John G. Morris. Quelque part en France à l'été 1944

Londres, 1944. John G. Morris, 27 ans, est éditeur photo pour Life, l’hebdomadaire américain aux millions de lecteurs. Il a passé des mois à suivre le déroulement du conflit à travers les photos des plus grands correspondants de guerre. Le 6 juin, il sauve in extremis les premiers clichés du débarquement allié, développés à la hâte pour la publication. À l’été, John G. Morris décide de partir pour la France où les forces alliées sont engagées dans la bataille de Normandie. 

De ce voyage de quatre semaines, l’éditeur photo de Life rapporte une douzaine de pellicules qui resteront dans un tiroir.
Du 31 août au 15 septembre, le festival « Visa pour l’image » de Perpignan lui consacre une exposition et revisite ce reportage oublié.

L’Histoire : Pourquoi étiez-vous en France à ce moment de la guerre ?
John G. Morris : Je dirigeais le bureau de Life à Londres depuis octobre 1943. Encore sous le coup des attaques de bombes V1, la ville était si peu sûre que l’on disait que le journaliste qui allait au front était un lâche, en comparaison de celui basé à Londres.
Mais ce n’est pas la raison pour laquelle je voulais venir en France. Je voulais voir, apprendre quelque chose de la couverture du front. Je me suis donc créé un poste de « coordinateur suppléant des photographes de presse du front occidental ». Le 16 juillet, je posai le pied sur la plage d’Utah en compagnie de William Johnson de Time et de Ned Buddy, qui s’était inventé des fonctions similaires aux miennes, au profit des agences de films d’actualité.

L’Histoire : A l’été 1944, lors de votre séjour en France, et pour la première fois de votre carrière, vous décidez de prendre vous-même des photos…
John G. Morris : C’est exact. Je ne m’étais jamais considéré comme un photographe. J’avais toujours travaillé avec eux et je les laissais faire le boulot. Si vous travaillez avec Robert Capa, Bob Landry ou encore Frank Scherschel, tous photographes pour Life, vous ne vous promenez pas à droite et à gauche en prenant des photos, au risque de vous mettre en travers de leur chemin.
Ma collaboration avec les photographes se faisait de plusieurs façons. Quelquefois, j’étais leur patron ; quelquefois, leur assistant. C’est-à-dire que je portais le matériel.
Cet été-là, lorsque j’ai sorti mon appareil pour prendre des photos, ils n’ont pas fait attention à moi. Je n’essayais pas de rivaliser avec eux. J’ai envoyé mes négatifs à Londres pour les faire développer. Les photos n’avaient rien d’extraordinaire à l’époque et n’ont pas été publiées. Ce séjour a été la seule fois où j’ai pris des photos.

L’Histoire : Où êtes-vous allé durant votre séjour ? Qu’avez-vous vu ?
John G. Morris : La veille de notre arrivée en Normandie, Saint-Lô était tombée, donnant lieu à une bataille acharnée. Au moins huit divisions de la 1ère armée américaine y avaient pris part. La ville était anéantie, et il y avait des milliers de victimes.
Avec Johnson et Buddy, nous avons rejoint le château de Vouilly, réquisitionné comme camp de presse de la 1ère armée. Mon projet en tant que coordinateur était de sortir chaque jour avec un photographe différent afin de connaître ses problèmes et satisfaire ma propre curiosité.
Le 4 août, j’étais à Rennes en compagnie de Bob Landry et Peter Carroll, de l’Associated Press. Les derniers Allemands avaient levé le camp durant la nuit, ainsi que le maire, un « fishy » (collaborateur). Un nouveau préfet avait été nommé et, à l’hôtel de ville, on était en train de choisir un nouveau maire. On me le présenta quelques minutes plus tard. Dehors, une compagnie française de soldats sénégalais qui venaient d’être libérée d’un camp d’internement allemand, réarmée depuis peu, paradait sur la place. Sur les marches du théâtre municipal, on interrogeait des prisonniers allemands. Je vis des gendarmes embarquer deux jeunes femmes, dont l’une poussait une bicyclette. Des collaboratrices ou peut-être des prostituées. J’ai pris la photo d’une femme crachant sur l’une d’elles.
Avec Robert Capa, nous sommes allés ensuite au Mont-Saint-Michel. Puis Bill Walton, notre collègue du Time Inc. et Ernest Hemingway nous ont rejoints.
À une quarantaine de kilomètres, la garnison allemande, stationnée dans le port de Saint-Malo et cernée par la 83e division d’infanterie américaine, refusait de se rendre.
A une dizaine de kilomètres de la ville, un blockhaus allemand faisait obstacle à l’avancée de la division. Nous avons trouvé refuge dans un petit hôtel, qui servait de poste d’observation. J’interrogeai à propos du blockhaus un caporal posté au coin de la rue la plus proche. Il me dit de le suivre. Comme je m’exécutais, nous avons entendu un coup de feu. Il en fut de même lorsque nous avons rebroussé chemin.
Une heure après j’entendais du bruit devant le bar. On avait amené une dizaine de prisonniers à l’angle de la rue où l’on m’avait tiré dessus. Le blockhaus était enfin tombé. Je passai en revue la colonne d’hommes en me demandant lequel aurait bien pu me tuer. Mon regard se posa sur un jeune soldat qui ne devait pas avoir quinze ans. « Pauvre gosse ! » pensai-je, avant de prendre sa photo. C’est devenu l’une de mes préférées.
Après quatre semaines de « vacances » sur le front, j’ai ensuite retrouvé mon bureau londonien à la mi-août.

L’Histoire : Quelle atmosphère régnait-il en Normandie cet été-là ?
John G. Morris : Ce qui était merveilleux, c’est que les Français avaient beau souffrir terriblement, ils étaient en général très heureux de voir les troupes arriver. L’exposition de « Visa pour l’image » leur rend hommage.

L’Histoire : Comment considérez-vous le métier de photojournaliste aujourd’hui, par rapport à ce qu’il était dans les années 1940 ?
John G. Morris : D’une certaine manière, il est plus facile d’être photoreporter de nos jours, le numérique permettant de prendre les photos et de les transférer dans la foulée.
Pour un éditeur iconographe en revanche, le job est plus difficile à l’heure actuelle, du fait de ce flot d’images. La qualité du photojournalisme devrait être la priorité.
Cependant, les critères d’un bon cliché demeurent toujours les mêmes : Il doit dire quelque chose, posséder un point de convergence, des lignes se dessinant de manière implicite et surtout, il faut qu’il aille droit au but. Une photographie réussie est celle qui raconte sa propre histoire.

L’Histoire : N’êtes-vous pas fatigué d’être toujours sollicité pour parler de Robert Capa ?
John G. Morris : Un peu. Mais je suis l’une des rares personnes encore en vie qui le connaissaient. C’est la raison principale pour laquelle les gens viennent me voir. Ils veulent toujours en savoir davantage sur ce qu’ils connaissent déjà un peu. J’ai raconté les histoires de Capa de nombreuses fois. Il était un des membres de cette famille de reporters, et je l’adorais.

Propos recueillis et traduction par Camille Barbe

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"John G. Morris", une exposition organisée en collaboration avec Robert Pledge, directeur de Contact Press Images. Festival "Visa pour l'image", du 31 août au 15 septembre, 66000 Perpignan.

Rens.: www.visapourlimage.com

Pour en savoir plus :
Des hommes d’images. Une vie de photojournalisme, par John G. Morris, Éditions La Martinière, 1998 (Version en anglais : Get the picture, a personal history of photojournalism, Random House, 1998)
Robert Capa, D-Day, par Benoît Eliot et Stéphane Rioland (introduction de John G. Morris), Éditions Point de vues, 2004
Parlez-moi d’images : Le Meilleur du Monde, conversation avec Dimitri Beck, Polka Magazine n°11, hiver 2010/2011.