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Le diable au corps ou l'affaire Marthe Brossier

Quatre historiens décryptent dans un docu-fiction un cas de possession à la fin du XVIe siècle.

L’ Énergumène . Le titre de ce docu-fiction de Jean-Loïc Portron pourrait surprendre si n’était rappelée en préambule la définition du terme au XVIe siècle : « possédé du démon ».

En 1598, Marthe, l’une des quatre filles de Jacques Brossier, marchand de Romorantin, se prétend démoniaque. Sur les conseils d’un curé et d’un médecin, son père l’emmène à Notre-Dame de Cléry pour la « délivrer du mal ». Sans succès. Puis, après avoir sillonné le Val de Loire, ils échouent à Paris au début de l’année 1599. Les troubles provoqués par les « diableries » de Marthe contraignent bientôt l’évêque à convoquer dans l’abbaye de Sainte-Geneviève des théologiens et des médecins pour l’examiner.

Dans ce docu-fiction, la part de la fiction se résume à la représentation de quelques scènes d’hystérie de Marthe, aux témoignages de ses proches, aux interrogatoires des médecins et aux exorcismes des prédicateurs, le tout dans un décor minimaliste, pour ne pas dire inexistant. C’est que l’essentiel du propos se situe ailleurs, dans les interventions de quatre historiens : Sarah Ferber université de Melbourne, Robin Briggs université d’Oxford, Denis Crouzet université Paris-IV et Moshe Sluhovsky université hébraïque de Jérusalem, lequel définit d’emblée la possession démoniaque comme « le symptôme d’un mal qui ne survient que si l’on croit que les démons peuvent pénétrer et prendre possession d’un corps humain et que les saints et les exorcistes ont le pouvoir de délivrer les possédés de ce genre de tourments » . Tout au long du film, ils croisent leurs analyses et leurs interprétations pour décrypter le cas de Marthe Brossier. Une affaire remarquable pour au moins deux raisons.

D’abord, elle est l’occasion d’un grand débat autour de la réalité ou non de la possession qui oppose les médecins aux exorcistes et démonologues qui ont examiné Marthe. Parmi les premiers, Michel Marescot, le médecin du roi, réfute la présence diabolique : « S’il ne faut donc point d’autres signes de possession du diable que ceux qui sont décrits par les évangélistes, tout épileptique, mélancolique, frénétique aura le diable au corps. Et il y aura au monde plus de démoniaques que de fous 1 . » Les exorcistes, eux, reconnaissent l’emprise du démon sur le corps maléficié, comme le raconte Pierre de L’Estoile dans son Registre-Journal : « Le père Séraphin, capucin, a commencé l’exorcisme ; et prononçant ces paroles : Et homo factus est , Marthe a tiré sa langue, a fait des contorsions extraordinaires, et s’est traînée d’une manière surprenante depuis l’autel jusqu’à la porte de la chapelle, avec une célérité si surprenante qu’elle a étonné les assistants. Alors le père Séraphin a dit tout haut : "S’il y a quelqu’un qui en doute, qu’il essaye au péril de sa vie d’arrêter ce démon." »

Ensuite, en cette fin de XVIe siècle, les affaires de possession représentent des enjeux théologiques et politiques importants dans les relations qu’entretiennent Henri IV et les ultra-catholiques. Le démon de Marthe, Belzébuth, est particulièrement loquace. Il raconte que les protestants sont ses enfants et que le roi l’a bien servi en faisant la paix avec eux. Une aubaine pour certains catholiques qui n’acceptent pas l’édit de Nantes promulgué par Henri IV en avril 1598, qui offre enfin une paix fragile après trente années de conflit. Ils chercheraient donc à instrumentaliser Marthe et à récupérer ses propos pour affirmer que l’hérésie huguenote est l’oeuvre du diable en personne.

Face aux désordres et émois provoqués par les exhibitions de Marthe, le roi demande au procureur général du Parlement de Paris d’intervenir. Marthe est alors soustraite aux exorcistes pour être placée sous la juridiction temporelle qui conclut à l’absence d’esprit malin et renvoie la jeune fille à Romorantin. L’affaire Marthe Brossier est définitivement close.

Par Olivier Thomas