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État d'avancement en mars 2014 : du n°219 au 238."

Le bac a 200 ans !

Le baccalauréat en 1808 comptait 31 titulaires... Démocratisé, le diplôme a-t-il tenu toutes ses promesses ?

«Le baccalauréat est beaucoup plus qu'un examen : un fait de société, ou plutôt le symptôme d'une névrose propre à notre société. On cherche en vain dans les autres pays occidentaux un examen qui mobilise ainsi à son chevet l'opinion. Impossible d'y toucher sans déchaîner des passions multiples1. » Pourtant, à l'échelle de la vénérable institution qui fête cette année ses 200 ans, l'édification du baccalauréat en marronnier de la cour de notre lycée national est un fait relativement récent : il a fallu que ce brevet très longtemps réservé aux élites soit rattrapé par la démocratisation de l'enseignement pour que le « bac » supplante le « certif » comme « sanctificat » des études dans la nation.

Longtemps, en effet, le diplôme n'a concerné que la bonne société. En 1808, ils sont 31 titulaires du premier baccalauréat, ès sciences uniquement. Il se passe lors d'un simple oral. A la veille de la Grande Guerre, ils ne sont encore que 7 000 bacheliers, alors que de multiples ajustements ont fait de l'examen une cathédrale d'épreuves en deux parties depuis 1874. Depuis plusieurs décennies déjà le bachot se bachote dans des « boîtes à bac ».

Très tôt aussi, son ambivalence constitutive apparaît : là où, dans les pays anglo-saxons par exemple, en continuité avec la pratique médiévale, le titre de Bachelor of Arts valide la fin du premier cycle universitaire, le baccalauréat français se place à la fin du lycée et à l'orée du supérieur. Il est ainsi à la fois examen de fin d'études secondaires et premier diplôme universitaire. C'est, jusqu'à nos jours, sa force et sa limite. Mais, tant que le lycée et l'université recrutaient le même public bourgeois essentiellement urbain, cela ne posait aucun problème. Pendant ce temps, dans la France rurale et terrienne, s'édifie la « République du certificat d'études primaires »2.

L'équilibre tient d'ailleurs jusqu'aux années 1960, c'est-à-dire jusqu'au moment où le grand effort de coordination des degrés d'enseignement engagé durant l'entre-deux-guerres, particulièrement sous le ministère Jean Zay, aboutit à la disparition effective des deux piliers concurrents qu'étaient le lycée bourgeois et l'école du peuple. Le bac doit, à son tour, s'adapter à cette suppression des deux ordres d'enseignement qui reflétaient deux destins sociaux. A un bout de la chaîne les lycées perdent définitivement, dans les années 1960, leurs « petites classes », laissant les enfants de toutes les catégories emprunter le premier degré dans les écoles élémentaires. A l'autre bout, au sortir du second degré, le baccalauréat est désormais envisagé comme horizon pour tous les jeunes Français méritants.

La démocratisation progresse au rythme des nouvelles exigences de la société du baby-boom, parmi lesquelles la soif de prolongation des études n'est pas la moindre. Il se passe, à partir des années 1960, entre le lycée et la société française devenue urbaine et de consommation le même phénomène repéré par Roger Thabault, pour la seconde partie du xixe siècle, entre l'école primaire et la société rurale devenant nationale3 : une adhésion fondamentale. Le baccalauréat remplace le certificat d'études primaires comme rite de passage essentiel.

Une première explosion du nombre de bacheliers - en cinq ans, de 1960 à 1965, ils passent de 60 000 à 92 000 - prouve cette attente sociale, rendant indispensables les réformes de structure. La réponse de l'institution précède et accompagne Mai 68. Elle replace le baccalauréat à la charnière d'un système volontairement démocratisé en amont vers le collège unique des années 1970 et vigoureusement diversifié en aval, avec la création de filières supérieures courtes les IUT datent de 1966, destinées à dériver le flux montant des nouveaux bacheliers. On supprime les deux parties du bac en 1964 et on invente en 1965 les baccalauréats de techniciens séries F, G, H.

Dans les années 1970 et 1980, les chiffres enflent régulièrement. La création en 1985 du troisième baccalauréat, le bac professionnel, renforce l'idée que c'est, à terme, la quasi-totalité des jeunes Français qui doit voir sa scolarité ainsi validée. L'objectif des « 80 % d'une classe d'âge au niveau du baccalauréat » est alors fixé par un ministère inquiet des retards pris par la France dans l'accès des élèves aux études supérieures.

Cependant, depuis 1995 environ, il semble que l'on ait atteint un palier. Le chiffre des bacheliers stagne autour de 65 % d'une classe d'âge 64,5 % en 2006 dont 35 % de bacheliers généraux, 17,2 % de bacheliers techniques, 12,3 % de bacheliers professionnels. Or cette stagnation contredit le projet de démocratisation de la formation, et semble démontrer la panne de l'ascenseur social. Alors qu'il reste un gage d'identité nationale, toutes les attentes et questions de la société autour de l'examen se trouvent reposées4, jusqu'à son existence : est-il l'outil d'égalité sociale le mieux adapté aux enjeux du xxie siècle ?

Ironiquement on retrouve, non soldée, sa forte ambiguïté originelle : le bac doit-il rester le premier diplôme universitaire national ou s'affirmer comme un simple certificat de fin d'études secondaires ? Peut-il rester les deux ? Au-delà de ce débat récurrent qui le dépasse, le vrai problème pour l'institution et la société ne réside-t-il pas dans les 150 000 élèves maîtrisant pas ou peu le français au sortir de l'école élémentaire, que l'on retrouve quelques années plus tard quittant le système scolaire sans aucune formation validée ? C'est d'abord là que la démocratisation achoppe.

Par Olivier Loubes