Lévi-Strauss : la rature structurale

Une hésitation, un remords dans une lettre de 1943 et le structuralisme était né.

L'oeuvre et la vie de Claude Lévi-Strauss ont été saluées, au moment de sa mort au mois de novembre 2009, avec une belle unanimité. Au fil des années, il était devenu le « pape du structuralisme », tout à la fois principe savant et référence théorique dominante dans les années 1960, mais aussi l'intellectuel rêveur, le vieux sage paré des plumes de l'académicien et finalement le dernier grand intellectuel français porteur d'une forme de charisme de la pensée que son exceptionnelle longévité avait comme validée.

Mais revenons ici au Lévi-Strauss trentenaire et barbu, rentré du Brésil explorateur, collectionneur, ethnographe, contraint, comme d'autres, de quitter son pays en 1941 en raison de la politique antisémite de Vichy. Il trouve finalement refuge à New York, où il restera jusqu'en 1947, membre de l'École libre des hautes études, une institution d'enseignement et de recherche estampillée France libre qui abrite des notabilités intellectuelles à l'époque plus célèbres, l'historien d'art Henri Focillon, les philosophes Jacques Maritain et Alexandre Kojève et le linguiste d'origine russe Roman Jakobson, parmi bien d'autres1.

C'est dans ce contexte de guerre, d'exil, de décloisonnement des hommes et des savoirs qu'on s'accorde à inscrire la naissance de l'anthropologie structurale, fruit de la greffe entre le savoir anthropologique et la démarche linguistique, à travers la rencontre à New York et l'amitié devenues quasi mythiques entre Claude Lévi-Strauss et Roman Jakobson.

La micro-histoire d'un fait d'écriture - l'apparition inopinée et première, à notre connaissance, du mot « structure » chez Lévi-Strauss dans une lettre de décembre 1943 adressée à Paul Rivet cf. photo - nous permet d'assister quasi en direct à une révolution épistémologique en forme de rature, d'hésitation, de remords. Elle nous plonge aussi dans un problème classique de l'histoire des sciences : comment change-t-on un jour de paradigme ? Comment rendre raison du grand saut qu'implique parfois, comme en cette occasion, la substitution du mot « structures » au mot « secteurs » ?

Paul Rivet, destinataire d'une correspondance fournie avec son brillant thésard, fut l'organisateur de la vie anthropologique française dans l'entre-deux-guerres, le fondateur et directeur du musée de l'Homme, un socialiste militant, directeur avec Paul Langevin et Alain du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes2. Épargné de peu par la Gestapo qui a démantelé le réseau de Résistance du musée de l'Homme et fera fusiller plus tard ses principaux membres, il a quitté la France, la mort dans l'âme, pour la Colombie, puis le Mexique où toujours actif, toujours militant pour un humanisme anthropologique, il adhère à la France libre, sous l'amicale pression de ses jeunes collègues et disciples Jacques Soustelle et Henri Seyrig, principaux « missi dominici » du gaullisme en Amérique du Sud.

Le 6 décembre 1943, Lévi-Strauss écrit donc à son « cher maître », pour lui expliquer le profond changement de son programme de travail. Sa thèse complémentaire sera consacrée à l'organisation sociale des Nambikwara ; quant à sa thèse principale, tout a changé : « Vous vous souvenez peut-être qu'à l'origine, elle devait être consacrée à la sociologie du Mato Grosso. Mais depuis lors, le petit livre que j'avais commencé d'écrire sur l'inceste s'est transformé en un ouvrage de dimensions considérables qui me semble plus approprié à une thèse, comme aussi aux besoins intellectuels de la France au lendemain de la victoire 3 . [...] J'ai essayé d'élaborer une méthode positive pour l'étude des faits sociaux, que je caractériserais sommairement en disant qu'elle est un effort pour traiter les systèmes de parenté comme des secteurs [structures], et pour transformer leur étude de la même façon et en s'inspirant des mêmes principes, que l'a fait la phonologie pour la linguistique. En d'autres termes, je m'efforce de présenter une "systématique des formes de parenté"4.»

A posteriori , on peut lire beaucoup de choses dans cette rature à la fois banale et révolutionnaire : elle signe un programme de durcissement théorique de l'anthropologie en quête d'une légitimité véritablement savante, c'est-à-dire, comme l'écrit Lévi-Strauss un peu plus loin, d'un principe d'unification, de simplification et de clarification du panorama effroyablement confus des configurations de parenté. Une manière aussi de désengluer le savoir ethnologique d'une instrumentalisation ancienne de la discipline par les impérialismes coloniaux, notamment français, et par le nazisme, féru d'anthropologie physique.

Cette rature autorise et annonce des ramifications audacieuses non seulement avec la jeune science linguistique, dont le vocable « structure » est issu, mais aussi avec la généreuse et profuse anthropologie américaine emmenée par Franz Boas, ou avec le surréalisme dont Lévi-Strauss est un compagnon de route déclaré à New York et après.

Dans les lettres qui suivent cet aggiornamento scientifique structuraliste, Lévi-Strauss a le sentiment de construire du dur et du nouveau, non seulement pour lui mais pour la France : « J'ai le sentiment sans doute illusoire mais les erreurs conçues dans le jeu du travail peuvent être pardonnées d'être en train de bâtir un "grand livre". Si je peux le rapporter à la France libérée, les jeunes anthropologues et sociologues y trouveront une base qui les placera sur un pied d'égalité avec leurs collègues étrangers 5. » Mégalomanie d'un jeune savant en proie à l' hybris de la création scientifique ? Non, il faut plutôt lire dans ces professions de foi réitérées l'expression d'une science ambitieuse, inventive, « professant une pensée théorique sans honte » et un « goût philosophique audacieux », la définition pour la France d'une vocation fondamentalement savante, intellectuelle, pour une nation désormais privée des autres attributs de la puissance : Lévi-Strauss ne se fait aucune illusion à ce sujet et son gaullisme de guerre s'arrête au point où commencent les braillements patriotiques de l'orgueil national en berne.

Une révolution scientifique comme tribut de guerre : c'est aussi le combat savant que désigne cette rature, offensive scientifique qui est le pendant de la mélancolie rêveuse face à des mondes primitifs prêts à disparaître, que les « structures » contribuent à réintégrer dans une humanité à la fois une et diverse. L'évolution de la discipline, la rencontre avec des horizons nouveaux de la recherche et finalement l'exil du savoir occidental chassé d'Europe par le nazisme se conjuguent pour donner sens à ce hoquet calligraphique, fragile témoin d'une ambition intellectuelle qui a vertébré notre dernier demi-siècle.

Par Emmanuelle Loyer