L'historien britannique Eric John Hobsbawm est mort.
Grand spécialiste du XIXe siècle auquel il consacra une trilogie - L'Ère des Révolutions (Fayard 1970), L'Ère du capital (Fayard, 1978) et L'Ère des empires (Fayard 1989) -, Eric John Hobsbawn est mort lundi 1er octobre. Nous avions fait en 1987 le portrait de celui qui a introduit la notion de « long XIXe siècle » pour qualifier la période allant de 1789 à 1914.
"Londres en hiver. Un escalier monumental, une galerie d'ancêtres, des boiseries qui craquent, des lambris discrets, des gentlemen chuchotants, la fumée des cigares... Nous sommes à l'« Athaeneum », un des plus fameux clubs de la dernière capitale d'empire en Europe. Ici plus qu'ailleurs, on prend l'exacte mesure du mot « tradition ». Au salon, près de la cheminée, enfoncés dans de profonds chesterfields qui ont fait leur temps depuis longtemps, quelques hommes (bien sûr) sont plongés dans la lecture des quotidiens du jour. Un rapide coup d'œil circulaire permet de comprendre que dans ce club, qui regroupe depuis le siècle dernier le gratin intellectuel et scientifique, toutes les tendances politiques sont représentées. Dans ce paysage de Times, de Guardian, d'Independant et de Daily Telegraph ce qui surprend le plus c'est... Le Monde des livres — derrière lequel on trouve Eric John Hobsbawm.
« Asseyez-vous, je vous en prie. Ici, nous sommes au cœur du système. C'est mieux pour bavarder. Ne vous retournez pas : savez-vous qui est au juste derrière vous, caché derrière les pages saumon du Financial Times ? Notre ancien Premier ministre James Callaghan... »
Ni fascination ni admiration dans cette remarque. Pas même de la fierté. Seulement l'expression d'une intense curiosité. N'allez pas croire que Hobsbawm est un pilier de l'endroit. Il n'est membre du club que depuis quelques années. Sachant la retraite proche, il lui fallait retrouver un centre, un Q.G., un pôle à défaut d'un bureau. Plutôt que le « Carlton », conservateur, ou le « Garrick » où l'on côtoie surtout des journalistes et des juristes, il a préféré cet « Athaeneum » qui compte quelque deux mille membres et dont le formulaire d'entrée relatif au parrainage pose une question qui le distingue des autres : connaissez-vous le candidat personnellement ou d'après ses œuvres ?
En France, on ne connaît Eric Hobsbawm qu'à travers ses œuvres. Dans son panthéon privé, on trouve côte à côte Marx et le jazz, Duke Ellington et la classe ouvrière, mais aussi le football, les pubs... Et l'histoire.
L'histoire, il l'a rencontrée sur le terrain. Eric Hobsbawm a eu dix-neuf ans en 1936. Une coïncidence qui donne déjà des repères. De père anglais d'origine russo-polonaise, de mère autrichienne, il perd ses parents dans les années trente. Élevé à Vienne puis par sa famille à Berlin, c'est dans cette dernière ville qu'il poursuit ses études secondaires de 1931 à 1933. « Je figurais comme Anglais et non comme Juif. Ça m'a évité certains problèmes », dit-il avec un art consommé de l'understatement (euphémisme), dont ses compatriotes excellent. « C'était une période de haute politisation, bien que mon lycéen 'ait pas été très nazi mais plutôt conservateur impérial. Cet établissement a tout de même donné deux volontaires aux Brigades internationales pendant la guerre d'Espagne. »
Dès ses jeunes années, on le tient pour communiste. Il fait tout pour, même s'il n'est pas tout à fait certain de ce que l'étiquette recouvre. Jusqu'au jour où un de ses professeurs lui dit : « Vous vous prétendez communiste, mais vous n'y connaissez rien. Allez donc faire un tour à la bibliothèque!» Hobsbawm y découvre Marx. Une révélation qui décidera de sa vocation d'historien. « Mon marxisme d'origine était assez mécanique, reconnaît-il. C'était celui de l'époque stalinienne. D'une façon excessive, nous recherchions les bases de classe des phénomènes de superstructure. Cela nous donnait une illumination extraordinaire, le sentiment d'avoir compris quelque chose. »
1936. Le voilà communiste orthodoxe. Dans la ligne. Pendant vingt ans exactement, il n'en déviera pas. Installé à nouveau en Angleterre, il est mobilisé pendant six ans durant la Deuxième Guerre mondiale, comme sergent, dans les services d'éducation de l'armée. Cela ne l'empêchera pas de poursuivre ses recherches sur ce qui va devenir sa période de prédilection — fin XIXe, début XXe siècle — et de consacrer sa thèse de doctorat en philosophie à l'histoire de la Fabian Society jusqu'à la guerre de 1914. Puis Hobsbawm entre au Birkbeck College de l'université de Londres. Nous sommes en 1947. Il y enseignera jusqu'en 1982. Autrement dit, toute sa carrière, même s'il donne aussi des cours à Cambridge et à l'étranger, notamment à la New School for Social Research de l'université indépendante de New York.
Mais pour lui, Birkbeck College, c'est spécial, c'est à part. Certes, ici comme ailleurs, il donnait un cours sur la classe ouvrière à la fin du siècle dernier. Mais les auditeurs n'étaient pas les mêmes :« J'y ai toujours eu des salariés comme étudiants, pas des chercheurs. Des gens qui gagnaient leur vie parallèlement à leurs études. Ça compte beaucoup : ils ont une expérience, un vécu différent »...
Pour lire l'article en intégralité :
Eric Hobsbawm, de Marx à... Billie Holiday, par Pierre Assouline, L'Histoire n°100, mai 1987, p. 95.
Pour en savoir plus :
Working Class Heroes, par Eric John Hobsbaw, Les Collections de L'Histoire n°35, avril-juin 2007, p. 80.
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