Jean Vilar ou la nécessité de faire "respirer" le théâtre
La 66e édition du Festival d'Avignon s'ouvre dans la Cité des papes samedi 7 juillet. Une occasion de revenir sur la vie de son créateur, Jean Vilar, qui aurait eu 100 ans cette année...
Il y a environ cinquante ans, Jean Vilar, futur animateur du fameux Théâtre national populaire (TNP) où s’illustrera notamment Gérard Philipe, créait le Festival d’Avignon, aujourd’hui véritable institution nationale. Quelles étaient les motivations et les ambitions de ce passionné de la scène, qui sut ainsi faire aboutir son vieux rêve de démocratisation de la culture ?
L’aventure a commencé en 1912 à Sète où naît le premier fils Vilar. Fils de petits commerçants-bonnetiers, Jean Vilar reste fidèle à cette origine populaire, mais non ouvrière, qui dicte largement sa conception du peuple. En effet, le peuple de Vilar, à l’image de celui de Michelet, n’est pas le prolétariat en marche que défendent les socialistes de l’époque, mais, comme il le définit joliment, « le petit boutiquier de Suresnes et le haut magistrat, l’ouvrier de Puteaux et l’agent de change, le facteur des pauvres et le professeur agrégé. »
Par ailleurs, il revendique sa filiation comme prélude d’une vocation de direction théâtrale : « Je crois que c’est un bon commencement pour faire du théâtre que d’être le fils d’un commerçant. [...] Le théâtre n’est pas seulement une discipline artistique dans une tour d’ivoire, bien au contraire, c’est un contact direct avec le spectateur, et disons-le, avec l’acheteur. » Et Vilar se targuera de gérer un théâtre national avec l’austérité et la rigueur d’un épicier.
En 1933, son bachot en poche, il monte à Paris pour poursuivre des études de lettres à la Sorbonne, conformément à l’itinéraire classique d’ascension sociale et géographique propre à l’école républicaine. Il est alors un pion négligent au collège Sainte-Barbe — Jean-Louis Barrault l’est à la même époque au lycée Chaptal —, lit avec fringale et annote fiévreusement les classiques. Mais le théâtre, auquel il ne se destine aucunement, n’apparaît dans sa vie qu’un an plus tard, avec la découverte purement hasardeuse du travail de Charles Dullin, un des metteurs en scène fondateurs du Cartel1, lorsqu’un ami l’amena à une répétition de Richard III. Ce fut, semble-t-il, la révélation : Vilar s’inscrit immédiatement à l’école de l’Atelier. Dullin, aux côtés duquel il vit et travaille de 1934 à 1937 de façon assez obscure — Vilar dira lui-même qu’il fut un élève assez ignoré du maître qui ne croyait pas en son talent d’acteur —, eut une influence décisive sur l’avenir du jeune Sétois qui nourrit à son égard « l’affection vive, souvent agressive qu’éprouve le fils à l’égard de celui qui lui donna le jour ».
Vilar révère chez son maître le formateur, le patient pédagogue de l’Atelier, dont le nom symbolise toute une conception du théâtre, celle de l’expérimentation, du tâtonnement, de la recherche infinie. Cette admiration est justifiée : Dullin est dans les années 1930 une des grandes personnalités du théâtre français. Artisan de la rénovation théâtrale entreprise par Jacques Copeau au Vieux-Colombier à partir de 1913 et poursuivie par le Cartel, Dullin est partisan d’un théâtre épuré et exigeant, mais aussi l’un des premiers à s’interroger sur la nécessité de décentraliser l’activité dramatique hors de l’enceinte parisienne.
A partir de 1937, Jean Vilar passe trois ans sous les drapeaux avant de revenir dans le Paris de l’Occupation. Il fait alors sa première expérience d’« animateur culturel » au sein de l’association Jeune France, créée en décembre 1940, en quête d’une régénération culturelle qui pouvait résonner favorablement aux oreilles du nouveau régime, et dont le théâtre, dirigé en zone Nord par Jean Vilar, était une des activités artistiques privilégiées. Par ailleurs, sa vocation de comédien est confirmée par les tournées qu’il entreprend avec La Roulotte d’André Clavé, jouant aux quatre coins de France sur de fragiles tréteaux et ainsi formé à la dure école de Molière. Pour Jean Vilar comme pour l’ensemble des troupes de théâtre populaire, la période de Vichy est plutôt faste.
« Il faut faire respirer le théâtre »
On comprend mieux ce paradoxe à la lecture du Théâtre populaire de Jacques Copeau, publié en 1941. A cette date, Copeau, en phase avec les idées maréchalistes, juge la déchéance du théâtre comme consubstantielle à une société qualifiée de décadente… Le théâtre populaire a pour mission de contribuer à la reconstruction spirituelle de la nation. Le renouveau théâtral « se confondra avec l’aspiration unanime du pays, avec l’unique devoir de tous les Français d’aujourd’hui : la réfection de la France. Il n’y a pas d’alternative, pas de choix possible. Ce qu’il nous faut, c’est un théâtre de la nation. Ce n’est pas un théâtre de classe et de revendication. C’est un théâtre d’union et de régénération ». Ainsi l’espérance du théâtre populaire marque-t-elle les deux premières années de l’Occupation d’un sceau d’unanimisme en plein accord avec l’idéologie du régime de Vichy. Ensuite seulement les malentendus se multiplient et les voiles se lèvent sur le contraste entre un discours prophétique de révolution culturelle et d’exaltation nationale, et une réalité historique de conservatisme et d’enlisement dans une politique de collaboration.
En 1943, Vilar fonde la Compagnie des Sept et monte Orage de Strindberg au Théâtre de Poche, qui lui apporte un début de reconnaissance, confirmé deux ans plus tard par La Danse de mort de Strindberg aux Noctambules et Meurtre dans la cathédrale, une pièce intimiste de T.S. Eliot, dont les deux cent trente représentations au Vieux-Colombier achèvent de le consacrer. Si à la Libération certaines figures du théâtre parisien sont inquiétées, tel Sacha Guitry, la mouvance du théâtre populaire, elle, franchit cette période sans encombre.
Jean Vilar n’est donc plus un inconnu lorsqu’en 1947, il rencontre son destin au palais des Papes à Avignon, où l’ont poussé, entre autres, le désir de grand air et le constat de « bassesse » du théâtre parisien. Vilar s’est maintes fois expliqué sur ses motivations pour créer un festival hors de Paris. Dès 1948, il conclut : « Il s’agit bien de se rendre compte que le théâtre parisien, avec des comédiens parisiens, des auteurs parisiens, des techniciens parisiens, aboutit à ce désastre glorieux de notre actuelle littérature dramatique. Il fait que beaucoup d’entre nous comprennent qu’il est nécessaire, une fois de plus, de faire “respirer” le théâtre. »
Pour lire l'article en intégralité :
Jean Vilar, le pape d'Avignon, par Emmanuelle Loyer, L'Histoire n° 200, p. 66.
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