Fallait-il bombarder Auschwitz ?

En 1944, les Alliés savent tout de l'extermination des Juifs d'Europe. Des organisations juives leur demandent d'intervenir, de bombarder Auschwitz ou les voies ferrées qui mènent au camp. Mais ils n'ont rien fait. Pourquoi ?

La question est toute simple. Pourquoi les Alliés n'ont-ils pas bombardé Auschwitz alors qu'ils avaient connaissance des horreurs du génocide et que des informations de plus en plus précises leur parvenaient ? Ils auraient manifesté leur solidarité à l'égard des victimes, arrêté le massacre, défendu sans réserves la cause des droits de l'homme... Du coup, on s'interroge sur leurs motivations réelles. S'ils sont restés indifférents, peut-être est-ce parce qu'ils ont cédé aux démons de l'antisémitisme, à la coupable tentation de l'indifférence.

D'innombrables questions surgissent, qui aboutissent à la même interrogation. Les Alliés, et les Américains plus que les Britan­niques et les Soviétiques, n'ont-ils pas été, par leur silence et par leur inaction, les complices des nazis ? C'est à ce réquisitoire implacable qu'il faut tenter d'apporter une réponse - une réponse beaucoup moins simple que la question.

Le débat entre les historiens commence à la fin des années 1970. Jusqu'alors, ils étaient très peu nombreux, ceux qui soulignaient la passivité des Alliés face au génocide des Juifs1. Depuis 1945, Franklin Roosevelt demeurait dans la mémoire collective le champion de la démocratie et des libertés. Il était à la fois un héros national et le symbole de la coopération internationale, l'inventeur de l'Organisation des nations unies, l'un des vainqueurs incontestables du nazisme et du fascisme.

En mai 1978, David Wyman, « issu d'une famille de pasteurs protestants » , publie dans Commentary un article accusateur : « Pourquoi Auschwitz ne fut pas bombardé ». Six ans plus tard, il fait paraître un ouvrage, solidement construit, qui dénonce « l'abandon des Juifs » et obtient un grand succès2. Le président des États-Unis, soutient Wyman, n'aurait accordé qu'une attention distraite au sort des Juifs avant et pendant la Shoah. Il n'a pas transformé la guerre contre Hitler en une guerre pour les Juifs. Il n'a pas davantage secoué la torpeur de ses compatriotes et des autres démocraties devant le plus affreux des crimes contre l'humanité. Les Juifs américains, les Églises chrétiennes, la presse de l'époque n'ont pas su réveiller les consciences, pousser les politiques à l'action.

Et pourtant, les Américains étaient au courant de l'extermination des Juifs. Leurs bombardiers « pouvaient frapper Auschwitz. [...] Les voies ferrées entre Auschwitz et la Hongrie étaient à leur portée. [...] Ils avaient la maîtrise du ciel dans toute l'Europe. [...] Sans chambres à gaz* et sans crématoires*, les nazis auraient été forcés de réexaminer leur programme d'extermination » . Or le département de la Guerre, inébranlable, a répété inlassablement que la mission était impossible.

En cette fin des années 1970, le contexte est favorable. Le président Jimmy Carter vient de décider la construction d'un musée de l'Holocauste à Washington. La même année 1979, Elie Wiesel, qui préside la commission sur l'Holocauste, prononce au Capitole un discours retentissant : « La preuve est devant nous. Le monde savait et a gardé le silence. [...] Quand les Juifs hongrois ­commençaient à arriver là-bas [à Auschwitz], nourrissant les flammes au rythme de 100 à 12 000 personnes par jour, rien n'a été fait pour arrêter ou retarder le processus. »

L'accusation de ceux qui dénoncent la passivité des Alliés repose sur des arguments impressionnants3. En avril 1944, les rumeurs les plus effrayantes qu'ont recueillies depuis trois ans les services secrets américains et britanniques, les enquêtes des diplomates, les informations venues de Pologne, le télégramme de Gerhart Riegner, représentant du Congrès juif mondial à Genève, annonçant, dès août 1942, l'existence d'un plan d'extermination des Juifs, sont confirmés. Les nazis ne peuvent plus cacher qu'ils appliquent désormais « la solution finale de la question juive » .

Deux déportés slovaques, Rudolf Vrba et Alfred Wetzler, ont réussi à s'évader d'Auschwitz. Ils ont rédigé un rapport qui parvient à Bratislava à la fin d'avril 1944, puis à New York un mois plus tard. Dans le courant de juin, on sait à Washington et à Londres qu'un million de Juifs ont déjà été assassinés à Birkenau et que des centaines de milliers de Juifs hongrois vont connaître le même sort. Cette fois-ci, il est impossible de douter. Finie la méfiance à l'égard de chiffres exagérés ou incertains4.

D'ailleurs, Franklin Roosevelt a instauré en janvier 1944 un War Refugee Board WRB, chargé d'élaborer un plan pour sauver les victimes du nazisme. Le WRB sera peu ­efficace, il est vrai, mais il symbolise la volonté du gouvernement des États-Unis de ne pas acquiescer « au meurtre des Juifs » . Le 24 mars, le président des États-Unis ­condamne les crimes de guerre que commettent les nazis, et notamment « l'assassinat systématique et généralisé » des Juifs, « l'un des crimes les plus noirs de l'histoire » .

De juin à novembre 1944, Washington et Londres reçoivent des demandes identiques. Il faudrait bombarder le camp d'Auschwitz-Birkenau et les voies ferrées qui y conduisent. Le premier appel est lancé par l'Union des rabbins orthodoxes des États-Unis. Son représentant en Suisse alerte, le 25 mai, le délégué du WRB. Fin juin, John W. Pehle, le directeur du WRB, transmet au secrétaire adjoint américain à la Guerre, John J. McCloy, un rapport des organisations juives de Slovaquie et de Hongrie. Elles insistent sur la nécessité urgente de bombarder les voies ferrées qui relient Budapest à Auschwitz.

Le Foreign Office a été également saisi par l'Agence juive basée à Jérusalem. Moshe Shertok et Chaim Weizmann rencontrent le ministre britannique des Affaires étrangères, Anthony Eden, et suggèrent notamment le bombardement des voies ferrées. Informé, Winston Churchill répond le 7 juillet à Eden que l'aviation fera ce qu'elle pourra et qu'un appel à Staline ne serait pas inutile. D'autres appels, de la même tonalité, suivront jusqu'à la fin de l'automne.

La réponse de McCloy est toujours la même. Les Alliés sont sensibles « aux raisons humanitaires qui ont conduit à suggérer cette opération mais [...] il n'a pas été jugé qu'elle pouvait ou qu'elle devait être entreprise, au moins pour le moment » 5. L'aviation alliée ne dispose pas des bombardiers nécessaires. Si l'on recourait aux bombardiers lourds, stationnés en Grande-Bretagne, il faudrait leur imposer un aller-retour sans escorte d'environ 3 200 km au-dessus du territoire ennemi. Ce serait une expédition terriblement meurtrière pour les aviateurs américains et britanniques. Tout compte fait, « une telle opération ne pourrait être exécutée qu'au prix du détournement d'un important soutien aérien essentiel pour le succès de nos forces actuellement engagées ailleurs dans des opérations décisives et serait de toute façon d'une efficacité si douteuse qu'elle ne justifierait pas l'utilisation de nos ressources » .

Ces documents, consultables et incontestables, suscitent le doute, voire la méfiance. Ne comporteraient-ils pas une dose d'hypocrisie ? Il serait possible, voire probable que McCloy n'exprime pas avec sincérité la pensée des militaires. D'ailleurs, pourquoi ne fait-il pas remonter les propositions de bombardement jusqu'au président des États-Unis ? Franklin Roosevelt n'a jamais été saisi. Lui seul pouvait donner l'autorisation. Mais, à la différence de Churchill, il semble qu'il n'a jamais eu à prendre la moindre décision en ce domaine.

Et puis, David Wyman ne manque pas de détruire l'argumentation de McCloy. Les avions alliés ne doivent pas décoller d'Angleterre pour bombarder le sud de la Pologne. La quinzième escadre de l'Air Force américaine utilise désormais des bases en Italie. De là, elle envoie des forteresses volantes, des B17 et des B24, bombarder les raffineries de pétrole, non loin d'Auschwitz.

Ainsi, le 26 juin, 71 bombardiers, puis, le 7 juillet, 452 bombardiers survolent les voies ferrées qui mènent au camp. Blechhammer est un énorme complexe de raffinage à 75 km d'Auschwitz. Les Alliés mettent au point l'attaque aérienne des installations. Du 7 juillet au 20 novembre, les raffineries sont pilonnées à dix reprises. Des armadas de 102 à 357 appareils lourds partent à l'assaut. Le dimanche 20 août, 127 forteresses volantes, appuyées par 100 chasseurs Mustang, larguent 1 336 bombes de 500 livres sur Monowitz, l'un des camps du complexe d'Auschwitz-Birkenau. La DCA défense anti-aérienne allemande est impuissante. Au retour de leur mission, les aviateurs alliés sont passés à moins de 8 km des chambres à gaz. Le 13 septembre, nouveau raid, nouveau succès. Par hasard ou par erreur, deux bombes endommagent la voie ferrée qui dessert les chambres à gaz.

Les bombardiers lourds font des dégâts spectaculaires. Mais ils ne disposent pas des équipements nécessaires à un bombardement précis, sur une cible d'autant plus difficile à discerner qu'ils volent à 6 000-8 000 mètres d'altitude. C'est pourquoi la destruction des chambres à gaz requerrait l'emploi d'appareils plus légers, donc plus souples. Les Américains possédaient alors des bombardiers moyens, des B25, des chasseurs-bombardiers comme le P38, et les Britanniques leurs fameux Mosquitos.

David Wyman nous assure que sur l'île yougoslave de Vis des réserves de carburant avaient été engrangées et qu'à partir de là l'aller-retour jusqu'à Auschwitz ne dépasse pas 1 800 km. Or, décollant de cette base, ces appareils ont attaqué, en piqué, les raffineries de Ploesti, en Roumanie, et parcouru un aller-retour de 2 200 km. En outre, ce sont des Mosquitos qui ont démoli les murs de la prison d'Amiens en février 1944 pour libérer des résistants et détruit les centres d'archives de la Gestapo à La Haye en avril. Ce qu'ils ont réussi à faire en Roumanie, en France et aux Pays-Bas, ils pouvaient le faire aussi en Pologne.

Voilà pour le dossier de l'accusation. La défense, à son tour, avance des arguments qui ne manquent pas de poids. Les renseignements sur les chambres à gaz de Birkenau ne sont pas aussi évidents qu'on le croit. Les photographies que les services de renseignement américains ont prises par hasard au printemps de 1944 montrent le camp d'Auschwitz cf. p. 38 . Leur interprétation n'aurait rien donné à l'époque. Parce qu'on ne trouve que ce qu'on cherche. Or les experts n'avaient pas reçu la mission de rechercher des chambres à gaz. Leurs analyses portaient sur les installations industrielles de Monowitz. Et puis, pour découvrir les chambres à gaz et les fours crématoires, il aurait fallu des instruments de lecture perfectionnés, qu'on ne possédait pas alors. Bref, les chefs de l'aviation américaine ne disposaient pas d'informations assez abondantes et claires pour préparer des raids de grande ampleur. Les bombardements de Blechhammer et de Ploesti ont réclamé des mois de préparation et des volumes de renseignements recueillis sur place.

De plus, si Auschwitz et Birkenau n'étaient pas défendus par la DCA des Allemands, 79 canons lourds protégeaient les usines d'IG Farben à Monowitz et pouvaient atteindre les P38 et les B25.

A supposer, enfin, que les avions alliés aient pu décoller de l'île de Vis, franchir les Alpes et les Carpates et, en volant à basse altitude, parvenir au-dessus du camp d'extermination, auraient-ils réussi à toucher, mieux encore à détruire, cinq installations quatre à Birkenau, une à Auschwitz difficilement discernables et disséminées ? C'est peu probable.

Avec le concours des bombardiers lourds, l'attaque aurait revêtu une autre dimension. On estime qu'en août 1944 le camp de Birkenau comptait 135 000 détenus. Comment bombarder les chambres à gaz sans tuer des milliers de prisonniers ? Un élément que n'aurait pas manqué d'utiliser la propagande nazie : les Alliés auraient été accusés d'avoir commis un massacre.

Les déportés survivants seraient-ils parvenus à s'échapper du camp ? Dans l'état physique auquel les avaient réduits leurs geôliers, c'est improbable. S'ils avaient réussi, où seraient-ils allés ? Somme toute, l'état de la technologie ne suffit pas à expliquer les réticences des militaires. Des considérations morales s'y ajoutent.

Quant au bombardement des voies ferrées et des ponts, il n'aurait guère été efficace. Deux ou trois jours après leur destruction, ils auraient été réparés et remis en service. Les Alliés auraient été contraints de recommencer leur attaque aérienne. Et, dans ce combat incessant, ils auraient sans aucun doute dispersé des moyens, indispensables pour la victoire sur l'ennemi.

Les politiques partagent les réticences des militaires. Dans une réunion du 11 juin 1944, l'exécutif de l'Agence juive à Jérusalem débat sur le bombardement des camps. Après une intervention de son président, David ben Gourion futur Premier ministre du jeune État hébreu, il conclut : « Le comité exécutif ne proposera pas aux Alliés de bombarder les sites dans lesquels se trouvent des Juifs. » Contrairement aux suggestions, peu insistantes, de Shertok et de Weizmann. Le 1er juillet, le représentant du Congrès juif mondial à New York fait observer que les Juifs seront les premières victimes du bombardement et que les nazis en tireront prétexte pour leur propagande. C'est pourquoi il préfère que les Soviétiques, plus proches des camps que les Alliés, dépêchent des parachutistes. Pehle, le directeur du WRB, hésite, puis approuve, en novembre 1944, l'idée d'un bombardement.

Autant de réticences qui laissent penser que Roosevelt, s'il avait été mis au courant, que le général Eisenhower, commandant en chef des forces alliées en Europe, ou que le général Marshall, président du comité des chefs d'état-major, n'auraient pas donné leur accord.

Le raisonnement des chefs militaires et des leaders politiques repose sur des évidences. Au cours de l'été 1944, la bataille contre les Allemands fait rage. Le débarquement de Normandie a réussi, en dépit des difficultés considérables que les Alliés ont rencontrées. Mais les Allemands résistent encore. Ils reculent sans céder, au moins jusqu'au mois d'août. C'est alors le débarquement de Provence qui occupe le devant de la scène. Les soldats du général de Lattre et ceux du général Patch font leur jonction avec les troupes venues de Normandie à la mi-septembre. Cette double offensive laisse espérer une victoire prochaine.

Il convient, en conséquence, de concentrer les moyens disponibles pour accélérer la défaite des nazis. Dans cette perspective, la « guerre du pétrole » est primordiale. Privées de carburant, les forces allemandes seront paralysées. Avec un léger excès d'optimisme, les Alliés estiment que la capitulation de l'adversaire ne saurait tarder. C'est pourquoi, plus que jamais, ils défendent l'idée que tout doit être sacrifié à la victoire. La tragédie qui frappe les Juifs ne saurait faire dévier de l'objectif principal. Elle constitue un élément du conflit. Si elle devient prioritaire, elle retardera la victoire. Franklin Roosevelt et Winston Churchill partagent cette conviction.

Cette stratégie semble aujourd'hui exagérément réaliste, voire cynique. Restera-t-il des Juifs une fois la victoire obtenue ? Roosevelt ne cède-t-il pas devant l'antisémitisme qu'une partie de ses compatriotes affichent ? Churchill ne redoute-t-il pas que, si l'on sauve des milliers de Juifs, il faudra ouvrir les portes de la Palestine, donc faire planer sur le mandat britannique la menace d'attentats, d'émeutes, voire d'une guerre ? Et Staline, qu'on oublie toujours dans ce débat, est-il prêt à aider au sauvetage des Juifs ? Autant de questions, fondamentales elles aussi, qu'on passe alors sous silence pour ne songer qu'à la victoire qui, dit-on et répète-t-on, réglera tous les problèmes.

Les leaders de l'époque ajouteraient volontiers que les victoires sur Rommel en Afrique du Nord et en Tripolitaine ont sauvé les Juifs d'Algérie, de Tunisie, d'Égypte et de Palestine. La naissance de l'État d'Israël n'aurait pas été possible si l'Afrika Korps l'avait emporté sur les Alliés en 1942-1943. Enfin, n'est-il pas évident que les victoires de l'Armée rouge ont également sauvé bien des vies ?

Reste qu'on imagine les effets d'un bombardement d'Auschwitz. Ce n'était pas le seul camp d'extermination. Loin de là. Lorsque les Soviétiques arrivèrent aux abords de Birkenau en janvier 1945, les SS poussèrent les déportés dans une affreuse « marche de la mort » vers d'autres camps à l'intérieur de l'Allemagne. Leur volonté de supprimer les Juifs, tous les Juifs, était telle que, dans les circonstances les moins favorables, ils faisaient preuve d'une imagination destructrice sans limites. Le bombardement d'Auschwitz aurait interrompu le massacre pour très peu de temps. Il n'aurait pas mis un terme au génocide.

De plus, lorsque Washington et Londres reçoivent des appels pour que les chambres à gaz soient bombardées, près de 5 millions de Juifs ont été massacrés. Les Juifs hongrois ont déjà été raflés. Dans le courant de l'été, ils sont gazés. Avant 1944, les Alliés ne pouvaient agir que par des déclarations solennelles. En 1944, ils expriment la ferme conviction qu'ils mettront bientôt fin aux horreurs nazies.

De ce débat, il faut tirer des conclusions. Auschwitz a pris, dans les consciences contemporaines, valeur de symbole. Détruire Auschwitz, ce serait arrêter le génocide, alors que 80 % des Juifs ont été assassinés ailleurs. Le camp symbolise les lieux maudits, le crime contre l'humanité, le mal absolu. De là l'insistance que mettent des historiens sur la situation de l'été 1944, comme s'ils oubliaient ce qui s'est passé auparavant et ce qui se passe ailleurs.

Les Américains éprouvent tout particulièrement le sentiment d'une infinie culpabilité. Ils sont aujourd'hui les citoyens d'une superpuissance qui peut agir sur la planète entière. Ils en déduisent qu'ils ont des droits et des devoirs. Ils auraient souhaité qu'il en fût ainsi au cours de la Seconde Guerre mondiale, que les plus grands malheurs fussent évités grâce à leur intervention. Ils adhèrent volontiers au « mythe du sauvetage » et refont l'histoire. Naturellement, ils estiment que le recours à la technologie la plus sophistiquée, en l'occurrence les forces aériennes et leurs frappes « chirurgicales », aurait permis de trouver les solutions les plus efficaces.

Pourtant, le débat semble surtout marqué par les anachronismes. Avait-on conscience en 1944 des dimensions réelles de la Shoah ? Les leaders des démocraties, les dirigeants de la communauté juive aux États-Unis et en Palestine accordaient-ils suffisamment d'attention à ce que nous considérons, soixante ans plus tard, comme la tragédie des tragédies ? Les aviateurs d'hier disposaient-ils des matériels et des équipements qui, de nos jours, provoquent notre admiration et nos terreurs ?

Devons-nous dénoncer, accuser et ­condamner des hommes et des femmes, avec leurs forces et leurs faiblesses, qui ont cru agir pour le mieux ? Pourquoi n'acceptons-nous pas en 2005 que les nazis portent seuls la responsabilité d'un crime contre l'humanité ? Sommes-nous contraints de sombrer dans la repentance ? Le débat sur le bombardement d'Auschwitz révèle les complexités de notre temps plus que celles de 1944.

Par André Kaspi