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Bonne lecture.

De Verdun à Bagdad Information, censure et propagande

En période de guerre, le contrôle de l'information est un enjeu brûlant. On le voit avec l'Irak. Le phénomène n'est pas nouveau. Pendant la Grande Guerre, en France, l'État a organisé officiellement la dissimulation des réalités les plus crues du conflit. Un conflit auquel est consacré le numéro 21 des Collections de L'Histoire*.

En 1914-1918, pouvoirs et armée se sont tôt préoccupés de la fabrication de l'information de guerre en France. Après avoir cherché d'emblée à cacher les informations qui pourraient être utiles à l'ennemi c'est ce qu'on appelle la « censure préventive » puis s'être attelé à diffuser de fausses nouvelles destinées à maintenir le moral des armées et de l'arrière ce qu'on appelle la « propagande », l'État met en place, à partir de 1915, un véritable « système d'information » que le député Paul Meunier, lors d'un débat parlementaire sur la censure le 21 janvier 1916, définit comme une occultation des réalités les plus crues de la guerre - et ce d'abord à l'opinion publique française.

Avec la poursuite des combats et la naissance de la guerre totale, le système a été constamment amélioré entre 1915 et 1918 par les gouvernements successifs, et porté à son apogée par le cabinet Briand novembre 1915-mars 1917.

Trois types d'organismes publics sont créés à cet effet. Certains relèvent de la censure stricto sensu . C'est le cas du bureau de la presse, centralisé au ministère de la Guerre avec ses 400 censeurs, renforcé par des commissions de censure dans les 22 régions militaires : soit 5 000 censeurs, qui réalisent un maillage du territoire français. C'est le cas aussi de la censure des spectacles et des revues de théâtre à la préfecture de police de Paris.

D'autres organismes participent plutôt à la propagande : ainsi le Grand Quartier général GQG dès 1914 ou la Maison de la presse au Quai d'Orsay en 1916.

Entre ces deux types d'organismes, le contrôle postal voit le jour fin 1915 : sa fonction est de surveiller le « moral » des combattants et de censurer leur correspondance ; il compte 9 commissions de 15 à 25 membres, qui ouvrent jusqu'à 180 000 lettres par semaine à la fin de la guerre.

La bataille de Verdun fournit un bon exemple de la complexité du système. D'un côté, on assiste à une forte héroïsation des soldats de Verdun avec la propagande officielle émanant du GQG. Mais, dans le même temps, la censure prépare les esprits à une guerre de longue durée. Exagérer la dimension héroïque des combats aurait révélé en outre que les périls n'avaient pas été prévus par des autorités militaires perçues dès lors comme défaillantes.

En somme, la censure gomme l'horreur comme l'exagération patriotique, elle contrecarre le « bourrage de crâne » de la presse nationaliste lors des combats du fort de Vaux. Entre censure et propagande, une dialectique subtile s'établit pour corriger les effets d'informations trop pessimistes, qui inquiéteraient, ou trop optimistes, qui provoqueraient, ultérieurement, de vives déceptions.

Verdun donne lieu également à de nombreux mensonges sur les pertes respectives des belligérants. La presse allemande, orientée par la censure du Grand Quartier général allemand, à l'instar du Frankfurter Zeitung ou du Münchener Neueste Nachrichten , explique la progression lente et continuelle sur la rive ouest de la Meuse par la supériorité de l'artillerie allemande. Dans la foulée, elle dépeint l'armée française comme « saignée à blanc » et tait les pertes allemandes comme l'échec de la stratégie Falkenhayn à Verdun, patente dès mars.

Côté français, les autorités dissimulent à la population les pertes alliées, à l'heure du premier comité secret de la Chambre des députés, ouvert le 16 juin 1916. Les pertes allemandes devant Verdun, pourtant données par la très officielle Maison de la presse aux journaux français, sont elles-mêmes censurées le 20 juin 1916 : elles sont inférieures à ce que les Français croyaient et à ce que le haut commandement français avait annoncé. En outre, elles pourraient accréditer l'idée que les pertes françaises sont équivalentes, alors qu'elles sont minorées par le haut commandement.

Verdun est donc aussi une bataille de l'information et de la manipulation, qui se joue à trois niveaux. La censure politique est assumée par la société politique dans son ensemble : devant cette union sacrée, le Parlement abandonne au printemps 1916 l'idée de légiférer sur la censure.

En deuxième lieu, les associations et les syndicats de presse, ainsi que la majorité des patrons de presse et des journalistes acceptent le principe de la censure durant la guerre. C'est le cas du Syndicat de la presse parisienne, présidé par le puissant sénateur Jean Dupuy, propriétaire du Petit Parisien , et de l'Association des journalistes parisiens du sénateur Alfred Mézières. Les seules protestations émanent de l'Association de la presse républicaine départementale et de quelques journaux d'opinion indépendants. Le principe d'une censure préventive, au-delà des sonores protestations symboliques, n'a été qu'épisodiquement contesté par la presse française.

Enfin, à son niveau, la population française se résigne elle aussi à une information en uniforme, du moins jusqu'en 1917. Les dissimulations et les excès du bourrage de crâne conduisent alors à une chute générale des tirages dans le second semestre 1917. La méfiance des lecteurs face au « bobard » ou à la « rumeur » discrédite pour longtemps la presse d'information.

Le « système d'information » continue néanmoins de fonctionner dans les derniers mois de la guerre. Au printemps 1918, le gouvernement organise le black-out des grèves de 200 000 métallurgistes, à Paris, dans l'Isère, la Nièvre, le Gard. A Paris comme en province, la censure les dissimule dès le 11 avril 1918.

Le souvenir des grèves de 1917 est évidemment présent. Par ailleurs, l'offensive allemande, depuis mars 1918, menace de rompre le front français, et la propagande allemande, la cohésion nationale. Dès lors, la presse nationale et syndicale choisit délibérément de ne donner qu'un écho très sommaire des conflits sociaux. Le mouvement parisien est minoré, les troubles en province sont quant à eux totalement tus.

Dans Le Populaire de Paris , les comptes rendus sont ainsi blanchis par la censure en mai et juin 1918. L'Humanité du 19 mai 1918 et Le Temps du 20 mai 1918 ne parlent des grèves, de façon elliptique, que lorsque le travail a repris.

Au total, la censure parvient à fractionner et à limiter l'aire de diffusion de l'information. Seules certaines catégories d'opinions sont informées, et jamais simultanément, des événements. Les grèves parisiennes ne sont pas connues à chaud en province. La grève est nationale, mais elle n'est pas perçue comme telle par les Français. La propagande officielle peut dès lors affirmer que la nation ne s'est pas disloquée.

Ainsi, dès la Grande Guerre, les gouvernements mettent en place de façon inédite l'encadrement de l'opinion et le contrôle de l'information officielle. Des moyens dont nous sommes les héritiers.

Par Olivier Forcade