« Mythes et mythologies politiques » de Raoul Girardet

La conspiration, le sauveur, l’âge d’or et l’unité : tels sont les quatre grands mythes qui structurent notre imaginaire politique depuis deux siècles.

Né en 1917, Raoul Girardet est mort le 18 septembre 2013. Bien qu’il ait adhéré à l’Action française, il s’est engagé dans la Résistance, avant de passer l’agrégation d’histoire. En 1953, alors professeur au lycée Lakanal, il publie La Société militaire (Plon), très remarqué. Nommé assistant puis maître-assistant à la Sorbonne, il est un ferme partisan de l’Algérie française, dont il défendra les thèses dans l’hebdomadaire ultra Esprit public. Il  sympathise alors avec l’OAS, ce qui lui vaudra une arrestation et quelque temps de prison. Devenu maître de conférences puis professeur à l’IEP de Paris, il acquiert l’estime et l’admiration de ses étudiants, qui apprécient la manière dont il sait parfaitement, réfractaire à l’esprit partisan, séparer ses convictions politiques (depuis toujours républicain, il devient du reste de plus en plus libéral) et la rigueur de son enseignement. De conserve avec Jean Touchard et René Rémond, il a dirigé, entre autres, dans les années soixante, un séminaire « Idéologies » resté mémorable.  On lui doit deux anthologies de référence, sur le Nationalisme (Points-H) et sur L’Idée coloniale (Pluriel). Pierre Assouline a publié ses entretiens avec Raoul Girardet sous le titre Singulièrement libre (Perrin).
Un des ouvrages les plus marquants de Raoul Girardet est certainement ses Mythes et mythologies politiques paru au Seuil, en 1986.
Que l’imaginaire soit un des plus actifs ressorts de la politique, Raoul Girardet le démontre dans cet ouvrage captivant. Quatre exemples thématiques fournissent matière à sa démarche : la conspiration, le Sauveur, l’âge d’or et l’unité.
Chacun de ces mythes donne lieu à des récits concrets. Le chapitre sur la conspiration est illustré par trois organisations occultes, trois complots : le complot juif, le complot jésuitique et le complot maçonnique. « Expression d ‘un malaise social, manifestation de peur ou de désarroi collectif », la Conspiration, nous dit l’auteur, apparaît comme la « manifestation négative d’aspirations tacites », la quête d’un Ordre qui s’oppose à une société désarticulée.
Le Sauveur est un mythe polysémique, depuis la figure du notable qui va sauver le franc à la façon d’Antoine Pinay jusqu’au héros claudélien Tête d’or, « l’aventurier fulgurant qui mourra supplicié au crépuscule d’une déroute ».  Girardet revendique quatre modèles : Cincinnatus, qui pourrait s’appeler Doumergue en 1934, Pétain en 1940, voire de Gaulle en 1958 ; Alexandre, suivi entre autres par Bonaparte, les hardis capitaines, les conquérants ; le modèle Solon, le législateur, le de Gaulle fondateur d’une République nouvelle ; enfin Moïse, l’archétype du prophète — de Gaulle encore identifiant son destin à celui de la France. L’appel au Sauveur a pour contexte les crises d’identité ou les crises de légitimité. « Gardien de la normalité dans la succession des temps, dans l’écoulement des générations, telle apparaît […] la fonction essentielle attribuée au héros salvateur. »
Ce mythe du Sauveur n’est pas éloigné d’un autre mythe, celui de l’âge d’or. Car ces temps de crise qui nous font rêver d’un homme providentiel sont propices à l’imagination d’un passé légendaire, un temps ‘d’avant », d’avant la crise, d’avant le désordre, d’avant le déclin, d’avant la décadence. Il y a des belles époques » et des « bons vieux temps », autant de rémanences nostalgiques qui mobilisent les esprits contre le présent. L’auteur cite à bon escient Jean Bodin qui, en son siècle, écrivait déjà : « C’est une erreur grave que de croire que le genre humain ne cesse de dégénérer. »
Enfin, le mythe de l’unité entonné par tous les discours partisans et qui, paradoxalement, abouti « à la prolifération contradictoire des dogmes, des credo et des Églises ». Généralement, un parti politique « unitaire » est un parti qui résulte d’une scission.
Dans une conclusion interprétative, Raoul Girardet se fait le brillant praticien de l’interdisciplinarité, recourt à l’anthropologie et à la sociologie. Il montre que le mythe n’a pas seulement une fonction explicative dans un monde apparemment indéchiffrable, mais aussi, dans la sphère politique, un pouvoir de mobilisation.
Cet ouvrage est un superbe guide d’histoire politique qui reste d’une vive actualité. Le catastrophisme si répandu aujourd’hui dans les écrits de nos contemporains pourrait être le grand mythe d’aujourd’hui, lié du reste au vieux mythe de l’âge d’or. Mais chaque parti politique vit de ses propres mythes, et pas seulement les écologistes apocalyptiques. Raoul Girardet nous invite à décrypter tout ce qu’il y a de mythique dans les doctrines et les programmes ; il nous exhorte donc à la lucidité. Tout en nous montrant que la vie politique est inséparable d’une certaine mythologie contre laquelle la raison rationnelle doit souvent rendre les armes.

Par Michel Winock