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Hastings, 1066 : la plus longue bataille

Le 14 octobre 1066, le duc de Normandie Guillaume défait Harold II à la bataille d'Hastings. A l'inverse de ce qu'ont laissé penser les sources médiévales, le Conquérant a fait face à un adversaire valeureux et bien armé. Le combat n'était pas gagné d'avance.

La conquête de l'Angleterre en 1066 par le duc de Normandie Guillaume figure parmi les événements du Moyen Age qui nous semblent familiers, tant la représentation qu'en donne la tapisserie de Bayeux en réalité, une broderie est ancrée dans notre imaginaire. Réalisée sans doute à la demande du demi-frère de Guillaume, Odon de Bayeux, elle adopte un point de vue favorable aux Normands sans être pour autant exactement celui de la cour de Guillaume.

Les analyses récentes d'historiens comme David Bates ou Matthew Strickland ont permis de renouveler la compréhension de cet événement. L'analyse critique des textes écrits par des historiens médiévaux normands, donc en général favorables à Guillaume, a notablement progressé. Le poème sur la bataille d'Hastings, après avoir été un temps daté du début du XIIe siècle, a été réattribué par Frank Barlow à l'évêque Guy d'Amiens, qui le composa peu après la bataille et avec de bonnes informations. L'histoire militaire - y compris dans ses implications logistiques - a également évolué : elle laisse apparaître la bataille sous un jour nouveau. Les chercheurs ont notamment mis l'accent sur l'importance des mois et des semaines qui ont précédé la bataille et insisté sur les qualités de l'adversaire de Guillaume, le roi anglais Harold 1022-1066. Contrairement à ce qu'on a longtemps pensé, ce dernier ne s'est pas laissé facilement dominer mais a aussi imposé ses choix et est passé très près de la victoire.

Lorsque le roi d'Angleterre Édouard meurt le 5 janvier 1066, juste après la consécration de l'abbatiale de Westminster, les grands réunis proclament son beau-frère Harold roi. Mais Guillaume de Normandie est aussi prétendant au trône.

Pour comprendre les revendications de Guillaume, il faut remonter aux années 1050-1051, lorsque le roi d'Angleterre Édouard « le Confesseur » tente de rejeter la tutelle qu'exerce alors la famille de l'homme le plus puissant du royaume, Godwin, son beau-père. C'est à ce moment qu'il se tourne vers le duc de Normandie et lui promet sa succession, puisqu'il n'a pas d'héritier. Aucun document contemporain ne nous donne de détails sur cette promesse, mais Édouard, fils d'une grand-tante de Guillaume, Emma, a été élevé en exil en Normandie et s'est toujours montré favorable aux Normands.

Toutefois, une fois la crise de 1051 passée, Édouard ne fait rien pour accomplir sa promesse. Bien au contraire, il fait venir de Hongrie un lointain cousin, lui aussi prénommé Édouard, qui meurt cependant en arrivant dans l'île. C'est désormais le fils de Godwin, Harold, qui s'impose progressivement comme le meilleur successeur par sa vaillance et les spectaculaires victoires qu'il remporte en 1062-1063 sur les ennemis gallois.

En 1064, Harold se rend en Normandie pour des raisons obscures, peut-être simplement poussé par des vents contraires. Fait prisonnier par le comte Guy de Ponthieu, il est libéré grâce à l'intervention de Guillaume. Ce dernier l'accompagne ensuite dans une expédition en Bretagne, avant de prêter serment sur des reliques, selon la tapisserie de Bayeux. Le contenu de la promesse n'y est pas explicité, mais il est évident qu'il s'agit d'aider Guillaume à devenir roi à la mort d'Édouard. Il est impossible de savoir avec certitude ce qui s'est passé. Mais Guillaume laisse Harold repartir avec Haakon, l'un des deux otages que Godwin lui avait livrés en 1051, en signe de bonne volonté, et conserve l'autre, Wulfnoth, qui ne devait jamais être relâché !

Le dernier épisode de ce feuilleton se produit sur le lit de mort d'Édouard : le roi aurait désigné Harold comme héritier. Or, dans la tradition anglo-saxonne, un tel testament, per verba novissima « par les ultimes paroles », casse tous les autres. Pour le duc de Normandie, l'argument n'a pas de poids : il se considère toujours comme l'héritier désigné en 1051, confirmé en 1064 par Harold. L'affrontement est inévitable...

La noblesse anglaise n'a aucun mal à se rallier à Harold. Elle a depuis longtemps développé un sentiment national fort et n'est pas prête à laisser un étranger, qui ne parle pas anglais et n'a jamais montré d'intérêt pour le pays, devenir roi. De plus, un autre prétendant se prépare lui aussi à faire valoir des droits qu'il juge légitimes : Harald Hardrada, « le Sévère », roi de Norvège. Il dispose alors d'une flotte aguerrie et constitue un danger redoutable. Face à cette double menace, la population anglaise, « les uns mus par affection pour [le roi] , tous par amour pour leur patrie qu'ils voulaient, bien que la cause fût injuste, défendre contre des étrangers1 » , fait bloc derrière Harold.

Quelques jours plus tard, Guillaume est informé des événements par son efficace réseau de renseignements dans l'île. Il est trop fin politique pour en être surpris et sait sans doute que cette succession ne lui reviendra pas sans heurt. Mais il sait aussi que le moment lui est favorable. Ses deux adversaires sur le continent européen, le roi de France Philippe et le comte d'Anjou Geoffroi le Barbu, sont encore jeunes : si Édouard était mort quelques années plus tard, Guillaume n'aurait sans doute pas laissé son duché exposé aux attaques de ses voisins. Enfin, Guillaume sait qu'il a pour lui le soutien de l'Église. Le pape Alexandre II lui envoie la bannière de saint Pierre, symbole du soutien qu'il apporte à l'entreprise, plus d'ailleurs par opportunisme politique - la papauté est alors alliée avec les Normands en Italie depuis les années 1050 - que pour des considérations religieuses.

Si plusieurs invasions de l'Angleterre ont été des succès cf. p. 79 , les dernières en date sont toutes le fait des Scandinaves, dotés d'une culture maritime et d'une flotte dont les Normands sont dépourvus en 1066. En témoigne l'échec quelques années plus tôt du père de Guillaume, Robert « le Magnifique » 1027-1035, qui voulut lancer une expédition pour restaurer en Angleterre Édouard et son frère Alfred alors en exil en Normandie. L'opération fut un fiasco2.

UN SUCCÈS LOGISTIQUE

De nombreux Normands se montrent donc réticents - et le mot est sans doute faible - face à une entreprise si risquée. Les mercenaires et soldats étrangers, en revanche, affluent. Si les risques sont élevés, les possibilités de butin le sont aussi : le royaume d'Angleterre est le plus riche d'Occident. Guillaume multiplie conciliabules et réunions publiques pour convaincre les nobles normands de participer à son projet. Ses talents de meneur d'hommes sont également requis pour faire cohabiter ces combattants d'origines diverses durant plusieurs mois, sans heurts ni tensions majeurs. Une anecdote lève le voile sur les difficultés qu'il rencontre durant cette phase préparatoire : lorsqu'il déplace sa flotte en septembre, plusieurs navires font naufrage. Selon Guillaume de Poitiers, le duc fait enterrer en cachette les défunts afin de ne pas démoraliser les autres marins et augmente les rations. « Par des encouragements divers, il retint ceux que l'effroi gagnait, il rendit coeur aux pusillanimes. »

Une fois les hommes convaincus, il faut encore les rassembler avec leurs chevaux, les nourrir, évacuer les déchets et équiper la flotte nécessaire à la traversée. L'estuaire de la Dives est choisi comme lieu de rassemblement d'une grande partie au moins de la flotte. Il constitue alors une sorte de lac intérieur, à l'abri d'un coup de main des navires anglais. Des bateaux de toute nature sont réquisitionnés et de nombreux navires construits. Contrairement à ce que la tapisserie de Bayeux peut laisser penser en ne représentant que des navires très longs de type scandinave, bien d'autres types d'embarcations sont nécessaires pour transporter la cargaison. L'intention du ou des artistes est toutefois claire : en accordant une large place à cette phase de construction navale, ils parviennentt à nous donner une idée de l'importance que prit ce chantier.

Les détails manquent malheureusement pour compléter ces informations. Il n'existe pas de renseignements sur la manière dont ces préparatifs sont menés, mais l'absence de problèmes majeurs est remarquable : aucune épidémie n'est mentionnée dans les textes alors que plus tard, en Angleterre, la dysenterie fera des ravages dans l'armée de Guillaume. Il ne semble pas non plus que les hommes rassemblés aient eu à piller le pays pour se ravitailler. L'administration normande est bien plus développée et plus efficace que celle des autres principautés du royaume de France.

Le 8 septembre, Harold licencie son immense flotte qui surveille la côte sud de l'Angleterre. En mai, elle a dû intervenir contre le frère de Harold, Tostig, qui, en révolte contre son frère, a ravagé la côte du Kent. Mais après quatre mois, elle ne dispose plus assez de ravitaillement et Harold a peut-être cru que Guillaume ne traverserait plus. D'où la question qui agite les historiens depuis des siècles : Guillaume a-t-il fait exprès de repousser son départ pour que les troupes de Harold se démobilisent en faisant croire à ce dernier que les vents contraires empêchaient la traversée3 ? Rien ne permet de confirmer cette hypothèse. Il serait même surprenant que les historiens normands contemporains comme Guillaume de Poitiers ou Guy d'Amiens auteur d'un poème sur la bataille d'Hastings développent longuement ce thème des vents contraires s'il s'agissait là d'une invention stratégique de Guillaume. Ce mauvais temps dans la Manche est du reste bien attesté. En rentrant à Londres, plusieurs navires anglais qui surveillent la côte font naufrage et la flotte normande connaît une mésaventure semblable lors de son transfert de l'estuaire de la Dives vers Saint-Valéry-sur-Somme le 12 septembre.

Le grand départ a finalement lieu le 28 septembre. Or, dix jours plus tôt, le 18 septembre, Harald Hardrada a débarqué dans le nord de l'Angleterre à la tête de plusieurs centaines de navires. Le 20, il bat les Anglais près d'York. Harold d'Angleterre se précipite alors vers le nord en rassemblant toutes les troupes disponibles : en cinq jours, il parcourt 300 kilomètres et remporte le 25 septembre l'écrasante victoire de Stamford Bridge, tuant le roi de Norvège, qui ne se doutait pas du tout de son arrivée. Trois jours plus tard, les Normands débarquent, alors que Harold est encore à l'autre bout du pays. Guillaume a-t-il attendu le débarquement des Norvégiens pour traverser ? On est tenté de penser que ce fut le cas, mais on s'étonne encore une fois que les historiens normands, si prompts à vanter les talents tactiques de Guillaume, ne le mentionnent pas.

La traversée des Normands se déroule sans encombre. Les hommes débarquent à Pevensey, mais Guillaume se hâte de les déplacer à Hastings, sur une péninsule légèrement à l'est, dans le Wessex, le coeur du patrimoine de Harold. Son intention est de contraindre le roi d'Angleterre à livrer bataille. Il ne souhaite pas s'enfoncer en territoire ennemi, où il risque de se faire surprendre dans des embuscades. Si ce dernier choisit d'attendre, il pourra ramener toute son armée vers le sud et la renforcer grâce à la levée générale. Guillaume entreprend alors de ravager les alentours d'Hastings : il connaît le caractère et la bravoure de Harold et sait que ce dernier ne laissera pas son autorité ainsi remise en cause. Il espère le pousser à l'affrontement. Et c'est ce qui se produit : le roi se rend à Londres et, malgré les recommandations de ses conseillers, se précipite vers le sud pour livrer bataille, sans avoir pleinement reconstitué son armée.

Son but est de prendre Guillaume par surprise comme il l'a fait avec Harald Hardrada, mais des éclaireurs normands préviennent le duc de son arrivée. Tôt le matin du 14 octobre, Guillaume met ses troupes en mouvement. Mais l'ennemi est plus près qu'il ne l'avait pensé. Il ne peut prendre position sur la colline de Senlac qui contrôle la route vers Londres et Douvres, et se trouve ainsi placé dans une position peu favorable, en contrebas de ses adversaires. Les Normands doivent réussir à enfoncer les rangs du « mur de boucliers » constitué par les troupes d'élite de Harold, les housecarls, renforcé par les hommes levés sur place. S'ils n'y parviennent pas, ils se trouveront enfermés dans la péninsule et Harold pourra recevoir de nouvelles troupes et étouffer les Normands.

Pour Guillaume, la flotte anglaise qui patrouille au large interdit tout retour en arrière. Inversement, la pente escarpée derrière les Anglais leur interdit oute retraite en bon ordre : l'un ou l'autre des adversaires doit être anéanti.

Vers 9 heures, près de 10 000 combattants de chaque côté se font face4. On n'a pas vu un tel affrontement dans l'ouest de l'Europe depuis la victoire de l'empereur germanique Otton Ier sur les Hongrois au Lechfeld en 955. Les Normands disposent d'une cavalerie dont les Anglais sont dépourvus. Ils possèdent également des archers et quelques arbalétriers, alors que la plupart des archers anglais ont été tués par les Norvégiens ou n'ont pu rejoindre Hastings à temps. Les housecarls de Harold disposent, eux, d'une longue hache. Les découvertes archéologiques montrent que les Normands, comme de nombreux Anglais, possèdent aussi une longue épée. L'équipement défensif est comparable : un bouclier en forme d'amande, une cotte de mailles assez semblable du moins pour les plus fortunés.

UNE PARTIE D'ATTAQUE-DÉFENSE

Guillaume tente de profiter de ces différences d'armement offensif en engageant les archers, afin d'émousser les rangs anglais. Mais il s'aperçoit de l'inutilité de cette tentative. Les arcs normands ont une portée limitée environ 50 mètres et leurs traits se fichent dans les boucliers anglais sans les endommager. Il décide donc d'engager l'infanterie, puis la cavalerie, dont les efforts sont vains durant plusieurs heures. Jusqu'à une période récente, la majorité des historiens, à la suite des récits normands, ont fait de la cavalerie l'arme de la victoire d'Hastings. Mais cette idée ne résiste pas à l'analyse détaillée. L'organisation des bataillons de Guillaume, avec les archers situés devant les fantassins et les cavaliers derrière, indique que l'effet de choc n'est pas recherché comme il l'aurait été à la fin du Moyen Age. De plus, les marécages au bas de la colline, puis la pente, ralentissent les assauts qui se brisent sur le mur de boucliers anglais, une excellente défense contre les charges. La durée de la bataille, l'une des plus longues du Moyen Age - elle dura six ou sept heures -, prouve qu'il n'y eut pas d'arme miracle.

La résistance tactique et obstinée des Anglais est pour les Normands et leurs alliés une douloureuse surprise. Vers la fin de la matinée, l'aile gauche de Guillaume, constituée de contingents bretons, commence à flancher. Il faut toute l'énergie du duc pour rallier ses troupes. Épisode célèbre entre tous, il ôte son casque pour prouver qu'il n'est pas mort. Les Normands et les Bretons ainsi ralliés peuvent se retourner contre les Anglais qui ont imprudemment abandonné leur formation en se jetant à leur poursuite. Réalisant que ce stratagème fonctionne, ils l'utilisent de nouveau à plusieurs reprises au cours de l'après-midi.

Cette tactique de la « fuite simulée », qui requiert une grande coordination pour effectuer ensemble la volte et surprendre l'adversaire, n'est pas vraiment novatrice. Elle est volontiers utilisée par les cavaliers normands qui s'y entraînent durant leur formation militaire. Mais la majorité des « guerres » du XIe siècle sont d'ampleur très limitée : quelques dizaines d'hommes seulement s'affrontent dans des coups de main où la ruse est primordiale. Dès qu'une troupe se sent en position d'infériorité, elle fait demi-tour et refuse le combat. A Hastings, la nouveauté et la surprise pour Harold réside dans l'échelle à laquelle le duc a utilisé cette stratégie.

Les événements se sont donc sans doute déroulés ainsi : dans la matinée, Guillaume a successivement lancé ses différentes armes à l'assaut de la colline, en vain. A la suite de la panique des soldats bretons, il a réalisé qu'il avait tout intérêt à dégarnir et désorganiser les rangs anglais, surtout ceux des mobilisés de fraîche date, moins disciplinés, en recourant à la fuite simulée, une tactique qu'il a mise en oeuvre lors de la reprise du combat durant l'après-midi. Mais il ne parvient pas à venir à bout de la garde rapprochée de Harold. En milieu d'après-midi, la situation n'est guère reluisante pour Guillaume. Ses hommes n'ont toujours pas réussi à prendre position sur la crête pour enfoncer les rangs anglais. Or s'ils n'y parviennent pas avant la nuit, la défaite est inexorable. Guillaume lance alors ensemble ses différentes armes. C'est à ce moment qu'il aurait demandé à ses archers de tirer vers le haut, le seul moyen de les utiliser dans une situation de combat rapproché sans tuer ses propres soldats.

Enfin, les rangs anglais commencent à céder et un groupe de chevaliers normands parvient à tuer Harold. Ses frères Leofwine et Gyrth, aux commandes des ailes, sont sans doute déjà morts. La légende, confirmée par la tapisserie de Bayeux, veut que Harold ait reçu une flèche dans l'oeil. Mais la scène suivante montre le roi anglais à terre, achevé à coups d'épée : une version également avancée par plusieurs historiens normands. Que s'est-il réellement passé ? Soit Harold a d'abord été blessé par une flèche, puis achevé ; soit il a simplement été tué à l'épée et l'épisode de la flèche est né d'une mauvaise interprétation de la tapisserie. Quoi qu'il en soit, la mort de Harold ne met pas immédiatement un terme au combat. Mais de nombreux Anglais prennent la fuite. Lorsque l'obscurité tombe, la victoire de Guillaume est totale.

La préparation de la conquête et le déroulement de la bataille révèlent les qualités de stratège et de leader de Guillaume. Rien ne se déroula ce 14 octobre 1066 comme il l'avait prévu, et pourtant il parvint à s'adapter. Il eut un adversaire que les historiens ont fini par réhabiliter : Harold était incontestablement un chef militaire de talent, comme le prouve sa capacité à tenir sa troupe rassemblée et ordonnée durant des heures face aux assauts incessants des Normands. Sa décision de se précipiter afin d'affronter Guillaume contre l'avis de ses grands - de même que Guillaume avait dû convaincre ses proches de traverser la Manche - n'était pas si irrationnelle, puisque l'effet de surprise faillit réussir. La fatigue de ses troupes et l'absence des archers ont peut-être été les facteurs décisifs de sa défaite. On peut aussi suggérer, à l'inverse, que l'expérience acquise à Stamford Bridge quelques semaines plus tôt contre les Norvégiens, première bataille rangée livrée par Harold, était un atout précieux et qu'il fallait conserver la cohérence et l'exaltation de ses hommes.

Hastings n'est ni la victoire de la cavalerie sur l'infanterie, ni le triomphe de l'ordre « féodal » des Normands sur l'organisation plus « démocratique » des Anglais, comme les historiens anglais du XIXe siècle aimaient à le représenter. Il s'agit plutôt d'un affrontement hors norme entre deux grands chefs qui n'avaient pas ou peu d'expérience de telles batailles et surent s'adapter dans l'urgence. La victoire normande tint à peu de chose et, en ce sens, on peut reprendre une image fréquemment employée par les historiens britanniques : Hastings, c'est Waterloo sans les Prussiens. Par ses conséquences, ce fut même bien plus que cela, tant la disparition de l'Angleterre anglo-saxonne fut radicale. Dans les mois et années qui suivirent, la plupart des nobles anglo-saxons furent écartés du pouvoir ou condamnés pour rébellion. C'est d'ailleurs en pénitence pour la mort de tant d'hommes que Guillaume décida par la suite de faire construire sur le lieu de la bataille une abbaye. Il n'en vit pas l'achèvement, mais son nom, « Battle Abbey », dit bien la force du souvenir attaché à ce lieu où bascula le destin d'un royaume, en cette journée d'automne 1066.

Par Yann Coz