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Bordeaux-Nantes, ou la mémoire honteuse de l'esclavage

Peu à peu, Bordeaux exhume son passé de port négrier. Difficile en effet pour la ville de Gironde de rester inerte quand Nantes a accompli ce travail de mémoire depuis des années.

Chaque fois que, enfant, il rendait visite à sa grand-mère, dans une maison perdue parmi les vignes, près de Bordeaux, Antoine B. frissonnait en contemplant, accroché sur un mur, le portrait de l'un de ses ancêtres marins.

C'est bien plus tard, en classant des papiers de famille, qu'Antoine B. a découvert le genre de cargaisons que transportait ce terrible aïeul. Le livre de bord du marin ne laisse planer aucun doute : capitaine négrier, ce dénommé Pierre Desse a déporté aux îles, entre les années 1780 et 1820, des Africains par centaines, continuant même son atroce trafic alors que la traite était interdite !

Pour autant, Antoine B. ne voit pas pourquoi il culpabiliserait : « A cette génération, précise-t-il, ce Pierre Desse est un de mes 64 ascendants directs. Et l'un des 128 ascendants de mon fils, qui a été coopérant civil au Tchad. »

A Bordeaux, mais aussi à Nantes, La Rochelle ou Le Havre, de tels secrets de famille ne sont pas rares, derrière l'impeccable ordonnance des façades. Car ce ne sont pas seulement les denrées coloniales qui firent la prospérité de ces belles atlantiques, mais aussi - même si sa rentabilité est discutée par les historiens - le « commerce triangulaire », qui échangeait en Afrique des esclaves contre de la pacotille, puis, aux Caraïbes, ces mêmes esclaves ­contre des épices et du sucre.

Pendant que florissait la civilisation des Lumières, des centaines de milliers d'Africains, achetés sur la côte d'Afrique de l'Ouest, étaient ainsi déportés sur les navires nantais, havrais ou rochelais, vers les plantations du nouveau monde. Un « crime contre l'humanité » - c'est du moins ainsi que nous le voyons aujourd'hui - que seuls quelques mascarons aux traits négroïdes rappellent aujourd'hui sur les façades des quais de Bordeaux ou de Nantes.

Mais, depuis quelques années, les métropoles de l'Ouest sont rattrapées par ce passé peu reluisant. A Bordeaux, en 1995, un historien - nantais ! -, Éric Saugera, soulève le couvercle, avec son livre Bordeaux port négrier éd. Karthala. Aucun historien girondin n'avait jusque-là daigné s'intéresser à cette face sombre de l'histoire du « port de la lune ».

Autant dire que cette étude pionnière a produit un petit électrochoc dans cette ville BCBG, où, aujourd'hui encore, un transporteur maritime affiche le nom d'une famille d'armateurs autrefois impliquée dans la traite. « Au XVIIIe siècle, la traite négrière ne représentait que 3 à 4 % de l'activité du port, nuance Éric Saugera. Mais cela fait quand même 150 000 Noirs déportés par la traite bordelaise, contre 1 350 Juifs déportés de Bordeaux du temps de Papon... »

« Ni déni, ni péché d'anachronisme »

Les Bordelais doivent-ils battre leur coulpe ? Depuis huit ans, une « marche de la mémoire » se déroule chaque mois de juin dans la ville, avec lancer de gerbe dans la Garonne. Son organisateur, Karfa Diallo, un Franco-Sénégalais de trente-quatre ans, président de l'association DiverCités, n'a de cesse d'interpeller sa ville d'adoption.

Né à Dakar, ce fils d'un ancien combattant de l'armée française réclame, avec le soutien des élus de gauche, la construction d'un mémorial pour commémorer ce qu'il n'hésite pas à appeler un « génocide » . « Un terme impropre, rectifie Éric Saugera. Même s'il y avait 10 % de perte pendant la traversée, les négociants avaient intérêt à ce que les esclaves arrivent en bon état : leurs profits en dépendaient ! » Rien à voir donc avec un projet d'extermination concerté. Un argument qui ne démonte pas Karfa Diallo. « Ce qu'on a tué, rétorque-t-il, c'est la part de mystère et de sacré qui vous relie à vos pères. Il y a eu des millions de gens perdus à tout jamais. »

En revanche, Karfa Diallo ne réclame plus qu'on débaptise les rues portant des noms de négriers, préférant la pose de plaques explicatives. Quant au jazzman bordelais

Jean-Marc Quesada, il milite, lui, pour un lieu de mémoire qui mettrait l'accent sur la culture métissée née de la catastrophe de l'esclavage. Et dénonce le mélange des genres pratiqué par Karfa Diallo, qui a obtenu près de 4 % des voix aux dernières élections municipales, à la tête d'une liste proche de l'extrême gauche.

Sous la pression, le maire UMP Hugues Martin, successeur d'Alain Juppé, a fini par lancer un comité de réflexion présidé par l'écrivain Denis Tillinac. Difficile, en effet, de rester inerte quand une ville comme Nantes a accompli ce travail de mémoire depuis des années. Il est vrai que la cité de Loire-Atlantique, responsable de plus de 40 % de la traite française, dominait cet ignoble marché. Et sur les bords de l'Erdre, il n'y a pas de produit-phare comme le vin pour masquer l'origine des capitaux qui ont permis d'édifier les hôtels particuliers de l'ancienne île Feydeau.

« Au fond, les Nègres sont naturellement enclins au vol, au larcin, à la luxure, à la paresse et à la trahison... En général, ils ne sont propres qu'à vivre dans la servitude et pour les travaux et la culture des terres du continent de nos colonies de l'Amérique » , théorisait Gérard Mellier, un maire de Nantes au début du XVIIIe siècle, dans « Réponse au Mémoire... ­concernant les Nègres, esclaves », un document cité dans Les Anneaux de la mémoire , catalogue de l'exposition sur la traite et l'esclavage organisée de 1992 à 1994 au château des ducs de Bretagne. Une exposition qui a attiré 400 000 visiteurs et marqué un tournant.

« Tout le monde a joué le jeu, se félicite le maire PS Jean-Marc Ayrault. Le diocèse s'est impliqué, des vieilles familles de l'île Feydeau ont accepté d'ouvrir leurs archives. » Sur cette lancée, le château des ducs de Bretagne va consacrer une salle entière à cette face sombre de l'histoire nantaise.

Derrière ces manifestations : l'association Les Anneaux de la mémoire, pilotée par l'avocat Yvon Chotard. Cet ancien soixante-huitard publie aussi une revue annuelle sur la question, Cahiers des Anneaux de la mémoire . De plus, en tant qu'adjoint au maire, il développe les relations de Nantes avec l'Afrique et le Nouveau Monde.

« Ni déni, ni péché d'anachronisme » , telle est la ligne de ­conduite d'Yvon Chotard. Mais voilà : à l'ambitieux musée international qu'il voudrait voir sortir de terre, Jean-Marc Ayrault a préféré le projet porté par un autre de ses adjoints, antillais celui-là, d'un mémorial à l'abolition de l'esclavage. Liste gravée dans le sol de tous les bateaux négriers partis de Nantes 1745 expéditions au total, citations de Nelson Mandela ou d'Aimé Césaire : ce « monument à l'esclave inconnu » disent ses détracteurs devrait voir le jour, quai de la Fosse, d'ici deux ans.

Bref, à Nantes comme ailleurs, sur la question de la mémoire de la traite, deux logiques s'affrontent. Comme le soulignait le chercheur Didier Guyvarc'h dans un article de 1999, « Les troubles de la mémoire nantaise », pour les uns la commémoration est une forme de libération, un « apurement des comptes » qui permet d'établir de nouvelles relations avec l'ex-colonisé, pour les autres elle « sert d'abord à construire l'identité d'un groupe ou d'une communauté » . Et mieux encore, dans certains cas, à culpabiliser l'ancien colonisateur ?

Par François Dufay