Les filles au Moyen Age : un film "entre l'enfance, la poésie et l'histoire"

Le 4 février, le Champo projetait, en partenariat avec L’Histoire, le film d’Hubert Viel intitulé Les filles au Moyen Age. La séance a été suivie d’un débat avec le réalisateur, Antoine de Baecque, critique et historien du cinéma et Patrick Boucheron, professeur d’histoire médiévale au Collège de France, dont nous vous restituons les meilleurs moments. Verbatim.

Aux origines du film
Hubert Viel : « Même si je n’étais pas particulièrement passionné par le Moyen Age à la base, j’ai été amené à lire le livre de Régine Pernoud, La Femme au temps des cathédrales. Ce qui est bien, c’est que le livre regorge de petites anecdotes, très détaillées, qui lui donnent un ton très romanesque. Je ne suis pas historien, du coup, je savais que je le ferai avec un certain décalage, une certaine poésie, un certain humour, un certain onirisme, pour neutraliser le côté potentiellement professoral voire polémique du film, sur une autre vision du « féminisme », de l’histoire de l’émancipation des femmes.
Pour les enfants, je voulais pousser le décalage jusqu’au bout, expérimenter. Quand on voit les églises romanes, très simples, dépouillées, elles ont une forme de perfection naïve. Les enfants correspondaient bien à cet esprit-là. »

La légende d’Euphrosyne
Hubert Viel : « Je m’appuie sur des faits historiques, j’ai même fait valider le scénario par un historien… Cela dit, toutes les séquences n’ont pas subi le même traitement. Par exemple, l’histoire d’Euphrosyne avec le miel de lotus est totalement inventée, contrairement à ce qu’ont cru plusieurs critiques. J’ai inventé cette petite légende parce que je voulais parler du concile d’Ephèse, un moment très important où on officialise que Marie est mère de Dieu. C’est important pour la culture médiévale, et pour comprendre la place des femmes. » 

Jeux d’enfants
Patrick Boucheron : « Ce film déjoue par avance toute possibilité de l’attaquer : qui pourrait aujourd’hui avoir le cœur de s’opposer à des petites filles ? Cela nous rappelle que la poésie est irrécusable. Lorsqu’on est dans ce rapport entre l’enfance, la poésie et l’histoire, on est à un moment où – et c’est là que je vous trouve encore trop historien en disant que vous voulez développer une thèse – de toute façon, la possibilité même que l’histoire ait à dire quelque chose d’avéré s’évanouit. C’est ça qui est touchant : c’est un film qui va au Moyen Age comme un rêveur ou un historien y va naturellement, à partir des affleurements dégradés d’une mémoire qui est presque en train de s’effacer ; tout est détruit ou presque. Et puis, à partir de cette tristesse un peu diffuse, on ouvre un livre, et tout s’anime. Il y a quelque chose de rohmerien dans ce film, y compris politiquement, dans son caractère réactionnaire : il agit en réaction au présent, que vous n’aimez pas beaucoup – et heureusement : si l’on ne se révoltait pas contre le monde, alors je ne vois pas pourquoi on prendrait la peine de faire des œuvres d’art. »

Une tristesse d’historien
Patrick Boucheron : « Après avoir vu ce film, j’avais tout de même à la fin une tristesse d’historien – pas un reproche de conseiller historique. C’est un film d’après Régine Pernoud. La thèse du livre, c’est qu’il y aurait eu, au XIIe-XIIIe siècle, avec l’amour courtois, un « moment » où les femmes auraient pu s’émanciper. Vous l’avez choisi, parce que ça a été pour vous la lecture la plus entraînante. Et ça, ça ne se discute pas : c’est une vision résolument optimiste, et je m’y retrouve absolument. Pour moi, ce qu’il peut y avoir de désespérant dans l’histoire, c’est de la croire réduite à la chronique de la domination et à l’interminable retour du même. Et là, au contraire, vous montrez qu’il y a des moments d’émancipation… c’est quelque chose d’énergique, comme l’enfance, ça fait rêver, espérer. Je n’aurais pas le cœur d’opposer à Régine Pernoud, Georges Duby, écrivant que l’amour courtois n’est qu’une fiction littéraire, qui ne fait que compenser la violence de l’amour chevaleresque. L’amour courtois ça ressemble, au fond, à mon avis, à votre dernière scène, avec le patron : un patron qui organise des cocktails d’entreprise avec sa jolie femme qu’il exhibe comme un trophée et qu’il rend désirable, et avec elle, c’est lui qui se fait désirer, et donc obéir. » 

Le Moyen Age, un écran vierge
Antoine de Baecque : « Il y a toute une tradition hollywoodienne du film médiéval, avec un imaginaire très particulier… Je crois que l’un des films préférés de Duby, c’était Le Seigneur de la guerre avec Charlton Heston, un film de F. Schaffner (1965), qui avait cette ambition très descriptive de représenter le pouvoir du seigneur à travers la motte féodale qui résiste lors d’un combat contre les envahisseurs frisons, dans une forme d’archéologie mise à l’écran, sur la manière dont cette tour était défendue, mais aussi habitée… Après, c’est très difficile de tenir un discours vraiment historique, ou en tout cas historien sur ces films. Finalement, ce qui est beau avec la représentation du Moyen Age au cinéma, c’est qu’elle se prête à toutes les fantaisies possibles. Le Moyen Age est comme une sorte d’écran vierge qui permet aux cinéastes de projeter leur imaginaire. »

Pour en savoir plus:

L'article d'Antoine de Baecque sur Les filles au Moyen Age

Un extrait de la discussion: