Note au lecteur

"L'Histoire a décidé de mettre à votre disposition, sur son site internet, tout le contenu de ses archives du n°1 (mai 1978) au numéro 238 (décembre 1999). La rédaction demande votre indulgence pour les coquilles et autres erreurs dues à une numérisation qu'il nous faudra un peu de temps pour corriger complètement. Ce contenu est offert à nos fidèles abonnés identifiés.

Bonne lecture.

Les trois vies de Simone de Beauvoir

Compagne de Sartre, sans doute, mais avant tout écrivain et grande figure du féminisme : Simone de Beauvoir aurait eu 100 ans cette année. Ingrid Galster nous raconte ses trois vies - faites aussi de petits tas de secrets.

L’Histoire : On fête cette année le centenaire de la naissance de Simone de Beauvoir. Quelle place occupe-t-elle aujourd’hui en France ?

Ingrid Galster : On parle beaucoup de Simone de Beauvoir en tant que compagne de Sartre et pas assez, me semble-t-il, en tant qu’intellectuelle, féministe ou écrivain. Le livre récent de Hazel Rowley, Tête-à-Tête. Beauvoir et Sartre. Un pacte d’amour , publié en 2006 chez Grasset, confirme, s’il en était encore besoin, l’intérêt du public et des chercheurs sur cette relation, au détriment le plus souvent de la pensée de Beauvoir.

Ce qui est aujourd’hui considéré comme son ouvrage principal, Le Deuxième Sexe , a été en réalité peu lu. On croit pouvoir résumer ce livre de plus de mille pages en une phrase : « On ne naît pas femme : on le devient. » Il faut dire que le féminisme a évolué, surtout à l’étranger, et que les thèses du Deuxième Sexe semblent à certains dépassées.

La figure de Simone de Beauvoir est pourtant beaucoup plus importante que cela. Au moment de sa mort, en 1986, dans les articles nécrologiques, on pouvait déceler ses quatre dimensions principales : pour les Français, elle était alors avant tout l’auteur du Deuxième Sexe , ensuite la compagne de Sartre, puis une intellectuelle de gauche et enfin un écrivain. Certes, elle était considérée d’abord en tant que féministe, mais son oeuvre narrative, avant tout les trois tomes de son autobiographie Mémoires d’une jeune fille rangée , 1958, La Force de l’âge , 1960 et La Force des choses , 1963, a eu un grand impact en France et ailleurs.

L’H. : Comment cette jeune fille, issue d’un milieu conventionnel, bourgeois, est-elle devenue Simone de Beauvoir ?

I. G. : Grâce à sa personnalité exceptionnelle mais aussi aux circonstances qui ont été déterminantes dans son parcours.

Simone de Beauvoir est née en janvier 1908, à Montparnasse à l’emplacement actuel du restaurant La Rotonde. Quelqu’un lui a demandé un jour quelle continuité elle voyait dans sa vie. Elle a répondu : Montparnasse ! Elle a également habité dans des hôtels à Saint-Germain-des-Prés puis elle a acheté, avec l’argent du prix Goncourt obtenu en 1954 pour Les Mandarins , un appartement rue Victor-Schoelcher, en face du cimetière Montparnasse, où elle a résidé jusqu’à sa mort.

A sa naissance, sa famille appartenait à la bourgeoisie aisée. Mais, après la Première Guerre mondiale et la révolution russe, ses parents ont été ruinés avec la perte des « emprunts russes ». La famille a dû déménager et renoncer à son mode de vie privilégié. Le père a prévenu Simone et sa soeur cadette : « Il faudra travailler. » Contrairement aux normes de sa classe, Beauvoir devrait donc exercer un métier pour gagner sa vie.

Elle aurait dû avoir une dot, se marier et mener la vie d’une bourgeoise. D’ailleurs, à l’âge de 18 ans, la perspective de se marier ne lui déplaisait pas. On lit dans ses carnets de jeunesse, dont une première partie 1926-1927 vient d’être publiée en anglais, qu’elle était amoureuse de son cousin Jacques et qu’elle avait l’intention de l’épouser1. Ce n’est qu’au dernier moment, lorsque Jacques lui annonce le 2 octobre qu’il fera un mariage d’argent avec une autre femme, qu’elle a renoncé à lui et s’est lancée dans sa relation avec Sartre. C’était en 1929, l’année de l’agrégation. Elle avait 21 ans.

Ce qui est remarquable, c’est que Beauvoir a toujours eu une idée claire de la vie qu’elle entendait mener. Dès l’adolescence, elle établissait des programmes précis auxquels elle se tenait. Ce qui lui valut d’ailleurs les sarcasmes des sartriens qui ont toujours trouvé Beauvoir très rigide. « Je suis douée pour le bonheur » , écrit-elle, mais ce bonheur n’est pas venu tout seul.

La réussite passait alors par le mariage et elle avait décidé qu’il lui fallait régler sa vie affective avant la fin de ses études. En même temps, on la sent déjà hésitante parce que ce qu’elle aime plus que tout, c’est penser, écrire. Comment, une fois mariée, préserver suffisamment d’espace et d’autonomie pour continuer sa réflexion ? Tout le temps de son adolescence studieuse, elle se refuse donc à remplir complètement le rôle traditionnel de la femme.

L’H. : Mais a-t-elle alors un projet professionnel ?

I. G. : Très tôt, elle veut devenir écrivain. Dans Mémoires d’une jeune fille rangée , elle explique que la littérature l’a toujours attirée. Dès l’âge de 15 ans, elle entend devenir un auteur célèbre. Sans doute parce que les écrivains avaient à cette époque un très grand prestige et que Beauvoir possédait, comme elle le dit elle-même, un goût prononcé pour la communication. Enfant, elle dévore les livres. Little Women de Louisa May Alcott Les Quatre Filles du docteur March et The Mill on the Floss de George Eliot l’ont particulièrement marquée ; plus tard, ce sera Le Grand Meaulnes d’Alain-Fournier. Et puis Jacques l’a initiée aux auteurs de la NRF, à Proust, à Gide, ce qui à l’époque sentait le soufre...

L’H. : Comment se déroulent ses études ?

I. G. : A 6 ans, elle entre au cours Adeline-Désir, un institut catholique privé pour les filles de la bonne société. Elle y reste jusqu’au bac. Rapidement, elle prend conscience du sectarisme des enseignants et de leur catholicisme étroit.

Elle a pourtant été très pieuse. Elle communiait trois fois par semaine et se confessait deux fois par mois auprès d’un abbé nommé Martin. Il faut dire que tout ce qu’elle entreprenait, elle le faisait avec passion ! Mais vers 13 ans, si l’on en croit son autobiographie, elle a perdu la foi. Elle dit se souvenir du moment précis où elle a douté : l’abbé Martin, lors d’une confession, lui aurait dit « j’ai entendu que ma petite Simone a fait ceci et cela... » . Beauvoir raconte la colère qui l’a alors envahie : « Brusquement, il venait de retrousser sa soutane, découvrant des jupons de bigote ; sa robe de prêtre n’était qu’un travesti ; elle habillait une commère qui se repaissait de ragots.2 »

Éliane Lecarme-Tabone, une des meilleures spécialistes de Beauvoir, a montré dans quelle mesure elle s’est inspirée, dans le récit qu’elle livre dans Mémoires d’une jeune fille rangée , des Mots de Sartre dont elle avait lu le manuscrit. Sartre y raconte comment il a cessé de croire en Dieu. Elle n’a pas inventé l’abbé Martin, mais elle s’est peut-être focalisée sur cet événement à cause des Mots .

L’H. : Quelles étaient alors ses relations avec sa famille ?

I. G. : Dans la description qu’elle fera dans son autobiographie de ses relations avec ses parents, Simone de Beauvoir semble assez influencée par la psychanalyse. Elle décrit leurs liens à partir du complexe d’Oedipe. Elle dit adorer son père et haïr sa mère.

Son père, voltairien, représente pour elle la formation intellectuelle. Sa mère, catholique pratiquante, la formation de l’âme. Et cette opposition entre ces deux instances qui défendent des idées différentes a contribué à la perte de sa foi : ils ne pouvaient pas avoir raison tous les deux, et elle a choisi le camp de son père. Un père qui, au moment de la puberté, l’aurait rejetée, ce qui a eu une importance décisive dans son développement et une certaine aversion pour le corps.

Il n’y a cependant pas eu de rupture brutale avec ses parents mais un éloignement progressif. Jusqu’au bout, elle s’occupera de sa mère, et elle a gardé des relations avec sa soeur, Hélène, qui s’est mariée avec un ancien élève de Sartre. Beauvoir dira plus tard, pour justifier ce mariage, qu’ « il fallait qu’ils se marient pour avoir un passeport pour aller à l’étranger » .

L’H. : Comment passe-t-elle du cours Désir à l’agrégation de philosophie ?

I. G. : Après le bac, en 1925, elle s’est inscrite à l’Institut catholique pour passer un certificat de mathématiques et à l’institut Sainte-Marie, à Neuilly, pour étudier les lettres. Une professeure a remarqué ses grandes capacités en philosophie et lui a conseillé de passer l’agrégation. Ce fut terrible pour sa mère pour qui l’enseignement laïque représentait le diable.

Pour préparer l’agrégation, elle étudie à la Sorbonne et suit les cours de la Rue d’Ulm. C’est là qu’elle fait la connaissance des « petits camarades » : René Maheu qu’elle appelle « mon lama », Paul Nizan et Jean-Paul Sartre. Pour préparer l’oral, c’est elle qui est chargée d’expliquer Leibniz, sur lequel elle vient de rédiger son diplôme d’études supérieures. Elle est la seule fille du groupe. Les hommes et les femmes passaient alors les mêmes épreuves de la même agrégation. En 1929, elles sont 4 femmes à être reçues et 9 hommes - sur 76 candidats. Beauvoir est deuxième derrière Sartre. Je pense que ce républicanisme à la française, lui a permis d’être reconnue au même titre qu’un homme.

L’H. : A cette date, elle est reconnue comme une vraie philosophe ?

I. G. : Beauvoir et Sartre avaient, dès 1929, conçu leurs propres systèmes philosophiques. Sartre avait déjà formulé sa « théorie de la contingence » où, selon Beauvoir, se trouvaient en germe ses idées sur l’être, l’existence, la nécessité, la liberté. Cette philosophie, Beauvoir l’a faite sienne, lors d’une scène devenue célèbre. Cela se passait tout au début de leur relation, à la fontaine Médicis, au jardin du Luxembourg. Après avoir défendu pendant des heures la morale pluraliste qu’elle s’était fabriquée, Beauvoir a cédé devant les arguments de Sartre. Certains féministes voient en cette scène primitive la preuve que Beauvoir avait une conscience de femme aliénée...

Une lettre inédite, écrite à Zaza, le 17 septembre 1929, montre qu’à cette date elle avait besoin d’un guide et pensait l’avoir trouvé en Sartre. Beauvoir y écrit « Je suis dominée. » Elle évoque son « besoin de lui, besoin de sa pensée, de sa présence, plus encore que de sa tendresse » . Prête à prendre des risques, elle avoue : « Je n’aurai peut-être qu’un an de sa vie [...] peut-être que je souffrirai terriblement mais aucune question ne se pose, c’est ainsi3. »

L’H. : Elle ne serait donc que la fidèle servante des idées de Sartre ?

I. G. : Elle a épousé les idées philosophiques de Sartre. Bianca Bienenfeld, qui fut l’une de ses amantes, lui dit un jour que cela devrait lui être désagréable quand Sartre changeait des théories auxquelles elle avait donné sa foi. Et Beauvoir de répondre : « J’en change aussi, ça me varie la vie, j’aime bien ça. »

Cette boutade ne doit pas cacher le plus important, la complémentarité entre ces deux êtres. Sartre était le créateur et Beauvoir, avec sa force analytique, discutait tout morceau par morceau. Cette combinaison est peut-être ce qui les a unis jusqu’au bout.

L’H. : Depuis la fin des années 1990, certains prétendent que le véritable inventeur de l’existentialisme, c’est Beauvoir.

I. G. : Cette affirmation s’inspire d’un témoignage de Maurice de Gandillac qui a connu des membres du jury de l’agrégation de 1929. Ceux-ci lui auraient dit qu’ils avaient failli donner la première place à Beauvoir. Vous imaginez combien cela a plu à certaines féministes... La théorie selon laquelle Sartre a copié Beauvoir me paraît complètement fausse. Mais je n’emploierai pas pour autant le mot « auxiliaire », qui n’est pas assez fort. Il s’agit plutôt d’une émulation, comme l’affirme à juste titre Éliane Lecarme-Tabone.

Ainsi, pendant que Sartre déchiffrait Heidegger au stalag, Beauvoir, à la Bibliothèque nationale, étudiait Hegel dont La Phénoménologie de l’esprit venait d’être traduite en français. Avant, ils s’étaient familiarisés avec Husserl, sur les conseils de Raymond Aron, par le biais de Lévinas. Voilà comment ils ont assimilé les « trois H ».

L’H. : Comment qualifier les relations, durables, entre Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre ? Était-ce de l’amour ?

I. G. : C’était avant tout une relation intellectuelle. Certes, ils ont eu des rapports sexuels, dès 1929, mais cela n’a pas duré très longtemps. Ils savaient surtout qu’ils pourraient toujours compter l’un sur l’autre. Beauvoir savait que s’ils se donnaient rendez-vous dans dix ans, à un endroit précis, Sartre y serait. Cette confiance est peut-être plus forte encore qu’une passion passagère.

L’H. : Cela explique-t-il leur modèle de couple sur lequel on a tant glosé ?

I. G. : C’est lui qui a posé des conditions dès le début de leur relation. Sartre n’était pas monogame, il voulait avoir d’autres femmes. C’était à prendre ou à laisser.

Mais elle était jalouse et elle en a souffert. Dans ses lettres à Sartre, au moment de la « drôle de guerre », on la voit marchander des jours de permission. Et lorsque Bianca, devenue une des « contingentes » de Sartre, fut congédiée, elle écrit : « Plus de [Bianca] aux sports d’hiver, nous irons tous deux seuls au petit chalet.4 » Elle avait besoin de se retrouver dans une relation intime avec Sartre, sans un tiers. Mais elle savait que ce n’était pas possible. Elle aussi a pris des amants.

L’H. : Et des amantes...

I. G. : Je pense qu’elle était plus attirée par les hommes que par les femmes, ce que m’a d’ailleurs confirmé Bianca Bienenfeld. J’ai longtemps cru qu’elle nouait des relations avec des filles quand elle n’avait pas d’hommes, pendant la guerre par exemple. Mais c’est faux. Elle pouvait être avec les deux en même temps.

Selon la mère de Sorokine, qui a déposé plainte en 1942 pour détournement de mineure contre Beauvoir, il s’agissait pour celle-ci d’apporter de la chair fraîche à Sartre. Elle aurait servi de rabatteuse. Je pense qu’elle a aussi noué des relations avec les femmes par curiosité, pour transformer ses expériences en littérature. Son amitié intense, passionnée, avec Zaza durant l’adolescence a pu jouer également un rôle. Cette dernière a eu une évolution exactement inverse à celle de Beauvoir. Délurée, indépendante, elle a, sous la contrainte familiale, renoncé à son autonomie.

En tout cas, ce n’est pas Beauvoir qui allait vers les filles mais l’inverse. La première, dans l’état actuel de nos connaissances, c’est Olga Kosakiewicz, une de ses élèves, à Rouen, où Beauvoir fut professeur entre 1932 et 1936. Il faut dire qu’elle impressionnait beaucoup ses étudiantes. Tout le monde était amoureux d’elle. Les filles lui couraient après et quand elle les trouvait assez intelligentes et attirantes, elle acceptait d’entamer une relation.

Mais quels étaient ses sentiments réels envers les femmes, je me le demande toujours. Dans un entretien, elle raconte qu’elle les trouve plus désirables, plus fines : qu’elles ont la peau plus douce que les hommes.

L’H. : Qu’en est-il de ses amants ?

I. G. : Son premier amant « contingent » est Jacques-Laurent Bost, fils de pasteur et élève de Sartre au Havre, qui fit très vite partie de la « famille ». Ils sont partis ensemble en vacances en juillet 1938 et c’est elle qui a fait le premier pas, comme elle le raconte à Sartre. Elle avait 30 ans, lui 22.

Je crois que c’était en partie par docilité, pour respecter le pacte initial avec Sartre et établir avec lui un équilibre. Beauvoir redoutait plus que tout de mettre leur relation en péril. Elle a souvent agi par symétrie avec lui. Une fois que Sartre se permettait quelque chose, elle pouvait elle aussi le faire. Mais elle ne prenait pas l’initiative. Sartre, par exemple, a adopté en 1965 une étudiante d’origine juive née en Algérie, Arlette Elkaïm. Beauvoir fait de même avec Sylvie Le Bon qu’elle adoptera quelques années après. Et c’est lorsque Sartre tombe sérieusement amoureux de Dolorès Vanetti, dont il a fait la connaissance après la guerre, aux États-Unis, qu’elle se lie aussi fortement, immédiatement après, avec l’écrivain américain Nelson Algren.

L’H. : Mais elle a vécu une véritable passion avec Nelson Algren. A-t-elle envisagé alors de rompre avec Sartre ?

I. G. : Elle est en effet tombée amoureuse d’Algren avec qui elle a découvert, pour la première fois sans doute, à 39 ans, ce que pouvait être une sexualité épanouie. Mais qu’aurait-elle fait aux États-Unis ? Écrire en anglais ? Son appartenance au groupe existentialiste était capitale. Elle ne pouvait pas quitter Paris sans risquer de perdre sa position sociale. Elle a donc choisi la stabilité.

Plus tard, en 1952, elle a entamé une relation avec Claude Lanzmann qui, correcteur à France-Dimanche , venait d’entrer, avec l’aide de Jean Cau, à l’équipe des Temps modernes . Elle avait 44 ans et s’imaginait, avec regret, « ne plus jamais dormir dans la chaleur d’un autre corps » . Quand elle a vu arriver ce jeune homme, qui avait 27 ans, elle a cédé à ses avances.

L’H. : Venons-en à ses engagements. Simone de Beauvoir a-t-elle la tête politique ?

I. G. : Dans le deuxième tome de son autobiographie, La Force de l’âge , paru en 1960, elle raconte que dans l’entre-deux-guerres elle ne se souciait pas de la politique car pour elle, comme pour Sartre, seules comptaient la métaphysique, la condition humaine. Pendant la guerre civile espagnole de 1936-1939 par exemple, alors qu’elle était solidaire du camp républicain, elle ne s’est pas engagée, se sentant avant tout spectatrice.

Une rencontre avec la philosophe Simone Weil, avec qui elle avait passé un certificat de licence, illustre son attitude apolitique : « Une grande famine venait de dévaster la Chine, et on m’avait raconté qu’en apprenant cette nouvelle, elle [Weil] avait sangloté. [...] La conversation s’engagea ; elle déclara d’un ton tranchant qu’une seule chose comptait aujourd’hui sur terre : la Révolution qui donnerait à manger à tout le monde. Je rétorquai, de façon non moins péremptoire, que le problème n’était pas de faire le bonheur des hommes, mais de trouver un sens à leur existence. Elle me toisa : «On voit bien que vous n’avez jamais eu faim», dit-elle.5 »

Si l’on en croit La Force de l’âge , c’est la guerre et l’Occupation qui lui ont fait prendre conscience de la nécessité de s’engager. Elle a eu peur pour son jeune amant Bost parti au combat et fait part de ses doutes, le 8 octobre 1939, à Sartre, alors engagé en Alsace : « Je sais bien qu’on n’y pouvait rien, mais nous sommes quand même de la génération qui aura laissé faire [...] j’ai du remords en pensant que c’est un autre qui paiera pour notre impuissance6. » C’est à partir de cette discussion que Sartre, qui découvre au même moment le concept d’historicité chez Heidegger, développe la théorie de l’engagement, capitale dans la philosophie de l’existentialisme.

Mais dans son autobiographie, Beauvoir va beaucoup plus loin. La guerre lui aurait fait découvrir le poids de l’histoire qui « fondait sur elle » si bien qu’il y aurait eu un avant et un après. Je suis un peu sceptique face à ces explications. Je crois que les événements de 1939 sont surtout une occasion pour elle et Sartre d’intégrer l’histoire dans un système philosophique qui piétinait. Comme toujours, elle perçoit la réalité en fonction de ce qu’elle peut en tirer pour la transformer en littérature. Le goût pour la politique viendra plus tard.

L’H. : Durant l’Occupation, Beauvoir accepte de participer à des émissions sur Radio Vichy, une station contrôlée par le régime de Pétain. Même si elle ne traite que de sujets littéraires, n’a-t-elle pas eu quelques scrupules ?

I. G. : Il ne faut jamais oublier qu’elle s’est fait exclure de l’Université par Abel Bonnard en 1943 pour des raisons idéologiques. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle ne formait pas ses élèves dans le sens souhaité par Vichy... A partir de 1943, elle ne touchait donc plus de salaire et Sartre lui a trouvé un travail à Radio Vichy, à ne pas confondre avec Radio Paris. Elle y rédige des sketchs sur les origines du music-hall. Selon Beauvoir, les écrivains de son bord avaient tacitement adopté certaines règles, un « code », selon lequel « on ne devait pas écrire dans les journaux et les revues de la zone occupée, ni parler à Radio Paris ; on pouvait travailler dans la presse de la zone libre et à Radio Vichy : tout dépendait du sens des articles et des émissions7 » .

Reste que le ton de la radio est devenu plus virulent dès le début de l’année 1944, que Philippe Henriot parlait deux fois par jour et qu’elle n’a pas pour autant retiré ses émissions. Je pense qu’avec une certaine mauvaise foi elle a préféré ne pas voir.

L’H. : Est-ce qu’elle parle du nazisme dans ses carnets ?

I. G. : Elle parle quelquefois des Juifs qu’elle a vus être menacés ou arrêtés, avec une relative indifférence. Cela ne va jamais plus loin qu’une ou deux phrases. Mais le pire est sans doute son attitude face à Bianca Bienenfeld, son ancienne amante juive qui était aussi la maîtresse de Sartre. Le 10 mars 1940, moment où cette dernière reçoit une lettre de rupture de Sartre, Beauvoir écrit avec cynisme : « Elle hésite entre le camp de concentration et le suicide8. » Sartre et Beauvoir laissent tomber Bianca qui s’est cachée dans le Vercors, et jamais ils n’ont cherché à savoir ce qu’elle était devenue.

L’H. : Quand Beauvoir acquiert-elle une véritable conscience politique ?

I. G. : Une évolution est perceptible entre son premier roman, L’Invitée , paru en 1943, qui transpose en fiction son triangle amoureux avec Olga et Sartre, et la rédaction du Sang des autres sur la Résistance et les Juifs qu’elle a commencé à écrire en 1941 et qui a été publié en 1945. Elle passe alors de la morale individualiste à la théorie de l’engagement. Mais c’est encore littéraire. C’est sans doute le travail dans Les Temps modernes et la confrontation, après guerre, avec les communistes qui l’ont poussée dans cette direction.

L’H. : Sartre devient un compagnon de route du PCF en 1952. Elle le suit ?

I. G. : Oui, elle soutient comme lui le Parti communiste comme elle distribuera plus tard La Cause du peuple des maos. En 1954, elle rédige un article significatif pour Les Temps modernes où elle écrit notamment : « La vérité est une : l’erreur, multiple. Ce n’est pas un hasard si la droite professe le pluralisme. » Autrement dit, contre le pluralisme, il n’y a qu’une vérité, le marxisme. Une fois encore, elle embrasse une nouvelle cause avec passion. Claude Roy, ancien communiste exclu du Parti, a écrit fort justement dans son article nécrologique du Nouvel Observateur que « la force et la faiblesse de Beauvoir, c’était d’être absolument absolue » 18 avril 1986.

Elle a fait de multiples voyages avec Sartre, en URSS, en Chine, à Cuba. Elle ne s’est pas érigée en modèle, mais elle a eu une grande influence pour beaucoup d’intellectuels de la gauche non orthodoxe.

Le grand moment reste toutefois la guerre d’Algérie. Elle a préfacé un livre en 1962, sur Djamila Boupacha, une jeune Algérienne, membre du FLN, qui fut torturée par les Français. A ce moment-là, elle a pris des risques en dénonçant la politique française. Dans son autobiographie, elle raconte qu’elle a passé des nuits blanches en pensant aux tortures en Algérie. Comme Simone Weil versait des larmes pour la Chine... Son engagement est alors authentique, mais on peut penser qu’elle en rajoute pour ne pas en avoir fait assez avant.

Au total cependant, elle n’a pris que très peu d’initiatives en politique et a plutôt suivi les variations de Sartre. Après la mort de celui-ci, elle est d’ailleurs devenue plus modérée politiquement. Dans les années 1980, elle se rapproche du Parti socialiste.

L’H. : Au fond, son véritable engagement politique, c’est le féminisme ?

I. G. : Oui, dans ce combat elle a fait oeuvre personnelle. Il faut revenir sur la genèse du livre Le Deuxième Sexe , paru en 1949. Dès l’entre-deux-guerres, Colette Audry, collègue de Beauvoir au lycée de Rouen, lui avait parlé de la question féministe. Mais cela ne l’intéressait pas encore. C’est en 1946, lorsqu’elle a souhaité écrire sur elle-même, qu’en bonne philosophe Beauvoir s’est d’abord demandé ce que signifiait pour elle d’être une femme. A partir de ce questionnement, elle a compris que le monde dans lequel elle vivait avait été fait par et pour les hommes. De là lui est venue l’idée d’écrire un livre sur la condition de la femme.

Elle se lance dans l’écriture en octobre 1946. Puis elle part en 1947 aux États-Unis, où elle rencontre Algren, écrit L’Amérique au jour le jour et parvient, entre tous ces allers-retours, à terminer très rapidement l’ouvrage qui fut composé en morceaux, publiés dès mai 1948 dans Les Temps modernes , puis réunis après coup, en 1949, en un ensemble. Beauvoir le reconnaît, cet éparpillement se sent dans l’écriture : « Découvrant mes idées en même temps que je les exposais, je n’ai pas pu faire mieux. » Ce livre, considéré par son auteur à certains égards un peu brouillon, sera pourtant un très grand livre, un véritable monument et un tournant dans l’histoire des femmes.

L’H. : Pourquoi n’a-t-elle pas eu d’enfant ?

I. G. : Il lui a fallu choisir entre l’écriture et la maternité. Mais il n’y a pas d’incompatibilité pour elle : on peut être une femme émancipée et avoir des enfants. Ce qu’elle érige en modèle vaut pour elle en tant qu’écrivain. Elle met uniquement en cause la maternité qui aliène. Elle veut une maternité choisie et non subie. Cette distinction est capitale.

Dans son autobiographie, il est vrai, on apprend qu’elle n’aime pas les enfants. Elle n’aime pas tout ce qui est organique, animal. Elle n’a jamais touché aux produits laitiers - le sein maternel ? Reste qu’elle parle de Sylvie Le Bon, sa fille adoptive, comme d’une « réincarnation d’elle-même » . Même si Beauvoir a réfuté cette idée, on peut se demander si ce n’est pas la définition même du sentiment maternel.

L’H. : Mais s’est-elle battue pour la légalisation de la contraception ?

I. G. : A partir des années 1970, Beauvoir a milité avec le Mouvement de libération des femmes. Elle a écrit plusieurs préfaces à des ouvrages sur le planning familial et figurait au comité d’honneur de cette association. Elle figure également parmi les signataires du « Manifeste des 343 pour la liberté de l’avortement » 1971.

L’H. : Comment Le Deuxième Sexe a-t-il été accueilli ?

I. G. : Le livre a fait scandale. Si bien qu’en une semaine 22 000 exemplaires du premier tome ont été vendus. C’est avant tout le chapitre sur « L’initiation sexuelle de la femme », paru en mai 1949 dans Les Temps modernes , qui a été jugé inacceptable. Il faut dire que Beauvoir parle de la sexualité des femmes comme personne avant elle, à l’exception des médecins. Il y est question d’ « orgasme mâle » , de « spasme clitoridien » , autant de choses que l’on n’avait jamais évoquées jusque-là publiquement. La phénoménologie a permis à Beauvoir de trouver un langage pour introduire des sujets tabous. Pour la première fois, cette mise en philosophie du corps, de la sexualité a fait irruption dans le débat public.

Reste que pour le catholique François Mauriac, c’était intolérable. Mauriac a écrit à Roger Stéphane, collaborateur des Temps modernes  : « J’apprends beaucoup de choses sur le vagin et le clitoris de votre patronne. » Peu après la parution du Deuxième Sexe, il écrit encore à Jean-Louis Curtis : « Vos pages me consolent des infamies de la femme Magny. Ces idiotes instruites qui enfoncent leurs talons Louis XV sur toutes les voies sacrées de notre vie, ces connes pédantes et piaillantes, il faudrait les mettre dans une garderie d’enfants à torcher les derrières et à vider des pots jusqu’à la mort. »

Tous les catholiques ne réagissent pas de la même manière. La revue Esprit approuve Beauvoir. Jean-Marie Domenach écrit, le 25 juin 1949 : « Je crois que les chrétiens qui, sous prétexte d’érotisme et d’obscénité, attaquent Simone de Beauvoir et la tentative qu’elle représente se trompent du tout au tout. »

L’accueil à l’extrême gauche est également négatif. Au Parti communiste, presque personne ne lit le livre selon le souvenir d’Annie Kriegel qui raconte que cela ne l’intéressait pas du tout : « Pour notre génération [elle est née en 1926], ces problèmes d’émancipation étaient dépassés : nous n’étions pas le deuxième sexe9. »

Dès le mois de juin 1949, Marie-Louise Barron, héroïne communiste de la Résistance, exprime son dédain dans Les Lettres françaises . Elle se représente « le franc succès de rigolade » que Beauvoir obtiendrait dans un atelier de Billancourt, « en exposant son programme libérateur de défrustration » . La socialiste Colette Audry lui répond dans Combat que « c’est estimer bien peu les ouvrières de Billancourt que de penser qu’elles se moqueraient ainsi d’une oeuvre qui, à la fois, insiste sur l’importance historique de l’entrée des femmes dans la production [...] et passe en revue tous les problèmes auxquels se heurtent concrètement, quotidiennement, les travailleuses.10 »

L’H. : Comment un livre si décrié est-il devenu emblématique de l’émancipation des femmes ?

I. G. : Comme l’a dit Michelle Perrot, c’est de l’Amérique que Le Deuxième Sexe est revenu en France comme la bible du féminisme. Quand le livre y paraît en 1953, et surtout en 1961 en livre de poche, les féministes se précipitent dessus. Au milieu des années 1970, il s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires aux États-Unis.

Deux féministes ont plus particulièrement participé à la diffusion des théories de Beauvoir. Il s’agit de Kate Millett et de Betty Friedan qui se sont beaucoup inspirées du livre de Beauvoir mais sans le citer. Si bien que beaucoup de féministes ignorent que Beauvoir est la première à avoir théorisé le concept de « femme » comme construction culturelle. C’est-à-dire qu’en quelque sorte elle est bien à l’origine du concept du « genre » gender entendu comme sexe social.

C’est le féminisme américain qui inspirera le Mouvement de libération des femmes MLF en France dans les années 1970. C’est donc plutôt indirectement, à travers les féministes américaines, que Simone de Beauvoir a influencé le MLF. Le paradoxe est que Le Deuxième Sexe n’a pas donné l’impulsion à un mouvement féministe en France. Il y aura même un « creux de la vague » dans les années 1950 et 1960. Les combats politiques l’emportaient sur les revendications féministes. Même s’il y eut des prises de conscience individuelles, le vrai succès de Simone de Beauvoir en France est tardif, pas avant les années 1970. Je parle du féminisme.

L’H. : Qu’est-ce que les féministes lui reprochent ?

I. G. : Elles lui ont tout d’abord reproché de ne pas avoir pris en compte les combats antérieurs des féministes. Mais je crois qu’elle l’aurait fait si elle en avait eu le temps. Dans son manuscrit, elle écrit, sur un feuillet à part qui contient des tâches à accomplir : « Peut-être faut-il aussi un historique du féminisme ? » Elle évoque dans son autobiographie Louise Weiss, qui a lutté sous la IIIe République pour le droit de vote. Mais les suffragettes étaient trop bourgeoises pour Beauvoir. En fait, pour elle, la libération de la femme ne passait pas nécessairement par la politique.

La critique est surtout venue, dans les années 1970, des trois figures phares de ce que les Américains appellent le « French Feminism »  : Hélène Cixous, Julia Kristeva et Luce Irigaray. Leur féminisme poststructuraliste est un amalgame de psychanalyse, de linguistique et de déconstruction à la Derrida.

Cixous et ses adeptes reprochent à Beauvoir d’avoir fondé sa théorie de la libération de la femme sur une version particulièrement prononcée du « phallogocentrisme », à partir d’une philosophie « mâle », celle de Sartre. Selon elles, les oppositions binaires comme « culture et nature », « sujet et objet » qui structurent notre pensée et qui se veulent universelles ne sont que le produit de l’homme. Beauvoir, elle, au contraire, pense que nos outils conceptuels, comme le langage, sont neutres, et que la raison n’est pas l’apanage des hommes. Pour les féministes poststructuralistes, l’universalisme est une ruse de la virilité. Ces féministes remettent en cause la quête de l’égalitarisme entre les hommes et les femmes. C’est encore plus vrai des féministes de la différence comme Antoinette Fouque.

L’H. : Que reste-t-il du féminisme égalitariste à la Beauvoir ?

I. G. : Il est majoritaire en France même s’il fait moins de bruit à l’étranger que le féminisme poststructuraliste ou déconstructionniste. Toutes les femmes qui passent des concours et pensent qu’il faut gagner leur vie pour être indépendantes lui doivent quelque chose. Parmi les figures les plus éclatantes, citons seulement la philosophe Elisabeth Badinter ou l’historienne Michelle Perrot.

Aux États-Unis, la grande théoricienne du genre Judith Butler a reconnu sa dette envers Beauvoir, qui, en définissant le corps comme une partie de la « situation » que la femme doit dépasser, a préparé le terrain pour la déconstruction de l’opposition entre le sexe biologique et le genre social.

L’H. : Beauvoir a écrit de nombreux récits autobiographiques. Qu’est-ce que l’historien peut en tirer ?

I. G. : L’autobiographie est un genre littéraire à part entière. Et Beauvoir n’a pas échappé au travail de la mémoire avec ses stratégies et ses ruses. Elle a d’ailleurs toujours dit qu’elle ne dirait pas tout dans ses oeuvres autobiographiques. Michel Contat a parlé à son propos d’une « sincérité très contrôlée » .

Si ses Mémoires sont sincères et authentiques, c’est par leur ton, leur style. Un style d’ailleurs très performant qui mérite d’être étudié pour lui-même. Mais il lui a fallu évidemment filtrer ses propos et cacher certaines choses pour être acceptée, voire aimée par les lecteurs. En 1960, par exemple, ses relations avec les femmes n’auraient pas été comprises. Elle n’en dit donc rien - il est vrai aussi pour ne pas compromettre certaines personnes. De même, pour correspondre à l’image que l’on avait d’elle après la guerre, celle d’une figure de la gauche non orthodoxe, elle met plus d’engagement dans son attitude sous l’Occupation que les écrits intimes rédigés à l’époque sans intention de publication ne le traduisent.

L’H. : Mais qu’est-ce qui a poussé Beauvoir à écrire ses mémoires ?

I. G. : Je pense qu’elle s’est mise à écrire ses Mémoires par culpabilité, après la mort de son amie Zaza. Dans les Mémoires d’une jeune fille rangée , elle accuse les parents de son amie, représentants de la grande bourgeoisie catholique, d’avoir assassiné leur fille en l’empêchant de se marier avec l’homme qu’elle aimait : le philosophe Maurice Merleau-Ponty. On sait que trois semaines avant de mourir de maladie, Zaza avait réclamé désespérément Simone, l’ « éternelle disparue » , à l’hôpital. Beauvoir l’a laissée tomber pour Sartre, avec qui elle avait ses premières relations sexuelles. Elle a ensuite senti sa faute et a eu besoin de se libérer de ce poids. Zaza est en grande partie à l’origine de son entreprise littéraire.

Dans les Mémoires d’une jeune fille rangée , on sent une spontanéité, une urgence à écrire, à se soulager, qui n’apparaît plus dans les tomes suivants de l’autobiographie. C’est pourquoi je recommande à tout le monde de lire ce livre. Outre sa spontanéité, on y voit comment un individu parvient à dépasser sa situation historique.

Je recommande aussi le récit de la mort de sa mère, Une mort très douce , écrit en 1963, que Sartre considérait comme son meilleur texte. Là encore, elle se libère. On sent qu’elle va étouffer si elle ne raconte pas cet événement qui la révolte. Une fois sa mère malade, elle se met à sa place et dénonce l’absurdité de la mort. L’ouvrage se clôt sur ces mots magnifiques : « Il n’y a pas de mort naturelle : rien de ce qui arrive à l’homme n’est jamais naturel puisque sa présence met le monde en question. Tous les hommes sont mortels : mais pour chaque homme sa mort est un accident et, même s’il la connaît et y consent, une violence indue. »

Propos recueillis par Michel Winock.

Par Ingrid Galster