Note au lecteur

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Bonne lecture.

Giono et l'illusion pacifiste

Le comportement de Jean Giono pendant l'Occupation fut controversé. La guerre de 14-18 a fait de lui un pacifiste intégral. En 1939, il croit qu'on peut faire reculer la guerre et, jusqu'en 1944, qu'on peut encore êrte pacifiste. Dans cette illusion persistante réside le drame de Giono.

«Que peut-il nous arriver de pire si l'Allemagne envahit la France ? Devenir Allemands ? Pour ma part, j'aime mieux être Allemand vivant que Français mort », déclare Jean Giono en 1937. « Plutôt rouge que mort », lancent aujourd'hui les « verts » allemands face aux menaces d'une guerre atomique. Par ces formules radicales, s'exprime le même refus total de la guerre. Mais, contrairement à la génération pacifiste d'aujourd'hui, qui ne l'a pas connue, celle de Giono a fait la guerre, celle de 1914-1918, à l'âge de vingt ans. Une génération sacrifiée ! C'est cette expérience-là qui donne au pacifisme de Jean Giono son caractère historiquement irréductible.
« Je ne peux pas oublier la guerre », tels sont les premiers mots qui viennent à Jean Giono lorsque la revue Europe lui demande de participer à la commémoration du vingtième anniversaire d'août 1914. « Vingt ans ont passé. Et depuis vingt ans, malgré la vie, les douleurs et les bonheurs, je ne me suis pas encore lavé de la guerre [...] Tous les survivants portent la marque [1]. »
Incorporé au 159e régiment d'infanterie alpine à Briançon, en janvier 1915, le soldat Giono n'a pas encore vingt ans. En 1916, à Verdun, la 6e compagnie à laquelle il appartient est presque entièrement décimée. Après la Somme, le Chemin des Dames (1917) et le Kemmel (avril-juin 1918), son capitaine et lui sont les seuls rescapés : « La 6e compagnie a été remplie cent fois et cent fois d'hommes. La 6e compagnie était un petit récipient de la 27e division comme un boisseau à blé. Quand le boisseau était vide d'hommes, enfin, quand il n 'en restait plus que quelques-uns au fond, comme des grains collés dans les rainures, on la remplissait de nouveau avec des hommes frais. On a ainsi rempli la 6t compagnie cent fois et cent fois. Et cent fois on est allé la vider sous la meule [2]. » Puis l'écrivain égrène longuement les noms des camarades tués à ses côtés, à l'attaque du fort de Vaux.
Le pacifisme de Giono se fonde sur l'horreur physique de la « grande plaie » dont tous les hommes de sa génération sont malades et qu'il décrit dans son récit semi-autobiographique, Jean Le Bleu (1932). « Tout sali de sang », comment pourrait-il être sensible à la « patrie » ? « Il n'y a qu'une gloire : c'est d'être vivant », écrit-il, pleurant son ami de jeunesse, Louis David. Il faut vivre à tout prix, comme ce soldat qui se laisse mutiler dans un trou d'obus par son ami pour échapper au pire et que le romancier met en scène dans un des quatre chapitres inédits du Grand Troupeau (1931), publié en 1937 dans Refus d'obéissance. Témoin et conteur de l'indescriptible, comment Giono en vient-il au pacifisme militant ? Des paysans du Grand Troupeau qui marchent à une mort absurde au Refus d'obéissance, l'écrivain transforme son réquisitoire en une déclaration publique d'insoumission.
L'artisan-cordonnier Jean-Antoine Giono, son père, fils d'un émigré italien, lui lègue l'amour de la justice et de la liberté propre aux « Carbonari ». Le jeune soldat de deuxième classe, qui entre sans y croire dans la Grande Guerre, est imprégné d'un idéal de non-violence et de fraternité. Ancien combattant sans décoration militaire, il affirme n'avoir jamais tué et s'être toujours lancé à l'attaque sans fusil ou avec un fusil qu'il a rendu inutilisable. « Il n'y a pas un seul moment de ma vie où je n 'ai pensé à lutter contre la guerre depuis 1919. J'aurais dû lutter contre elle pendant le temps où elle me tenait, mais à ce moment-là, j'étais un jeune homme, affolé par les poètes de l'État bourgeois, écrit-il en 1934. Je le regrette maintenant [3]. » Sa dénonciation de la guerre est fondée sur l'inutilité des sacrifices consentis, sur l'exaltation de la vie. De la patrie, il dit qu'elle n'est qu'un mythe produit par les capitalistes, adoptant une analyse marxiste qui peut étonner chez cet individualiste. Giono qui, jusque-là, a refusé d'adhérer à une organisation, fût-ce d'anciens combattants, est précipité dans le combat antifasciste au côté des communistes, après l'émeute du 6 février 1934.
Il adhère ainsi à l'Association des écrivains et artistes révolutionnaires (AEAR), créée par le PCF autour de Paul Vaillant-Couturier, Henri Barbusse et Léon Moussinac, qu'appuient de prestigieux intellectuels comme Romain Rolland, André Gide ou André Malraux. Dans la revue Commune, Giono explique pourquoi il s'y est engagé : « Pour cesser d'être inutile. Pour avoir des camarades. Pour pouvoir concerter l'action. Pour sentir cette action dirigée par un parti. »
L'écrivain collabore à Rassemblement, journal des comités bas-alpins de vigilance contre le fascisme et la guerre. Le 1er mai 1935, à la demande d'Henri Barbusse et Louis Aragon, il envoie une déclaration de protestation contre des exécutions de militants en Allemagne. Mais ces actions demeurent ponctuelles, Giono refuse l' «embrigadement ». Ainsi, et malgré les démarches pressantes de Malraux, Gide et Aragon, il n'accepte pas de prendre la parole au Congrès international des écrivains pour la défense de la culture qui réunit, fin juin 1935, à Paris, une imposante partie de l'intelligentsia de gauche, sur les thèmes de défense des libertés et de soutien à l'URSS. Il a d'ailleurs contesté l'abandon de l'internationalisme pacifiste par la patrie du socialisme au moment de la signature du pacte d'alliance franco-soviétique, le 2 mai. La déclaration de Staline approuvant la politique française de « défense nationale » l'inquiète et le bouleverse, ainsi qu'il s'en explique à l'écrivain Henry Poulaille, dans une lettre publiée par La Révolution prolétarienne.
Giono reste cependant un partisan enthousiaste du Rassemblement populaire dont il salue avec émotion la grande manifestation parisienne et le « serment » prêté le 14 juillet 1935. Avec d'autres intellectuels de gauche, il signe, en octobre, un manifeste contre la guerre d'Ethiopie, déclarée par l'Italie musso-linienne, et collabore à l'hebdomadaire politique et culturel Vendredi, lancé par Jean Guéhenno, André Chamson et Andrée Viollis pour soutenir le Front populaire.
C'est pourtant son œuvre littéraire qui lui offre l'occasion de trouver un public enthousiaste. Dans Que ma joie demeure, publié au printemps 1935, l'histoire de Bobi, le vagabond poète qui fait redécouvrir la joie aux paysans du plateau Grémone en leur apprenant le sens de la beauté et de l'inutile, lui vaut un volumineux courrier de lecteurs. A Manosque, il reçoit de nombreuses visites d'étudiants, de responsables des mouvements des Auberges de Jeunesse, et finit par accepter de conduire une excursion d'une quinzaine de jours dans la montagne de Lure, au cœur de la Haute-Provence. L'idée initiale, due à l'éphémère mouvement des Auberges du Monde nouveau, dont l'écrivain est président d'honneur, est reprise par des amis et des admirateurs de Giono, comme Hélène Laguerre, inspectrice générale des Auberges de Jeunesse et pacifiste.
Le 1er septembre 1935 au matin, c'est donc une petite troupe d'une cinquantaine de personnes formée autour du romancier qui part, sac au dos. Quelques « ajistes » d'extrême gauche, qui distribuaient des tracts dans les villages, provoquent la colère de Giono et quittent le groupe [4]. Le soir, les marcheurs, épuisés, s'établissent pour la nuit au Conta-dour, hameau de quelques feux, sur un plateau balayé par les vents, où seuls de rares champs de lavande subsistent des anciennes cultures. Giono s'étant luxé le genou, le hasard fit que cette étape devint définitive. On acheta le moulin et sa maison meulière, et, jusqu'à l'été 1939, les « Rencontres du Contadour » réunirent les amis de l'écrivain deux fois par an, à Pâques et durant la première quinzaine de septembre.
Le premier « Contadour » de septembre 1935 laissa un souvenir inoubliable aux intellectuels citadins qui le vécurent : la beauté un peu austère du plateau, avec ses pierrailles brûlées par le soleil, la solitude exaltante de cette nature du bout du monde, les « corvées » d'eau à la source, la toilette dans la grange avec de l'eau de lavande distillée, l'agneau qu'on fait rôtir, et surtout la présence chaleureuse de Giono, son éblouissant talent de conteur lors des veillées sous les étoiles. Le plus fidèle ami du romancier, Lucien Jacques, peintre et poète, Henri Fluchère d'Aix-en-Provence, Jean Vachier de Marseille, Jean Lescure qui sera quelque temps le secrétaire de Giono, Hélène Laguerre et Robert Berthoumieu, jeune professeur en Algérie, comptent parmi les premiers « Contadouriens ».
L'aventure engendre quelques malentendus, car elle naît au moment où culmine le mouvement des Auberges de Jeunesse, grâce à la politique des loisirs du gouvernement de Front populaire. C'est dans cet esprit que les jeunes font le voyage en Haute-Provence pour y apprendre la vie en communauté, et nombre de fondateurs des Rencontres sont responsables d'organisations de jeunesse. Après la guerre, Giono parle de cette expérience comme d'une « Auberge de Jeunesse pour intellectuels ». Pourtant, son ouvrage dédié « à ceux du Contadour », Les Vraies Richesses (1937), témoigne qu'il l'a prise au sérieux. Tirant les leçons de l'aventure, il y développe les thèmes du retour à la nature et de la défense de l'environnement, ainsi qu'une critique du machinisme et de la société industrielle. On vit certes venir au Contadour des hommes et des femmes qui voulaient y tenter un « retour à la terre », mais Giono prétend n'avoir jamais donné de directives en ce sens : « Je n'ai pas utilisé le mot "retour à /â terre" ou qu'on me coupe les oreilles. A la recherche de mon bonheur, je l'ai trouvé plus facilement en dehors des villes qu'à la ville, j'écris non pas pour que vous me suiviez, mais pour que vous fassiez votre propre compte [5]. »
Au Contadour, c'est surtout la guerre qui est au centre des préoccupations. Le 8 septembre 1936, à quelqu'un qui lui a demandé ce qu'il ferait en cas de conflit, Giono répond qu'il ne partira pas. Mais pour lever toute équivoque, il ajoute aussitôt : « Je veux que vous considériez tous ma réponse comme la solution d'un problème personnel. Et rien de plus. Elle ne vaut que pour moi [6]. » A Pâques 1937, les « Contadouriens » ont l'impression de vivre les « derniers jours de la paix ». Ils évoquent L'Été 1914 de Roger Martin du Gard, qui vient de paraître. Certains s'interrogent sur l'efficacité du refus d'obéissance prôné par l'écrivain, d'autres se demandent « que faire si l'Allemagne nous attaque ? », car Giono est partisan d'un désarmement unilatéral.
Après la publication de son « Refus d'oublier » dans Europe, le romancier s'est en effet engagé publiquement dans le combat pacifiste. Il envoie à l'hebdomadaire communiste Monde, dirigé par Henri Barbusse, un message publié en juillet 1935 (« Je ne suis pas un immobile défenseur de la paix »). En juillet 1936, il fait une profession de foi pacifiste intégrale, destinée aux Cahiers du Contadour, se prononçant pour « l'abolition de l'armée, de tous les armements, la destruction des usines de guerre, le refus d'obéissance à toute mobilisation ».
Il multiplie les interventions en direction des jeunes : au Congrès mondial de la jeunesse pour la paix, qui se tient le 1er mars 1936 à Bruxelles, au journal de l'Auberge de jeunesse de Manosque, fondé sous son égide (Au devant de la vie, septembre 1937), au premier congrès des Auberges de jeunesse dont il est l'un des présidents d'honneur, à Toulouse, en 1938. Il adjure partout la jeune génération de ne pas consentir au massacre : « Les héros morts n'ont jamais servi ; certains vivants se sont servis de la mort des héros, et c'est ce qu'ils ont appelé l'utilité des héros. Mais après des siècles de cet héroïsme, nous attendons toujours la splendeur de la vie. »
Ces positions séparent Giono de toute une partie du Front populaire, bien qu'il continue de participer à des réunions antifascistes. Déjà en 1936, il a rompu avec les communistes dont il récuse la notion de dictature du prolétariat et la politique de défense nationale encouragée par Staline. Cette même année, il refuse d'accompagner Gide en URSS et proteste contre les grands procès de Moscou. Bientôt, il se dira l'ennemi de tout parti, dénonçant le pouvoir des « chefs » et mettant sur le même plan les régimes allemand, italien et soviétique dans Le Poids du ciel. En ouverture de Refus d'obéissance, publié en 1937 chez Gallimard, l'écrivain explique sa rupture avec ses amis de gauche qu'il accuse de trahir l'idéal pacifiste. Quelques mois plus tôt, il a quitté l'équipe de Vendredi, coupable de ne pas défendre assez fermement la paix. Feignant d'ignorer l'attitude radicale de Giono, Jean Guéhenno fait de Refus d'obéissance une « réponse de poète ». Mais la cassure devient inéluctable : au moment où la majorité de la gauche intellectuelle française suit avec passion la lutte des républicains espagnols, le fondateur des Rencontres du Contadour se refuse à toute légitimation de la guerre, fût-elle antifasciste.
L'Anschluss (11 mars 1938) révèle la coupure entre Giono et les partisans d'une politique de fermeté face à Hitler. Le 20 mars, le quotidien Ce soir, dirigé par Louis Aragon et Jean-Richard Bloch, alors compagnon de route, publie un appel à l'« union nationale » que signent Louis Aragon, André Chamson, Jean Guéhenno,   André   Malraux   et   Jules Romains au même titre que Georges Bernanos, Jacques Maritain, François Mauriac et Henry de Montherlant. Giono réplique par un « contre-appel », le manifeste « Refus de penser en chœur » paraphé par Alain, André Breton, Léon Émery, Victor Margueritte, Marcel Martinet, Simone Weil, ainsi que par plusieurs normaliens et sévriennes [7], pour protester contre cet « enrôlement anticipé » et « ne pas accréditer à la légère la rumeur d'un danger extérieur imminent ». Il a déjà publié en septembre 1937, avec Lucien Jacques, les numéros III-IV des Cahiers du Contadour, dédiés à la « Grande cause de la paix ». En 1938, il commence à rédiger les différents récits de sa Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix, exaltation de la civilisation rurale, à la fin de laquelle il appelle les femmes de paysans à détruire les stocks de blé en cas de conflit.
La crise des Sudètes de septembre 1938, qui fait planer sur l'Europe la menace d'une guerre, jette de nouveau Giono dans l'action. Le 7 septembre, il réitère son refus d'obéissance qu'aucun journal n'accepte de publier sur le moment. Et après le télégramme envoyé par Romain Rolland, Francis Jourdain et Paul Langevin aux représentants français et anglais à la conférence de Munich, pour « empêcher l'attentat contre Vindépendance et l'intégrité de la Tchécoslovaquie », Giono, Alain et Margueritte adressent à leur tour un message à Chamberlain et Daladier pour « résister à tout entraînement et pour sauver la paix par tout arrangement équitable, puis par grande initiative en vue d'un nouveau statut européen aboutissant à la neutralité de la Tchécoslovaquie ».

LES PREMIERS JOURS DE SEPTEMBRE

Alors qu'on s'attend à tout moment à la mobilisation générale, le romancier s'associe à l'action pacifiste des groupes et syndicats de gauche, auteurs de l'appel du 12 septembre « Arrière les canons », ainsi qu'à la pétition « Nous ne voulons pas la guerre » du 27 septembre lancée par le Syndicat national des instituteurs (SNI) et le Syndicat national des agents des PTT. Quelques heures avant la signature des accords de Munich, Giono poursuit encore sa lutte contre la guerre dans le texte « Les seules vérités » (« Il n'y a pas de héros : les morts sont tout de suite oubliés »). Puis il envoie un télégramme, qu'Alain trouve d'ailleurs sommaire, à Daladier pour réclamer que « la France prenne immédiatement l'initiative d'un désarmement universel » et qu'Hélène Laguerre diffuse auprès d'écrivains et de journalistes.
L'issue de la crise conforte Giono dans une certitude fondamentale : on peut faire reculer la guerre. Dans Précisions, il réunit les textes écrits ou approuvés en septembre et rappelle l'action entreprise : « Les pacifistes sont dispersés, ils sont seuls (combien de fois ai-je entendu ce mot ces temps derniers), ils ont besoin de savoir ce que les autres pacifistes font. » C'est la rupture définitive avec les intellectuels du Front populaire. Il attaque très durement Romain Rolland, personnalité tutélaire de l'antifascisme, proche du parti communiste (« Feu Romain Rolland »), lequel Parti le lui rend bien. Georges Sadoul, par exemple, l'accuse, en février 1939, dans L'Humanité d'être « à plat ventre ».
Le dernier grand texte pacifiste de Giono date de juin 1939. « Recherche de la pureté », manière de préface aux carnets de guerre de Lucien Jacques, Carnets de moleskine, se réfère toujours à la Grande Guerre. Il contient notamment une description hallucinante de l'attaque du fort de Vaux, démystification de l' «héroïsme » des combattants. La même année, Giono collabore régulièrement à l'hebdomadaire du « pacifisme intégral » La Patrie humaine et accepte de figurer au comité français de la Fédération internationale de l'art révolutionnaire, d'inspiration trotskiste, dirigée par André Breton et le peintre mexicain Diego Rivera.
Le 1er septembre 1939, alors qu'a débuté la veille la 9e Rencontre du Contadour, les troupes allemandes envahissent la Pologne. Le gouvernement français mobilise et déclare la guerre au Reich en compagnie de l'Angleterre le 3 septembre. D'après Lucette Heller-Goldenberg, ce sont les gendarmes de Banon qui ont annoncé l'événement au Contadour. Giono serait immédiatement descendu à Manosque pour « arranger les choses et au besoin organiser la résistance à la guerre ». Il serait remonté sur le plateau quelques jours plus tard pour y rédiger le tract « Ne frappe pas, écoute !»
Alfred Campozet, maçon et poète, habitué du Contadour depuis l'été 1936, aconte dans Le Pain d'étoiles qu'il est alors parti avec l'écrivain et quelques camarades dans les villages voisins, coller sur les affiches de mobilisation des papillons portant le simple mot « Non ». Giono n'a donc pas lacéré les affiches de mobilisation comme on l'écrit souvent. Mais la confusion règne au Contadour : certains rejoignent leur unité, d'autres parlent de déserter sur place. A quarante-quatre ans, Giono n'est mobilisable que quelques jours plus tard et propose à Campozet de partir avec lui en Suisse. « Nous faisions nos préparatifs, raconte Campozet, quand Élise Giono arriva aux Graves. Elle était en larmes [...] Un peu plus tard, Jean me prit à Vécart et me dit : "Je ne pars pas. Je sais maintenant ce que j'ai à faire. " Je ne lui posai pas de question. Il me mit en garde une fois de plus contre la tentation du martyre. Une fois de plus, il me dit de ne pas me croire engagé vis-à-vis de lui. » Chacun dut, selon une expression qu'affectionnait le romancier, « faire son compte ». Seuls Campozet et un jeune instituteur,   Jean   Mayoux,   allèrent jusqu'au bout de leurs convictions, qu'ils payèrent d'un long emprisonnement.
Nul ne sait où se trouve Giono lorsque le militant anarchiste Louis Lecoin arrive sur le plateau pour lui demander de signer le tract « Paix immédiate » qu'Hélène Laguerre signe pour lui, pensant l'en avertir dans les prochains jours. On apprendra seulement dans la seconde quinzaine de septembre qu'il a été arrêté à Digne le 16 et conduit au Fort Saint-Nicolas à Marseille. André Gide intervint en sa faveur dans un télégramme adressé à Edouard Daladier, président du Conseil, et Giono fut libéré le 11 novembre après un non-lieu et dispensé de toute obligation militaire. Le chansonnier Raymond Asso rapporte, dans l'hebdomadaire collaborateur d'Alphonse de Châteaubriant La Gerbe du 19 septembre 1940, que, mobilisé à Digne et chargé d'inscrire ceux qui répondaient à l'appel, il avait vu arriver Giono « aux premiers jours de septembre ». Ce n'est d'ailleurs pas la première fois que le nom de l'écrivain apparaît dans La Gerbe. Dans le premier numéro, le 11 juillet 1940, il avait répondu à quelques questions sur son emprisonnement, sans dire qu'il s'était rendu auparavant à son centre de mobilisation.
On ignore encore aujourd'hui les motifs exacts de l'arrestation de Giono, qui ne s'en expliqua jamais réellement, mais il est certain que ce ne fut pas pour avoir refusé d'accomplir ses obligations militaires. Est-ce pour avoir rédigé le tract « Ne frappe pas, écoute ! » qui, d'après Maurice Wullens, directeur de la revue anarchiste Les Humbles, aurait été entreposé avant la déclaration de guerre à la Bourse du Travail de Marseille et dont un paquet serait tombé aux mains de la police ? Est-ce, comme Giono l'a raconté lui-même dans La Gerbe, pour avoir refusé de rédiger, à la demande du 2e Bureau, des tracts pacifistes destinés à être distribués en Allemagne seulement ? Est-ce, plus probablement, une mesure de représailles visant son engagement antimilitariste antérieur au conflit ? Son attitude de septembre 1939 provoqua en tout cas de violentes réactions de la part de certains anarchistes et pacifistes comme Gouttenoire de Toury, Wullens ou Poulaille. On l'accusa de « dégonflage », mais plus encore d'avoir encouragé de jeunes hommes à déserter. Il y eut en réalité un malentendu sur les intentions de Giono qui avait toujours souligné la valeur individuelle de ses positions. Il choisit finalement de n'être pas réfractaire, pour des raisons familiales et morales, jugeant son martyre inutile.
Sans doute quelques amis et certains pacifistes crurent-ils que Giono prendrait la tête d'une action concertée contre la guerre. Peut-être même y pensa-t-il un moment, poussé par la ferveur de ses admirateurs. Quelle fut l'audience réelle des positions de l'écrivain, reprises par la grande presse ? Son entourage immédiat ne comptait que quelques centaines de personnes et peu d'entre elles étaient décidées à mener un combat radicalement pacifiste. En 1939, après la parution de Refus d'obéissance, les Cahiers du Contadour publièrent quelques lettres de jeunes mobilisables qui demandaient conseils et directives au romancier. Mais il ne s'agissait que de cas isolés. L'influence de Giono est difficile à cerner car elle se manifestait de façon plus diffuse, en particulier dans le milieu enseignant et les mouvements de jeunesse. Son aura d'écrivain, la vision lyrique du monde et la magie du style de ses romans servirent également la cause qu'il défendait.
Échaudé par ce qui lui était arrivé en 1939, Giono renonça ensuite à agir sur le cours des événements. Il se tint à l'écart, ne prenant résolument parti ni pour la Résistance ni pour la Collaboration. Cependant, les thèmes de ses romans « paysans » [8], en accord avec l'idéologie vichyssoise, sa participation aux journaux de la Collaboration le firent apparaître comme favorable au nouveau régime. Comme beaucoup d'écrivains de talent, il avait été sollicité par la presse placée sous contrôle allemand, il avait rencontré et côtoyé des personnalités de la Collaboration littéraire lors de ses deux séjours à Paris, en mars et décembre 1942, et son nom avait même été avancé pour un voyage d'intellectuels français en Allemagne, auquel il ne se rendit d'ailleurs point.

GIONO INSCRIT SUR LES LISTES NOIRES

C'est en raison de ces activités qu'il fut arrêté à Manosque, en août ou septembre 1944 [9]. Prévenu la veille des risques qu'il courait par son ami André Camoin, président du Comité départemental de Libération, Giono refusa de s'enfuir. Camoin était-il obligé de le faire arrêter sur pression du CDL ? Quel rôle a alors joué Raymond Aubrac, commissaire de la République pour le Sud-Est, qui ne se souvient plus aujourd'hui d'avoir pris une décision dans cette affaire ? Giono resta interné plusieurs mois à Saint-Vincent-les-Forts, jusqu'au 31 janvier 1945. Un de ses anciens amis, Yves Farge, commissaire de la République à Lyon, ou d'autres résistants seraient-ils intervenus pour prolonger la détention du romancier afin de le « protéger » contre d'éventuelles représailles ?
Quoi qu'il en soit, dès l'été 1944, Giono fut inscrit sur les « listes noires » du Comité national des écrivains. Les communistes menèrent contre lui une vive campagne dans les Lettres françaises, où Tristan Tzara le chargea ignominieusement en octobre 1944. Pierre Citron nous apprend cependant que Georges Duhamel, Jean Guéhenno, Jean Paulhan et Charles Vildrac, tous membres du CNE, s'apprêtaient à intervenir en sa faveur quand il fut relâché. Que reprochait-on exactement à Giono qui n'était pas le seul à être publié dans la Nouvelle Revue Française ou à être joué sur une scène parisienne durant l'Occupation ? S'il ne s'était jamais prononcé publiquement en faveur de la Collaboration comme un Drieu La Rochelle, un Brasillach ou un Céline, il avait écrit dans La Gerbe, y publiant, fin 1942, début 1943, son roman Deux cavaliers de l'orage. Le 19 mars 1942, l'hebdomadaire rapporta également l'entretien qu'il avait eu avec Alphonse de Châteaubriant. Les propos de Giono en faveur d'une France paysanne et artisanale ne constituaient pas une apologie de la Collaboration, mais par sa présence l'écrivain semblait cautionner la politique pro-allemande et antisémite de la revue. Enfin, un reportage photographique sur l'écrivain parut en janvier 1943 dans Signal, édition française de la Berliner Illustrierte Zeitung.
L'erreur de Giono fut de croire, ou de vouloir croire, qu'il pouvait se contenter d'exercer son métier de romancier en dehors de toute considération politique. Il affirma en 1945 qu'il ne s'était jamais senti engagé par le contenu de La Gerbe. Mais il ne pouvait ignorer qu'Alphonse de Châteaubriant avait exprimé son admiration pour l'Allemagne hitlérienne dès 1937 dans La Gerbe des forces, ni dans quelles « conditions » paraissait la presse parisienne. Même s'il avait besoin d'être publié pour vivre, comment expliquer le choix de La Gerbe par un intellectuel mobilisé contre l'idéologie fasciste dans les années trente ? Inconscience d'écrivain voulant que son oeuvre paraisse à Paris malgré tout, dérive d'un pacifiste tenté par l'idéologie du rapprochement franco-allemand, alors que s'appesantissait le joug nazi ?
Giono n'est pourtant pas resté insensible aux malheurs des temps. Il a permis à des hommes et des femmes recherchés par la Gestapo, persécutés par le gouvernement de Vichy, de trouver un asile provisoire. Un trotskiste allemand, le musicien Jean Meyerowitz, la femme de Max Ernst et des résistants furent ainsi cachés au Contadour, mais Giono ne s'en vanta jamais publiquement par la suite. Après son deuxième voyage à Paris, suggère Pierre Citron, il aurait pris une plus juste conscience des réalités de l'Occupation et de ses responsabilités d'écrivain. En décembre 1943, la censure allemande interdit sa pièce Le Voyage en Italie qui mettait en scène un résistant à l'occupation française de la péninsule en 1798 [10].
A l'instar de tous les jeunes gens de sa génération, Giono fut jeté dans la Grande Guerre comme dans une aventure héroïque sur laquelle soufflait « un vent qui  entait la voile de mer et le pirate » (Jean Le Bleu). Mais l'expérience inoubliable des camarades morts à ses côtés, le souvenir des grandes offensives sanglantes en firent à jamais un pacifiste. Lorsqu'un nouveau conflit menaça, Giono, convaincu que les guerres ne résolvaient décidément rien, fit de la sauvegarde de la paix un objectif absolu. Même après l'annexion de la Tchécoslovaquie par Hitler, il voulut croire qu'on pouvait éviter un nouveau 1914. Son pacifisme intégral, joint au désir de ne pas encourager le nationalisme antiallemand, lui masqua la spécificité expansionniste et raciste d'un régime dont il avait pourtant dénoncé le totalitarisme. C'est dans cette illusion persistante, et non dans la volonté passionnée de faire reculer la guerre, que réside le drame de Jean Giono pacifiste.

Par Nicole Racine