L’Historial de Péronne fête ses vingt ans

Situé à proximité du champ de bataille de la Somme, l’Historial de la Grande Guerre de Péronne regroupe depuis maintenant vingt ans un musée et un centre de recherches consacrés à la Première Guerre mondiale. L’historien Stéphane Audoin-Rouzeau, président du centre international de recherches de l’Historial, dresse le bilan de cette double décennie et se projette déjà vers l’avenir.

L’Histoire : L’Historial de Péronne fête son vingtième anniversaire. Quelle est la genèse du projet ? Quels étaient les objectifs au moment de sa création ?
Stéphane Audoin-Rouzeau : L’Historial de Péronne [1] est né de la volonté d’un homme, Max Lejeune, au milieu des années 1980. Ce dernier était Président du Conseil général de la Somme ; son enfance avait été très marquée par la Grande Guerre, via son père, instituteur, revenu mutilé des combats. A la fin de sa carrière politique, il a voulu, dans son département, un musée sur le Premier Conflit mondial. Un musée implanté par conséquent sur les lieux d’une des plus grandes batailles du XXe siècle, une bataille d’ailleurs inconnue des Français alors qu’elle est immensément connue dans tout le monde anglo-saxon : la Somme (juin-novembre 1916).
Ceci dit, le projet était plutôt sous-dimensionné au départ ; c’est son premier concepteur, Gérard Rougeron, qui l’a en quelque sorte « dilaté », internationalisé, qui en a modernisé la conception d’ensemble. Il a voulu aussi adosser le musée à un Centre de recherche susceptible non seulement d’accompagner la création du musée, mais de continuer à travailler au-delà de son ouverture, intervenue à l’été 1992. C’est également dans cette phase originelle que fut choisi le nom du futur musée – Historial, combinant « Histoire » avec « Mémorial » –  et le lieu d’implantation : Péronne. Ce qui le plaçait sur le champ de bataille lui-même [2] tout en visant un rééquilibrage du département au profit de sa partie orientale. C’était là, évidemment, un défi redoutable…
Quant aux objectifs, ils devinrent vite très ambitieux : un grand architecte pour le bâtiment, une muséographie audacieuse, une équipe internationale d’historiens, une conservation qui se tenait à bonne distance des préoccupations habituelles en matière de « musée de guerre ». Le tout avec à l’arrière-plan un soutien extraordinairement généreux du Conseil général… Sans être nécessairement d’accord, bien au contraire, chacun avait conscience que l’on se devait de proposer un musée de la Grande Guerre complètement différent de tout ce qui s’était fait jusqu’ici.

L’Histoire :  Quel bilan tirez-vous de cette double décennie ? Sur le plan pédagogique comme sur le plan scientifique ?
Stéphane Audoin-Rouzeau : D’un point de vue d’historien de la Grande Guerre, le bilan est considérable. Il est évident que grâce à son centre de recherche, la « proposition » centrale de Péronne – proposition qui déplaçait 14-18 du côté d’une histoire et d’une muséographie de type « culturel » – a ouvert une large brèche. Idem dans la muséographie du phénomène guerrier [3] et, parallèlement, dans l’historiographie de la Première Guerre mondiale et, finalement, dans la manière d’aborder le phénomène guerrier en général. Évidemment, tout ceci ne s’est pas fait immédiatement et ne s’est pas fait sans résistance : si le musée de Péronne est peu critiqué, les historiens groupés dans son centre de recherche sont parfois détestés. C’était sans doute le prix à payer…
En tout cas, il est clair qu’un pas historiographique immense a été fait en 20 ans : entre l’historiographie de la Grande Guerre du début des années 1990 et celle qui s’écrit aujourd’hui, en France comme dans le reste du monde, il y a un gouffre. Certes, l’Historial et ses historiens ne sont pas responsables à eux seuls de la totalité du phénomène, mais il est certain qu’ils y ont beaucoup contribué.
Sur le plan pédagogique, il est clair que la « proposition » de Péronne a profondément influencé l’enseignement de l’histoire dans le secondaire, comme le montrent les nouveaux programmes scolaires de la classe de Première, par exemple. Sous cette dernière  forme, d’ailleurs, ce n’est sans doute pas la partie la plus satisfaisante du bilan de ces vingt dernières années, même si l’Historial de Péronne et les historiens de son centre de recherche ne peuvent être directement incriminés.

L’Histoire : Parmi les manifestations et les réalisations de l’Historial, quelles sont, pour vous, les plus belles réussites ?
Stéphane Audoin-Rouzeau : Dans le musée lui-même, je tiens pour une réussite historique et muséale de tout premier ordre la salle 2, avec ses fosses emplies d’uniformes que le visiteur découvre depuis une rampe qui symbolise la « descente » dans la guerre. Je crois aussi que la salle 3 est une des plus extraordinaire synthèse pour donner une idée de la dynamique du conflit qui, à partir de 1916, a joué au profit des puissances alliées et au détriment des puissances centrales.
Au titre des réussites muséales, je citerai quelques acquisitions exceptionnelles, comme la série de gravures d’Otto Dix intitulée « Der Krieg », que le musée possède au complet. Il y a aussi les expositions temporaires, dont plusieurs ont été très marquantes : sur la bataille de la Somme en 2006 ; sur les enfants ; sur les animaux… Je ne donne là que quelques exemples…
Parmi les manifestations, je crois qu’une des plus importantes, dans la durée, aura été l’attribution, chaque année, de bourses de recherche à de jeunes doctorants : ceci  a contribué à articuler autour de Péronne un remarquable réseau international de jeunes chercheurs travaillant sur la Première Guerre mondiale. Mais je crois beaucoup aussi au programme de conférences du musée et à la présence que celui-ci a acquis dans les médias.
Au total, c’est la surface sociale et culturelle acquise par ce musée de taille pourtant relativement restreinte, placé en un lieu pas toujours aisément accessible, qui reste sans doute sa plus grande réussite. Sa notoriété, en quelque sorte.

L’Histoire : Quels sont les projets de l’Historial pour les prochaines années ?
Stéphane Audoin-Rouzeau : Les projets sont nombreux. D’un point de vue purement scientifique, il faut signaler que le centre de recherche du Musée est en charge d’une immense histoire de la Première Guerre mondiale que publiera en 2014 Cambridge University Press, et Fayard en langue française. A cet égard, 2014 – et les années suivantes – mobilisera évidemment beaucoup le musée : la grande exposition du centenaire sera consacrée au « son » de la Grande Guerre – ce qui intègre la musique mais pas seulement ! Ce sera d’ailleurs un défi aussi bien musicologique qu’historiographique et muséal car, à proprement parler, on ne connaît pas le son de la guerre de 1914-1918.
L’Historial souhaite d’autre part renouveler son propos d’ensemble : il est à présent nécessaire d’internationaliser encore plus largement la muséographie (on ne peut plus s’en tenir au seul front occidental) mais aussi d’élargir chronologiquement le « spectre » du musée, en commençant plus tôt (guerre des Boers, guerre russo-japonaise, guerres balkaniques…) et en finissant…plus tard !
La catastrophe du « premier XXe siècle », issue de la Grande Guerre, l’Historial doit absolument la muséographier et la faire comprendre bien mieux et bien plus longuement qu’il ne le fait aujourd’hui. C’est à cela que nous travaillons.

(Propos recueillis par Olivier Thomas).

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1. "L'Historial fête ses 20 ans", du 8 septembre à avril 2013 à l'Historial de la Grande Guerre, Château de Péronne, BP 20063, 80201 Péronne cedex

Rens.: www.historial.org ou 03 22 83 14 18.

2. Péronne était la ville de l’immédiat arrière-front allemand en 1916.
3. Il n’est que de voir les nouvelles salles du Musée national des Invalides consacrées à la Première Guerre mondiale ou à la période moderne par exemple.

 

Par Stéphane Audoin-Rouzeau