Nicolas Sarkozy face à l'histoire : entretiens et discours officiels

Du discours d'Alger aux célébrations du 600e anniversaire de Jeanne d'Arc, en passant par le discours de Dakar, avec un décryptage de l'historien sénégalais Makhily Gassama... Un supplément à l'enquête exclusive "Nicolas Sarkozy face à l'histoire", parue dans le n°375 de L'Histoire, "La Syrie depuis 5000 ans".   

« Mépris pour l’Afrique, mépris pour son Histoire »

“Le drame de l'Afrique, c'est que l'Homme africain n'est pas assez entré dans l'Histoire”. Le 26 juillet 2007, au milieu d’un discours de près d’une heure, Nicolas Sarkozy déclencha avec ce jugement une des polémiques de son quinquennat. Six mois plus tard, une vingtaine d’historiens africains s’associaient pour répondre au Président de la République dans L’Afrique répond à Sarkozy (Philippe Rey, 2008). Entretien avec l’historien sénégalais Makhily Gassama, son maître d’oeuvre.


   

 

L'Histoire : Le 28 avril 2008, deux mois après la sortie de votre livre, le journaliste Bara Diouf titra son éditorial du journal “Et si Sarkozy avait raison ?”. En avons-nous trop fait avec ce discours ?
Makhily Gassama : Au vrai, il est mal écrit, plein de redites et de contradictions flagrantes ; il dit sans gêne une chose et son contraire ; le texte est brouillon, désarticulé. Lu ou écouté hâtivement, on peut être tenté de lui donner un sens qu’il n’a pas.
On assiste là à une véritable falsification des faits, une fausse orientation des responsabilités : le bourreau de l’Afrique, c’est notre ontologie, notre nature africaine, notre vision ou notre appréhension du monde. Les graves séquelles de la traite négrière et de la colonisation, le soutien conditionnel de la France aux dictatures africaines, les désastres causés par la Françafrique semblent insignifiants aux yeux de nos nouveaux « amis décomplexés » de France.

L'Histoire : Henri Guaino, la plume du Président, est-il plus à blâmer que Nicolas Sarkozy ?
Makhily Gassama : Prononcé par un homme d’Etat quel qu’il soit, c’est un discours criminel. Henri Guaino se défendait, dans les médias, avec une rage amusante. Un conseiller, surtout au niveau de responsabilité qui est le sien, doit travailler dans la discrétion. Ce ne fut pas le cas ici. Il semblait se complaire dans son rôle, distribuant blâmes et louanges aux Africains selon qu’ils approuvent ou désapprouvent le discours, comme on l’aurait fait devant ses petits esclaves qui n’ont de droit que de recevoir et d’acquiescer les propos du maître.
En un mot, ni le texte ni le style employé n’auraient dû être considérés comme ceux d’Henri Guaino. Seul le chef de l’État est responsable du texte qu’il a prononcé devant toute l’Afrique. Je n’aurais jamais réagi à ce texte s’il avait été signé et publié par un certain Henri Guaino, même diffusé par tous les organes de presse de France.
Nicolas Sarkozy a eu tort d’avoir cru en son conseiller en reproduisant ses réflexions brouillonnes, fantaisistes et injurieuses devant non seulement l’Afrique, mais devant le monde.

L'Histoire : Avez-vous perçu du mépris de la part du président français vis-à-vis de l’Afrique et de son Histoire ?
Makhily Gassama : Assurément. Mépris pour l’Afrique, mépris pour son histoire. Commençons par l’histoire. Le président Sarkozy s’en est maladroitement servi pour expliquer et justifier ce qu’on pourrait nommer le « présent africain » qui, même pour nous, n’est pas glorieux. « Mépris pour l’Afrique » ? Oui. Mais il faut se garder de confondre « mépris » et « racisme ». Contrairement à certains lecteurs du discours du président Sarkozy, je pense que ce n’est pas juste de traiter celui-ci de « raciste ». Son mépris pour l’Afrique repose vraisemblablement, comme chez bien d’autres observateurs dans le monde, sur l’idée que lui inspirent nos élites actuelles. Durant cinquante ans d’indépendance, nous n’avons pas cherché à nous faire respecter. Cette classe politique, insouciante devant tout ce qui concerne le devenir du continent, le président Sarkozy, dans son discours de Dakar, ne l’a pas rendue responsable de notre situation.

L'Histoire : Qu’avez-vous essayé de montrer dans l’ouvrage L’Afrique répond à Sarkozy, que vous avez dirigé ?
Makhily Gassama : Notre ambition, dans cet ouvrage collectif, c’est de situer les responsabilités dans l’état désastreux de nos pays, et notamment le rôle destructeur de la Françafrique en Afrique francophone. Il ne suffit pas de les dénoncer abstraitement ou les mettre sur le dos du mythique « homme africain », comme l’a fait le président Sarkozy ; on s’attendait, compte tenu de son tempérament et de ses promesses électorales, à ce qu’il en désignât courageusement les responsables qu’il connaît parfaitement. De Charles de Gaulle à Jacques Chirac, en passant par le socialiste François Mitterrand et le centriste Giscard d’Estaing, tous les gouvernements français se sont copieusement servis des dispositifs, des réseaux mis en place par Jacques Foccart, l’antihéros de nos indépendances.

 

Pour lire les discours de Nicolas Sarkozy :

Discours au Congrès de l'UMP, 14 janvier 2007

Discours de Dakar, 26 juillet 2007

Discours d'Alger, 3 décembre 2007

Discours de Constantine, 5 décembre 2007

Discours au Puy-en-Velay, 3 mars 2011

Discours du 600e anniversaire de la naissance de Jeanne d'Arc, 6 janvier 2012

 

Pour en savoir plus :

Guy Môquet, Sarkozy et le roman national, par Jean-Pierre Azéma, L'Histoire n°323, septembre 2007, p. 6.

La Princesse de Clèves et le président, par Antoine de Baecque, L'Histoire n°362, mars 2011, p. 20.

 

Par Hugo Leenhardt