Nantes est-elle vraiment bretonne ?

Alors que le gouvernement réfléchit au regroupement de certaines régions françaises, le cas de Nantes divise. La ville est-elle bretonne ? En 2007, Joël Cornette avait réfléchi à la question. Il a actualisé pour nous son article*.

En plein coeur de la ville de Nantes, l'imposant château des Ducs de Bretagne ouvre ses portes, après un long travail de restauration qui a permis de sauvegarder les maçonneries de schiste, de granit et surtout de tuffeau de Loire, ce matériau qui s'est imposé dans les constructions des XVe et XVIe siècles. Roche fragile : victime d'une terrible maladie, la « desquamation en plaques », la pierre a dû être dessalée, séchée, et il a fallu lui appliquer un badigeon de lait de chaux pour l'isoler de la pollution, de l'humidité et de la corrosion du sel.

Au terme de quinze années de travaux aussi acharnés que minutieux, le château enfin restauré permet aujourd'hui l'inauguration d'un nouveau musée consacré à l'histoire de la ville, mais aussi de la Bretagne.

Ce musée, qui se déploie dans 32 salles de l'ancien palais ducal du XVe siècle, est riche de plus de 800 objets d'une grande diversité : peintures, sculptures, cartes et plans, mobilier, photographies... On les découvre à travers un parcours ponctué de sept grandes séquences chronologiques, depuis les origines de Nantes et de la Bretagne jusqu'à la métropole atlantique d'aujourd'hui, sans oublier le négoce et « l'or noir » , quand la ville s'illustra tristement dans la traite négrière. Car le « commerce du bois d'ébène », longtemps occulté, fut l'un des moteurs de l'expansion maritime de la ville ligérienne au siècle des Lumières. Nantes arma en tout 1 427 navires négriers de 1674 à 1792, soit 45 % des armements français.

L'un des intérêts du musée est de témoigner de ce passé enfin dévoilé et assumé [1]. Mais il dit plus encore : ce fier monument fut, pour l'essentiel, au XVe siècle, l'oeuvre de François II, père d'Anne de Bretagne et dernier duc de la Bretagne indépendante, qui confirma Nantes comme capitale du duché, depuis longtemps siège de la chancellerie, organisme central de l'État breton. François II fit du château des souverains bretons à la fois la résidence principale de la cour ducale et une forteresse militaire défensive face au pouvoir de son puissant voisin, le roi de France. En témoignent les 500 mètres de chemin de ronde sur les remparts fortifiés, pour la première fois ouverts à la promenade.

Mais Nantes est-elle bretonne ? Cette question n'est en rien incongrue. Elle est même d'une brûlante actualité depuis... 1941. Cette année-là, la loi du 19 avril créait les préfectures régionales. Et rattachait Nantes et la Loire-Inférieure à la région d'Angers. François Ripert, préfet d'Ille-et-Vilaine, qui devenait alors préfet régional, n'exerçait donc ses fonctions que dans les quatre départements des Côtes-du-Nord, du Finistère, de l'Ille-et-Vilaine et du Morbihan : la Loire-Inférieure était placée sous l'autorité du préfet régional résidant à Angers.

« Que dirait la bonne duchesse Anne si elle assistait à une telle amputation de son fief ? Obliger Nantes à graviter autour d'Angers, ville de petite importance, est un contresens. Autant déclasser Paris pour mettre la capitale à Orléans ! » C'est en ces termes que le général Audibert, alors à la retraite et installé près de Nantes, s'insurgeait en 1941, dans le Phare de la Loire , contre ce décret.

Mais il y eut pire : en 1955, sous la IVe République, Pierre Pflimlin, le ministre de l'Économie du gouvernement d'Edgar Faure, créait les « régions de programme ». Et la Loire-Atlantique se trouva alors étrangement retirée de la Bretagne pour être intégrée à la région dite « Pays de Loire ». La raison de ce changement : le haut fonctionnaire du Plan, chargé de procéder à ce dernier découpage, aurait réalisé le croquis des régions en un après-midi, sans consulter personne ! « Jamais il n'avait songé ce jour-là que le résultat de son crayonnage durerait aussi longtemps... [2] » Au mépris d'une histoire multiséculaire... Et du désir manifeste et majoritaire de réunifier la Bretagne historique.

Un désir confirmé, en 1986, par un sondage réalisé à la demande de FR3 : la majorité des personnes interrogées en Loire-Atlantique, « plutôt favorables » ou « tout à fait favorables » au rattachement de Nantes à la Bretagne, a atteint jusqu'à 63 % le plus fort pourcentage étant obtenu au sud du département : 67 %.

Ce résultat laisse à penser que la démarcation entre Bretagne et Vendée n'est pas la Loire, mais coïncide bien avec la limite départementale, plus au sud. En 1989, à Nantes, un attentat endommageait même le palais de la région dite des Pays de Loire, en signe de protestation contre la division du territoire breton...

Nantes, bretonne ? La partie est loin d'être gagnée, comme le prouve la décision présidentielle de rattacher Nantes à une vaste région centrée sur la Loire, au mépris de la volonté affichée, le 28 juin encore, d'une majorité de Nantais et de bon nombre d'élus, pour une Bretagne "réunifiée".

En inscrivant l'identité de Nantes dans sa double appartenance, estuarienne et bretonne, le musée du château des Ducs de Bretagne, par sa seule présence, proclame une vérité simple qui pourtant fait débat et ne semble pas aller de soi : Nantes est bel et bien bretonne. C'est toute son histoire, comme celle de la Bretagne, qui en porte témoignage...

Par Joël Cornette