du roi, sans essayer de le faire changer d'avis. La réflexion du cardinal de Lorraine, évoquant le choix d'un époux pour Madeleine de France, fille de François Ier, va dans le même sens lorsqu'il dit qu'il « s'est contenté de ce qui satisfait le roi » .

Mais il faut aussi souligner le fait que les « gens de Conseil » ont été choisis par le souverain, non pour leurs compétences particulières, mais parce qu'il leur accorde sa confiance. C'est une relation personnelle, beaucoup plus affective que technique, qui le lie à eux.

Querelles de clans et de personnes

Certains conseillers disposent ainsi d'une réelle influence sur les orientations retenues par François Ier : sa mère, Louise de Savoie, ou encore certains « favoris », tels l'amiral de Bonnivet ou le connétable Anne de Montmorency. Pourtant, si leur avis pèse le poids de l'affection que leur porte le roi, la décision finale appartient au seul monarque ; là-dessus, il n'y a pas la moindre ambiguïté.

Aussi, lorsque des opinions divergentes s'expriment au sein du Conseil royal, elles sont surtout le reflet de querelles de personnes, de clans, d'orientations politiques. En effet, si les conseillers sont tous des fidèles du souverain, ils ne forment pas pour autant une équipe homogène : il est clair que, dans un certain nombre de circonstances, François Ier conserve plusieurs fers au feu.

A la fin des années 1530 par exemple, Anne de Montmorency, connétable, c'est-à-dire chef de l'armée royale — en l'absence du roi — depuis 1538 et champion de l'entente avec Charles Quint, espère amener l'empereur à conclure un accord permettant à la France de recouvrer le Milanais, perdu depuis la défaite de Pavie ; il dispose alors de la primauté de celui qui met en oeuvre la politique souhaitée et soutenue par le roi.

Or le plan de Montmorency échoue, ce qui entraîne sa disgrâce, et fait revenir au premier plan l'amiral de Chabot, partisan de l'affrontement avec Charles Quint... Malgré l'affection qui le lie au roi, le connétable a joué ici le rôle, classique, du fusible.

Très souvent aussi, François Ier laisse s'exprimer les rivalités. En 1530, par exemple, les principales têtes politiques de la Cour s'affrontent autour du sort de la recette générale des finances d'Outre-Seine-et-Yonne. Un clan, dirigé par Montmorency, veut y maintenir un titulaire menacé par une accusation de malversation ; un autre, entraîné par les principaux rivaux de Montmorency, pousse en avant un nouveau candidat. Il s'agit ici d'une affaire secondaire ; François Ier laisse donc se développer l'affrontement.

En de telles occasions, le roi peut, en effet, jouer le rôle d'arbitre. Il entretient ainsi l'émulation de conseillers et de clientèles dont la réussite dépend de lui, et exploite leurs rivalités à son profit. François Ier exerce donc une véritable fonction de régulation politique. Son autorité incontestée en garantissait le bon fonctionnement : les conflits entre conseillers rivaux ne dégénèrent jamais : on mange ensemble, on communique, on échange des services. Il n'en va pas de même pour tous les règnes...

Mais il est vrai que pour la mise en oeuvre des décisions, y compris les décisions importantes, les conseillers qui ont la confiance de François Ier peuvent agir avec son accord tacite. Ils disposent alors de pouvoirs et de moyens importants, et cela aussi longtemps qu'ils resteront fidèles au roi. Au quotidien, François Ier fait donc souvent preuve d'une grande distance par rapport à la gestion des affaires. C'est précisément cet aspect qui avait frappé les ambassadeurs italiens.

Les mystères des finances

Pourtant leurs remarques, trop systématiques, ne doivent pas être généralisées. Dans le domaine complexe de la gestion financière, par exemple, François Ier prend fréquemment une part active au travail, c'est-à-dire avant tout à la recherche des fonds.

En avril 1519, il consacre ainsi trois jours, avec Semblançay et les gens de finances, à trouver les moyens nécessaires à la levée de troupes. Il est vrai qu'il s'agit ici d'exercer une pression militaire sur les princes électeurs germaniques dans la lutte pour l'accession au trône impérial. L'empereur Maximilien Ier est mort quelques mois plus tôt. Son petit-fils Charles — futur Charles Quint — est candidat à sa succession, mais François Ier s'est lancé lui aussi dans une compétition... qui tournera à son désavantage.

De même, en décembre 1523, lorsque l'armée française est en difficulté dans le Milanais, province chère à son coeur, « le roi prend lui-même la peine de très souvent aviser et penser » à ses finances. Au printemps de 1530, il s'agit de payer la rançon qui permettra le retour en France des deux fils aînés du roi, otages de l'Espagne depuis quatre ans1 ; François Ier est encore sur la brèche.

La distance que prend François Ier par rapport à des tâches qui l'enthousiasment peu augmente toutefois dans la seconde moitié de son règne, à l'heure où écrivent les ambassadeurs vénitiens. Sans doute préfère-t-il alors s'intéresser à la guerre ou à la diplomatie plutôt qu'à de vulgaires questions financières. D'autant que, en ce domaine, se pose un problème de compétence, car François Ier peut difficilement décider en connaissance de cause.

Ainsi, en janvier 1527, le chancelier Duprat envoie au roi une longue missive, très technique, sur des problèmes monétaires. Parallèlement, il écrit à Montmorency pour lui demander de « faire en sorte de trouver telle opportunité que le roi puisse lire tout du long et bien entendre [c'est-à-dire bien comprendre] le contenu en mes lettres » .

La pleine compréhension de François Ier n'allait donc pas de soi. Mais même au Conseil, nombreux sont ceux qui avouent leur ignorance lorsqu'il s'agit de donner un avis dans le domaine des finances. L'historien Michel Antoine le rappelle : « A beaucoup de conseillers du roi, la technique financière apparaissait comme une matière à n'aborder qu'avec circonspection, un monde un peu mystérieux et complexe, où seuls les gens de finances parvenaient à s'orienter2. » Il fallait donc avoir recours à des spécialistes, car, comme l'affirme un marchand-banquier sous Henri II 1547-1559, « les choses [sont] mal aisées à être entendues par ceux qui ne sont pas du métier » .

Distribution d'écus

Ce recours aux professionnels des questions financières fait-il perdre au roi et au Conseil une partie de leurs moyens d'action ? Nullement. Tout d'abord, la technicité des opérations reste encore fruste, et donc accessible au prix d'un effort limité. Ensuite, les conseillers plus au fait des questions d'argent auxquels le roi délègue le contrôle politique de la gestion des fonds ont toute sa confiance. Enfin, la surveillance du personnel financier sera encore renforcée au cours du règne.

Il est clair par ailleurs que le roi ne peut prendre toutes les décisions personnellement : elles sont évidemment trop nombreuses. Outre le relais des hommes de confiance et de leurs clients, il existe toute une administration judiciaire et financière, dont les tâches s'étendent du jugement des crimes aux répartitions locales de l'impôt. A terme, le pouvoir royal risque certes d'être menacé par le développement de cette « bureaucratie » faisant écran entre le roi et ses fidèles sujets. Et si le roi n'est plus informé, il ne peut plus décider.

Parlant des récompenses, Blaise de Monluc souligne, dans une remontrance au futur Henri III 1574-1589, tout ce que le contact direct garde d'essentiel pour la qualité du lien entre le souverain et ses sujets : « Du temps du roi, votre aïeul [François Ier], on disait que son prédécesseur [Louis XII] avait dans son coffre force bourses dans lesquelles il avait des écus, en l'une plus, en l'autre moins, et les distribuait selon la qualité de ceux qui lui faisaient service. Je sais bien que l'on vous dira que cela n'est pas digne d'un roi. Ne le croyez pas ; ce sont des gens qui veulent avoir toute la paste [tout l'argent] entre leurs mains [qui parlent ainsi]. »

A l'époque de la Renaissance cependant, la « menace bureaucratique » est encore lointaine. En revanche, la place prise par les principaux conseillers, autrement dit les favoris tout-puissants, est un thème qui revient fréquemment sous la plume des chroniqueurs ou des ambassadeurs. Or cette notion est à manier avec précaution. La marge de manoeuvre du favori n'existe en effet que dans la mesure où le roi la tolère ou l'encourage : le favori est l'instrument du souverain pour mettre en oeuvre telle ou telle politique ; jamais le rapport de domination ne peut s'inverser.

D'où l'ambiguïté de certaines expressions employées pour qualifier les favoris. On parle d'eux comme de « quasi-roi » Semblançay au temps de sa splendeur, d'« autre roi » Boisy, frère aîné de l'amiral de Bonnivet, en 1516, ou même de « vrai roi » Georges d'Amboise sous Louis XII. Ces expressions n'impliquent pas que les favoris possèdent un pouvoir concurrent, rival, voire supérieur à celui du souverain, mais qu'ils jouissent d'une délégation de pouvoir extrêmement étendue, justifiée pour l'heure, mais sans la moindre garantie de durée, d'où leur totale dépendance vis-à-vis du roi3.

Car les favoris ne sont pas à l'abri de la disgrâce. Le règne de François Ier est fertile en la matière, depuis le malheureux Semblançay, seul personnage important à être exécuté, jusqu'au connétable de Montmorency, en passant par l'amiral de Chabot, lors de la splendeur du connétable, ou le chancelier Poyet, après le retour en grâce de Chabot.

Comment comprendre ce mouvement ? Tout d'abord, il y a la sanction, justifiée ou non, des échecs politiques : Montmorency paie la non-restitution du Milanais et Semblançay les difficultés financières des années 1520. Ensuite, il y a les conséquences des rivalités de clans. Enfin, et peut-être surtout, il y a le souci du roi, au-delà des affections et des choix politiques du moment, de manifester son pouvoir dans toute son étendue.

Affirmation d'un pouvoir absolu

Ce souci est indissociable de la personnalité de François Ier, qui a lui-même lutté pour imposer une image du roi qui alimentera longtemps l'absolutisme politique : ses maîtres et sa famille l'ayant persuadé de sa supériorité par rapport à l'humanité ordinaire, il fera en sorte, durant tout son règne, de se distinguer de l'ensemble de ses sujets, y compris les plus proches. La disgrâce sert alors à montrer, non seulement que le dernier mot revient toujours au roi, mais qu'il n'est personne qui puisse prétendre participer à son pouvoir ou le concurrencer.

C'est en ce sens qu'il est roi absolu absolutus signifiant « délié » en latin.

Dans cette perspective, on comprend mieux l'admiration que le « roi-chevalier », comme on appelait François Ier, portait à Louis XI 1461-1483. Aux dires du mémorialiste Brantôme v.1538-1614, qui évoque François Ier dans ses Vies des hommes illustres et des grands capitaines , il « le louait extrêmement, sauf qu'il était un peu trop cruel et sanguinaire , [car] c'était celui qui avait jeté les rois de France hors de page » , c'est-à-dire qui les avait fait entrer dans la plénitude de leur autorité.

Car Louis XI « jugeait, ordonnait, condamnait, pardonnait, absolvait, le tout à son bon plaisir [selon sa volonté]. Et disait le roi François qu'ainsi il fallait régner » ...

Par Philippe Hamon