Jacques Le Goff et l’enseignement de l’histoire à l’Ecole

Parmi les nombreuses facettes de Jacques Le Goff, l’une d’entre elle semble avoir été oubliée,  dans les hommages justifiés qui viennent de lui être rendus, son rôle dans la question de l’enseignement de l’histoire à l’Ecole. Il est vrai qu’elle ne l’a occupé pleinement  que pendant une courte durée, moins de deux ans, de janvier  1984 à septembre 1985.

Le contexte est connu. J’ai eu l’occasion de l’évoquer pour les trente ans de L’histoire1. Tout au long des années 1970, l’histoire scolaire était en recul. Elles disparaissaient dans les activités d’éveil à l’école primaire. Ses horaires diminuaient dans l’enseignement secondaire et  un enseignement  thématique (étude d’un sujet, par exemple les transports ou l’alimentation à travers les siècles)  tendait à remplacer l’enseignement chronologique traditionnel. L’opinion s’en émouvait en 1979-1980. Arrivé au pouvoir François Mitterrand relayant cette inquiétude demanda à son ministre Alain Savary de prendre en main le dossier. Celui-ci chargea René Girault professeur d’histoire contemporaine à Paris 1 de mener une enquête sur le sujet, conclue par un rapport. A la suite de ce rapport et après une intervention de Président de la République en personne, un grand colloque fut organisé à Montpellier du 19 au 21 janvier 1984, inauguré par le Premier Ministre, Pierre Mauroy. C’est Jacques Le Goff qui est chargé du rapport final. Il avait auparavant déjà participé au débat, mais à sa manière, fine et nuancée. Il dénonçait  les dérives de l’enseignement d’alors comme : un « certain mépris des faits » et une forme de thématisme n’avait pas de sens privé  d’une insertion dans la société globale, mais il critiquait tout autant « certaines conceptions traditionnelles de l’histoire toujours très répandues ». Il reconnaissait trois mérites  à l’évolution des programmes, l’apparition de nouveaux espaces, le monde musulman l’Amérique latine ou l’Extrême Orient, de nouveaux domaines comme les techniques ou la vie matérielle, et un effort pour une histoire qui ne soit  pas accumulation de dates,  mais « ensemble des questions sur une société »2. C’est à cause de cette position nuancée qu’il avait été choisi et c’est dans cet esprit qu’il fit son rapport final. Qui a eu la chance d’assister à ce colloque,  se souvient encore du grand moment que fut l’écoute  de son exposé, le souffle inspiré qui l’animait, l’équilibre de son propos, l’intelligence de ses propositions. Un seul exemple sur un sujet controversé, la chronologie. Il la défendait, mais en demandant de la moderniser : « Introduisons les dates concernant les phénomènes historiques qui nous semblent importants, économiques, sociaux, scientifiques, culturels.3

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A la suite de ce colloque, Jacques Le Goff fut chargé de présider une commission pour suivre  les mesures proposées par le colloque, René Girault en étant le rapporteur général. Pendant dix-huit mois, il anima avec beaucoup de doigté un groupe d’une grande diversité, tant dans les fonctions que dans les sensibilités, toujours disponible et ne ménageant jamais sa peine. En septembre 1985, il me fit l’honneur de me demander de lui succéder. Et je me rappelle encore combien fut agréable et facile cette passation de relais.

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Il rendit un dernier service à la cause de l’histoire scolaire et non des moindres, peu après. Jean Pierre Chevénement,  alors ministre l’Education Nationale,  s’était mis dans l’idée de bâtir les programmes de Lycée autour de l’événement de l’histoire qu’il estimait central, la Révolution française.  Sans minimiser l’importance  du phénomène, la Commission, mais aussi l’inspection générale estimait cette conception dommageable à l’éducation historique des jeunes de la fin du XXe siècle, dans la mesure où cela conduisait à arrêter l’enseignement de l’histoire à 1945, faisant l’impasse totale sur l’histoire du présent  sans parler de l’enfermement hexagonal. Nous l’appelèrent au secours, pour renforcer notre position Il vint nous épauler dans une entrevue directe avec le ministre. Celui-ci  eut l’intelligence de ne pas s’obstiner. Nul doute que la  renommée de Jacques Le Goff  ait joué un rôle majeur. Sans compter que médiéviste, il ne pouvait être accusé de plaider pour  sa spécialité. Qu’il ait ainsi défendu  ainsi une histoire qui ne négligeait pas le présent, en disait long sur sa large vision de notre discipline.

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1 Philippe Joutard,  « Mitterrand, professeur d’histoire » Special 30 ans, L’histoire, mai 2008

2 Voir son entretien dans Le Monde de l’Education,  mai 80, N°61 d’où sont tirées les citations.

3 Patrick Garcia et jean Leduc,  L’enseignement de l’histoire en France de l’Ancien Régime à nos jours, Colin, p.230-234.

Par Philippe Joutard