Le roman d'un paysan-écrivain

En 1904 paraissait La Vie d'un simple, d'Émile Guillaumin. Un roman écrit par un modeste métayer de trente ans, muni du seul certificat d'études. Un petit bijou de la littérature paysanne !

En mars 1904, les éditions Stock publient La Vie d'un simple 1. Un roman dont les critiques de l'époque ont du mal à croire qu'il puisse être l'oeuvre d'un modeste paysan, âgé de trente ans, muni du seul certificat d'études primaires.

Émile Guillaumin est alors quasiment inconnu. Même s'il a déjà publié à Moulins, chez Crépin-Leblond, quelques recueils : Les Dialogues bourbonnais 1899, Les Tableaux champêtres 1901, ainsi que quelques vers de jeunesse, rassemblés en 1902 dans Ma cueillette . Ces tentatives littéraires ont valu à leur auteur une notoriété locale, ainsi que la sympathie de l'écrivain Charles-Louis Philippe, lui aussi bourbonnais : son père était sabotier à Cérilly, à quelques lieues du bourg d'Ygrande, où Émile Guillaumin a résidé de sa naissance, en 1873, à sa mort, en 1951.

Avec La Vie d'un simple , le jeune autodidacte bourbonnais s'éloigne de la traditionnelle littérature paysanne. Laquelle est marquée soit par la tentation passéiste, avec l'éloge de la tradition, soit par l'idéalisation, comme chez George Sand, soit encore par la tentation naturaliste, avec une tendance à donner une image très sombre du monde paysan, comme l'ont fait Balzac ou Zola.

Chez Guillaumin, ni idéalisation ni noirceur excessives. Son roman, largement autobiographique - même si l'auteur a parfois laissé entendre qu'il s'était inspiré du récit que lui aurait fait, au soir de sa vie, un vieillard de son voisinage -, raconte la vie de Tiennon Bertin, métayer dans l'Allier, une vie qui traverse pratiquement tout le XIXe siècle.

Pas d'intrigue superflue, simplement le déroulement d'une vie ordinaire. Une vie qui est celle de la grande majorité des paysans ; ceux qui doivent travailler dur pour accéder à leur rêve ancestral : l'acquisition d'un bien qui assurera leur liberté - du moins le croient-ils - et leur permettra de devenir leur propre maître en échappant à la rapacité des propriétaires ou, plus encore, sur cette terre de métayage, à celle des fermiers généraux.

L'intérêt premier de l'ouvrage réside dans cette vérité qui en fait un livre d'histoire, un document sociologique sans équivalent pour notre connaissance du monde paysan à la veille de la Première Guerre mondiale - et c'est pourquoi les auteurs de l' Histoire de la France rurale lui ont si largement emprunté pour évoquer la vie quotidienne des campagnes2. Mais, au-delà, c'est la qualité de l'écriture qui surprend : dépouillement du style, sens du détail, attention portée à la nature. On est loin de l'emphase caractéristique de la littérature paysanne.

Alors que l'ouvrage trouve difficilement un éditeur, son accueil est tel qu'il rate de peu le prix Goncourt, créé l'année précédente, et attribué en 1904 à La Maternelle de Léon Frapié. L'écrivain Octave Mirbeau, ardent défenseur du « bounhoumme » d'Ygrande, regrettera longtemps cet échec, lui qui considère La Vie d'un simple comme l'un des plus beaux livres qu'on ait fait depuis longtemps. Guillaumin lui-même est très déçu, d'autant que le montant du prix Goncourt lui aurait permis de se consacrer entièrement au métier d'écrivain.

Les « petits » métayers face aux « gros » propriétaires

Resté paysan et devenu syndicaliste, Guillaumin continue d'écrire. Baptiste et sa femme 1911, roman ancré lui aussi dans la réalité bourbonnaise, décrit le rapport difficile entre la ville industrielle en l'occurrence Montluçon et sa campagne environnante. Plus encore, Le Syndicat de Baugignoux 1912, inspiré par l'expérience de Guillaumin aux côtés de Michel Bernard au sein de la Fédération des travailleurs de la terre3. Guillaumin homme de lettres à temps plein nous aurait privé de notre seul grand écrivain authentiquement paysan, le seul paysan-écrivain, pourrait-on dire.

Et c'est bien parce que Guillaumin vit dans sa propre chair les joies et les peines du travail de la terre que La Vie d'un simple est pour les historiens un document irremplaçable. Alors que, dans le roman rustique traditionnel, la paysannerie apparaît toujours comme une sorte de bloc homogène uni, voire immuable, La Vie d'un simple décrit la société rurale du bocage bourbonnais, autour de Bourbon-l'Archambault, dans sa diversité. Avec ses conflits, ses antagonismes, voire ce que l'on peut qualifier de « luttes de classes », même si « le Sage d'Ygrande » n'eût sans doute pas aimé cette expression.

D'un côté, les plus nombreux : les « petits », les dépendants. Métayers, fermiers, journaliers, domestiques, mais aussi la majorité des propriétaires que Marx a appelés « paysans parcellaires » , ceux qui possèdent rarement assez de terre pour ne pas avoir à travailler en sus pour le compte d'autrui, et qui tombent souvent dans la spirale de l'endettement. Tel, dans le roman, le frère de Tiennon : obligé d'hypothéquer le bien qu'il avait pu s'acheter, il ne peut rembourser ses annuités et termine sa vie comme journalier.

De l'autre côté, les « gros » : ceux qui détiennent parfois des milliers d'hectares. Les uns d'origine nobiliaire, encore tout infatués de leur morgue d'Ancien Régime. Les autres, nouveaux hobereaux, plus arrogants encore que les anciens seigneurs, comme l'ex-fermier général Fauconnet, suffisamment enrichi pour acheter un château et quatre fermes à Agonges, ou Lavallée, ancien officier d'infanterie, héritant de son oncle Godier du château de la Buffère et de ses six fermes.

La Vie d'un simple est remarquable, c'est dans l'évocation des rapports entre ces différentes catégories de la société paysanne. Sans manichéisme, sans misérabilisme, Émile Guillaumin décrit avec finesse l'exploitation des « petits ». Sans cri de colère exagéré, il montre comment sourd une révolte contre les gros propriétaires et les fermiers généraux.

C'est aussi tout le cheminement politique des paysans de l'Allier qui est évoqué. Claudine, l'épouse du « héros », est encore assez soumise, soumise au prêtre, soumise surtout à sa maîtresse, comme le montre une des plus belles scènes du livre : alors qu'elle a conservé amoureusement quelques grappes de raisins pour son fils de retour du service militaire, les refusant successivement à une couturière pour le mariage de sa soeur et à une pauvre femme pour son mari malade, elle se croit obligée de les céder à sa patronne qui lui en a fait éloge. Ce qui fait dire à Tiennon : « C'est bien vrai... que nous sommes encore esclaves. »

Tiennon, lui, se méfie du curé, et plus encore des bourgeois, fussent-ils républicains, comme le fils Fauconnet, qui a professé dans sa jeunesse des idées avancées, qui a même évoqué l'impôt sur le capital ou l'instruction gratuite... Mais qui, plus tard, enrichi, retiré sur ses terres, écorche les pauvres gens de la même façon que les grands propriétaires qu'il a combattus naguère. C'est ce qui conduit notre « bounhoumme » à voter socialiste en 1893, au soir de sa vie, comme une grande partie des paysans du bocage bourbonnais, terre d'implantation précoce du socialisme.

Devenu malgré lui le chantre du monde rural

Cette insertion de l'ouvrage dans la réalité locale montre que La Vie d'un simple est bien le livre des métayers de l'Allier - le comportement de soumission des métayers vendéens, par exemple, est à l'opposé de celui des Bourbonnais. Ce qui n'enlève rien à la portée plus générale de l'évocation de la vie paysanne.

C'est d'ailleurs surtout cet aspect qui aura fait la gloire du roman de Guillaumin, devenu malgré lui une sorte de chantre du monde rural, sollicité plus tard pour être embrigadé dans la Révolution nationale de Pétain par nombre de ses amis, comme Henri Pourrat, Jacques Chevalier ou même l'historien Daniel Halévy. Le « Sage d'Ygrande » assuma bien quelques mois la délégation de maire après la dissolution de la municipalité en décembre 1940, mais il démissionna dès juin 1941. Pourtant, il fut encore sollicité après guerre pour figurer sur les listes électorales de la SFIO mais, malgré sa sympathie évidente pour un socialisme de type réformiste, il refusa, tout comme il avait aussi refusé au PCF en 1925.

A défaut d'être le livre du paysan français - mais la figure du paysan « éternel » n'est qu'un mythe -, La Vie d'un simple est non seulement un admirable roman, mais aussi une remarquable plongée dans un domaine où les archives peuvent difficilement parler : celui des mentalités du monde rural.

Par Alain Bergerat