Mort d'Alain Decaux

Alain Decaux est décédé le 27 mars 2016 à l'âge de 90 ans. Hommage par Philippe-Jean Catinchi.

Immortel depuis plus de 36 ans, Alain Decaux, le conteur d'Histoire préféré des Français, est mort le dimanche 27 mars à Paris, à l'âge de 90 ans. Le hasard est parfois ironique : lui qui composa, avant que ce n'en soit la mode, une Histoire des Françaises, ne put voter pour l'entrée sous la Coupole de Marguerite Yourcenar, puisqu'il n'y fut reçu que le jeudi suivant l'élection de la dame, le 6 mars 1980. Il aurait voulu célébrer Marcel Pagnol ou Marcel Achard et il prit place au fauteuil laissé vacant par Jean Guéhenno. Il aurait dû répondre au discours de réception de François Furet mais la mort du nouvel élu en juillet 1997 le priva de cet hommage, même si c'est lui qui avait célébré la mémoire de Georges Duby sept mois plus tôt.

Né le 23 juillet 1925, ce « fameux conteur de vraies histoires », selon la formule de François Mauriac, petit-fils d'instituteur et fils d'avocat, a grandi à Lille, sa ville natale, passant les vacances dans un village des Ardennes qui corrigeait la vision du petit citadin – la famille Decaux est implantée dans la région lilloise depuis 1670. Son enfance est peuplée de livres, Jules Verne d'abord, mais très vite par la grâce d'une appendicite qui le cloue au lit, c'est la révélation de Dumas, quand son grand-père lui offre Le Comte de Monte-Cristo. Quarante ans plus tard, l'historien populaire paiera la dette de l'enfant ébloui en obtenant en 1975 l'inscription à l'inventaire des monuments historiques du château de Monte-Cristo à Port-Marly – « l'une des plus délicieuses folies qu'on ait faites » au dire de Balzac – qu'il sauve in extremis de la pioche des démolisseurs. Le Hugo des Misérables, le Stendhal de La Chartreuse de Parme et les innombrables titres et chroniques de Georges Lenôtre complètent bientôt le Panthéon personnel de l'adolescent. Pudique, Alain Decaux a livré quelques-uns de ses souvenirs d'un temps aux usages révolus (dans son Histoire de France racontée aux enfants) mais comme le témoin se fait aussitôt pédagogue, on n'en retient guère que la fascination pour les premières images expérimentales qu'il découvre en visitant l'Exposition internationale de Paris en mai 1937, contact pionnier avec la magie de la télévision.

C'est pourtant l'écriture qui l'attire – il écrit un premier roman à neuf ans –, mais plus encore le théâtre – il a à son actif une douzaine de pièces avant l'âge de vingt ans – dans la lignée de son idole Sacha Guitry. Durant la guerre, le jeune homme est secouriste et porte assistance aux victimes des bombardements. A la Libération, il supplée ainsi la police, et se précipite au domicile de l'auteur dramatique, rue Elisée-Reclus sitôt qu'il apprend son arrestation ; pour prévenir le pillage du domicile, il se voit investi de la garde des lieux. Une entrée en matière toute romanesque, peu faite pour surprendre ce fervent lecteur de Dumas. Lorsque Guitry sort de prison, le maître sait se montrer reconnaissant et appuie les débuts dans le journalisme de ce jeune homme timide qui vient de basculer dans le monde de ses héros : rédacteur à Samedi soir, puis à Trois et Quatre, Decaux se lance passionnément dans une enquête sur l'énigme de Louis XVII, dont la mort à la prison du Temple divise les amateurs d'histoire « à la Lenôtre ». C'est à cette occasion qu'il rencontre André Castelot et noue ainsi une amitié sans ombre sur plus d'un demi-siècle (les compères fêtèrent chez Ledoyen cet anniversaire exceptionnel en 1996). En 1947, c'est le premier livre, que Guitry fait publier, s'avouant subjugué par un ouvrage… qu'il n'a en fait pas lu. Mais si la méthode de l'enquêteur qui tient plus de Rouletabille que de l'Ecole des Chartes – Decaux n'a suivi qu'un an des cours en Sorbonne et encore sans projet universitaire précis –, écrire ne suffit bientôt plus : avec André Castelot et Jean-Claude Colin-Simard, au terme de plus d'un an de démarches, il lance sur le Poste parisien un magazine historique « la Tribune de l'Histoire » (18 octobre 1951) – doyenne des émissions audiovisuelles en Europe lorsqu'elle disparaît en 1997 !

A partir de 1957, Alain Decaux présente à la télévision « La Caméra explore le temps » où Stellio Lorenzi tient le rôle du quatrième mousquetaire, dévolu à la radio à Alain Barroux. Pendant dix ans, ils signent ensemble la première aventure mythique de l'audiovisuel français. Riche de quarante-quatre numéros, et auréolée du nimbe du martyr, l'émission est condamnée en avril 1965 (elle disparaîtra fin mars 1966 avec les deux mémorables volets consacrés aux Cathares), victime d'une remise en ordre au sein du nouvel ORTF où Stellio Lorenzi dérange par son engagement au Parti communiste comme son action syndicale ; à cette occasion, la solidarité sans faille des deux autres coproducteurs atteste l'esprit d'équipe inentamable qui a fait la réputation du tandem Decaux-Castelot. La rumeur de légende qui accompagne la série défunte fait prendre conscience de la révolution opérée grâce à l'impact conjuguée de la Tribune et de la Caméra : rendre indispensable l'évocation de l'Histoire dans l'espace audio-visuel. Pour l'heure les universitaires délaissent des médias trop éloignés de la référence à l'écrit ; légitimé par le succès de ses livres auprès du grand public comme par le tirage des revues de vulgarisation (Historia, Miroir de l'Histoire, plus tard Histoire pour tous qu'il dirigera), Alain Decaux va bientôt incarner pour tous les Français le conteur d'Histoire. Mariage réussi de discours jusque là incompatibles – récit de nourrice et cours magistral du professeur de l'école républicaine, avec en prime le goût malicieux de l'anecdote savoureuse – sa parole oscille entre l'incantation douce pour une nécromancie didactique et la verve exaltée de l'écriture feuilletonesque.

Maurice Cazeneuve découvre ce talent télégénique en suivant certains numéros des Bonnes adresses du passé. Au terme de deux expériences estivales (1969 et 1970), c'est le début de « Alain Decaux raconte » et de ces fameux directs qui vont en faire l'« homme de télévision » par excellence (il obtient ainsi le Prix de la Critique dès 1971), relayant les Sabbagh, Zitrone et autres Tchernia. Une aventure durable (1969-81).

« Ecrivain d'Histoire », comme il se plaît lui-même à se définir, Decaux devient dès lors, par ces rendez-vous mensuels où il s'adresse aux téléspectateurs sans fard ni mise en scène tapageuse, le maître d'école laïque que la télé attendait. Avec en prime la couleur, la construction dramatique, l'animation du  récit romanesque. Comme si l'écrit pouvait passer à l'oral : une gageure dont les lecteurs de Decaux vérifient encore la fortune. Ceux qui se contentèrent de l'écouter savent la place si singulière que prit ce « conteur confraternel », dont les imitations nombreuses et chaleureuses attestent la perception bonhomme. Une telle reconnaissance publique bouleverse la donne. Moins historien – il ne fit jamais œuvre de chercheur – que producteur d'émissions télévisées, c'est au nom même de cette adhésion populaire et de la nécessité de saluer les espaces neufs du champ culturel qu'il est reçu à l'Académie française, élu en mars 1979. Il ne récusera jamais ce goût pour la littérature populaire, proposant même en 1980 pour la séance annuelle des cinq académies une réponse à un fictif discours de réception d'Alexandre Dumas, plus immortel que la plupart des Académiciens de son temps.
Plus sérieusement, l'homme de lettres n'oublie sa sensibilité (« de centre gauche », précise-t-il souvent, évoquant son admiration pour Pierre Mendès France), lui qui donne à Paris en mai 1968 avec sa pièce Les Rosenberg ne doivent pas mourir un vibrant réquisitoire contre l'intolérance, qu'il prolonge en soutenant, après Martin Luther King, la mise en liberté de Morton Sobell, condamné en même temps que les deux époux, avant de présider en 1971 le comité national pour la défense et la libération d'Angela Davis. Déjà engagé par son succès dans les polémiques historiques de son temps – les remous suscités par son évocation télévisée de l'assassinat de Darlan ou l'affaire Ben Barka, la grâce d'un tact précieux pour celle de l'enlèvement de Ben Bella, son admiration très contestée pour Robert Brasillach – ce grand zélateur du message républicain, celui laïque et démocrate de Jules Ferry, se sent une responsabilité particulière dans l'affirmation publique de sa discipline. Aussi en 1980, prend-il la tête d'une « croisade » contre « l'emiettement », voire « l'effondrement » de l'enseignement de l'histoire dans le système scolaire national, suppliant le ministre de l'époque, Christian Beullac, de suspendre les modifications de programme annoncées « pendant qu'il en est encore temps ». Cette mission « de Salut Public » l'engage dans l'arène politique plus qu'il ne le prévoyait.

Nommé membre du Haut conseil de la francophonie en janvier 1985, il devient, à la demande expresse de Michel Rocard, ministre délégué auprès du ministre des Affaires étrangères, Roland Dumas, en charge de la francophonie dans le gouvernement nommé par le président Mitterrand en juin 1988 et où il est l'un des représentants de l'« ouverture ». S'il devait y battre des records de popularité, capital amassé au cours d'un quart de siècle de présence médiatique, Alain Decaux a gardé de cette expérience ministérielle un sentiment nuancé dont il a fait part dans Le Tapis rouge (1992), témoignage précoce qui dit sans langue de bois les espoirs et les désillusions, les conflits de compétence qui paralysent et revient sur les missions principales : reconquête d'espaces francophones retournés à la friche et réforme de l'orthographe pour une réaffirmation extérieure de la place de la langue (c'est à son initiative qu'est créé en juillet 1989 le Conseil de l'audiovisuel extérieur de la France ).

A l'heure où disparaît le visage le plus populaire de l'Histoire en France, qu'en est-il de cette suspicion profonde qui disqualifia longtemps un récit historique accessible qui célèbre l'anecdote ?
Déjà Emmanuel Le Roy Ladurie avait salué la dramatique télévisée consacrée aux Cathares comme, mieux qu'une « prise de conscience », une « invention de conscience » –  rupture radicale qu'un universitaire a peu de chance de procurer jamais. Plus synthétique Ernest Labrousse n'hésitait pas à proclamer qu'Alain Decaux avait « donné à la vulgarisation ses lettres de noblesse » ; adoubement qui vaut quitus pour celui que des historiens moins confirmés traitaient avec une condescendance à peine voilée.

La réconciliation de l'histoire savante et des supports modernes de la communication, amorcée par Georges Duby et Marc Ferro, puis confirmée par Jean Delumeau ou François Furet, est peut-être le véritable héritage d'Alain Decaux, qui sut rendre indispensable la présence de l'Histoire dans les médias, illustrant avec tant de foi ce credo que la toute nouvelle chaîne Histoire se réclame sans état d'âme déplacé de la filiation d'« Alain Decaux raconte… »

Pour aller plus loin :
"Alain Decaux tenté par le théâtre"
"Mort d'Alain Decaux : un témoignage de Michel Rocard"
"Alain Decaux : une bibliographie sélective"

Par Philippe-Jean Catinchi