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Bonne lecture.

Céline saisi par le délire

Sa correspondance privée ne laisse aucun doute sur son immense talent... Ni sur son antisémitisme.

Le volumineux recueil de ses Lettres plus de 2 000 pages que « La Pléiade » vient de publier a été à juste titre loué comme un document incomparable sur la genèse du grand écrivain qu'a été Céline. On y cherchera ici autre chose : ce corpus exceptionnel nous livre-t-il l'explication de l'entrée de Céline dans la carrière de l'antisémitisme le plus effréné ? La lecture de cette correspondance n'épuise certes pas la question mais offre quelques pistes.

Louis-Ferdinand Destouches, dit Céline, est tombé d'un seul coup dans la célébrité en 1932 avec son Voyage au bout de la nuit . Le roman, où personne n'avait perçu une trace d'antisémitisme, avait été accueilli avec enthousiasme à peu d'exception près par les critiques de gauche, qui contribuèrent à son grand succès : plus de 100 000 exemplaires vendus en France et nombreuses traductions. Les lettres de Céline jusque-là, et pendant quelques années encore, ne sont nullement habitées par l'obsession antijuive. Sans doute, l'auteur avait montré le bout de l'oreille dans sa pièce L'Église , écrite en 1926-1927, mais l'antisémitisme qu'on y rencontre ressortit encore aux préjugés largement répandus dans son milieu familial et dans le monde des lettres, sans plus, pourrait-on dire.

Le tournant semble bien se situer au cours de l'année 1936. Plusieurs événements y contribuent : l'accueil largement négatif réservé à son deuxième roman, Mort à crédit ; la victoire du Front populaire et les grandes grèves de juin ; son voyage en URSS pendant l'été.

De Mort à crédit , Céline attendait beaucoup ; c'était pour lui un ouvrage bien plus fort que le Voyage . Il n'avait pas tort, c'est probablement le meilleur de toute son oeuvre romanesque. Or le style désarçonne ses lecteurs qui n'acceptent pas de voir la langue à ce point flagellée, tordue, parasitée par l'argot. Il s'en défend auprès d'André Rousseaux : la langue écrite aujourd'hui est morte, « morte depuis Voltaire, cadavre, dead as a doornail1. [...] Une langue, c'est comme le reste, ÇA MEURT TOUT LE TEMPS, ÇA DOIT MOURIR. Il faut s'y résigner, la langue des romans habituels est morte, syntaxe morte, tout mort. »

Céline, lui, crée véritablement une langue, sa langue. Non point la transcription du langage parlé, mais son imitation au prix d'un travail acharné d'invention. En quoi il est un grand écrivain, à la manière d'un Proust ou d'un Claudel. Or les critiques, formés aux humanités Destouches, lui, n'est pas allé au lycée, sont scandalisés par la transgression grammaticale et lexicale, tout autant que par la cruauté de l'auteur envers ses personnages, ses goûts scatologiques, sa vision du monde noircie au charbon.

La paranoïa le menace : « La critique a été immonde, droite ou gauche, je fais l'union et le summum de la haine envieuse, aveugle, de la hargne fumière ! » Posture de victime dont il jouit : « Je suis je crois l'auteur le plus détesté depuis Zola ! » Céline est à la fois convaincu d'être un nouveau Rabelais, un nouveau Shakespeare, et l'objet d'un complot, dont la victoire du Rassemblement populaire aux élections et l'investiture de Léon Blum à la tête du nouveau gouvernement livrent la clé.

Il écrit en novembre 1937 : « Tous ces "Soyez noble... soyez au-dessus... ne vous mêlez pas de ces bassesses, etc." sont des propos de Juifs. [...] On nous travaille à la "noblesse d'attitude" - Eux se foutent pas mal de la noblesse d'attitude et ils sont Rois du monde. »

La preuve en est l'ascension de Léon Blum : « Je le dis tout franc, comme je le pense, je préférerais douze Hitler plutôt qu'un Blum omnipotent [...] Ça sera toujours le pire ennemi, la haine à mort, absolue. » Céline exècre le Front populaire, les grèves, les congés payés. A Saint-Malo, il est témoin de « l'invasion en rangs épais de tout Clichy ! Villemomble ! poings tendus ! gueules tonnantes ! C'est beau ! Ils se mobilisent déjà pour venir au bord de la mer. Infect. Des armées de femmes de ménage. »

De son voyage à l'été 1936 en URSS où l'auteur du Voyage au bout de la nuit va utiliser ses droits d'auteur inexportables, il rapporte des images lugubres : « J'ai été à Leningrad pendant un mois. Tout cela est abject, effroyable, inconcevablement infect. Il faut voir pour croire. Une horreur . Sale, pauvre - hideux. Une prison de larves. Toute police, bureaucratie et infect chaos. Tout bluff et tyrannie. » A la fin de 1936, il publie son retour de l'URSS à lui sous le titre de Mea culpa , qui le sépare définitivement de la gauche au moment où socialistes et radicaux ménagent leurs alliés communistes.

Déceptions et répulsions finissent par se nouer en délire de la persécution : « Je suis l'ennemi n° 1 des Juifs. » Et il se met à expliquer les malheurs de la France, dont la situation est « catastrophique » , par l'action délétère des Juifs et de leurs alliés communistes « Juif et communiste sont pour moi synonymes » : Bagatelles pour un massacre , sorti à la fin de l'année 1937, encensé par Lucien Rebatet dans Je suis partout , cristallise ses haines.

Le libelle puise à toutes les sources de la littérature antisémite : celles d'Henry Coston mais aussi celles de la Welt-Dienst2 des nazis, Céline n'invente rien de nouveau « Je ne prétends pas apporter d'originaux documents » , écrit-il à Henri-Robert Petit, secrétaire de Darquier de Pellepoix largement pompé par lui, mais dans une frénésie stylisée, hyperbolique, déréglée, il élabore le bréviaire de la diabolisation antijuive : « Le Juif n'est pas tout mais il est le diable et c'est très suffisant. » Son antisémitisme, qu'on ne s'y trompe pas, n'est ni culturel, ni social, ni économique, c'est un racisme , dont il s'enorgueillit : « Pour ma part, je crois au racisme. Ce n'est qu'une croyance médicale, une mystique biologique. »

Il tient désormais son rôle : il dénonce la guerre qui vient comme l'enfant d'un mariage entre « la Judéo-Cité avec le Judéo-Kremlin » . On lui fait des procès, on saisit ses deux derniers pamphlets, à la suite du « décret Marchandeau3 », ce qui le confirme dans la posture du persécuté, et il se plaint auprès de ses correspondants de cette « furieuse offensive juive » . En 1941, sous le régime des lois de Vichy, il aura ce mot définitif : « Dreyfus est le grand vainqueur du siècle. »

Certains admirateurs de Céline ont minimisé ou occulté son antisémitisme : n'est-il pas quasi imperceptible dans ses romans, et ses romans ne sont-ils pas le fond de son oeuvre ? D'autres, comme Gide, ont vu dans Bagatelles une pose, un jeu, une plaisanterie en forme de pastiche. Céline déteste tout le monde, et le Juif pourrait être, dans cet anti-humanisme bien trempé, le trope désignant l'Homme, l'homme en général, cette raclure. Ces lettres cependant ruinent ces explications : la haine, l'obsession, le délire qui se manifestent dans ces pages ne sont pas voués à l'imprimerie.

Les fulminations de Céline échappent à l'antisémitisme « raisonné » des doctrinaires de l'extrême droite ; elles dépassent ses rivales en démesure ; elles semblent d'un « fou monstrueux ». Qui est Céline ? L'habile metteur en scène d'un Charenton où il jouerait lui-même le fou et le monstre ? Un malade mental maniaque de la persécution ? Un pacifiste dénaturé ? Un nihiliste désespéré ? Un « enragé » prolixe comme en produisent toutes les convulsions de l'histoire ? Un « martyr incompris » , comme il se définit lui-même ? C'est bien cette dernière hypothèse qui est la plus douteuse.

Par Michel Winock