Palmyre, chronique d’une destruction programmée

Tombée entre les mains de Daech en mai 2015, la cité antique de Palmyre a subi de graves destructions. Spécialiste de la Syrie antique, Maurice Sartre nous explique à quel point les disparitions du temple de Baalshamin, du sanctuaire de Bel et des tours funéraires sont des pertes archéologiques inestimables.

  • Théâtre antique de Palmyre (fig. 1)

    Le théâtre antique de Palmyre fut le décor de la mise en scène macabre d’exécutions de soldats.

  • Hypogée de la nécropole sud-est

    Défunt en costume dit parthe sur son lit de repos dans la tombe F (tombeau de Bolha et Borepha), après la restauration par les Japonais.

  • Statue de lion située à l’entrée du musée

    Statue de lion de plus de 3 m de haut, tenant entre ses pattes une gazelle, trouvée dans le temple d’Allat à l’ouest de la ville et située à l’entrée du musée.

  • Le temple de Baalshamin (fig. 4)

    Le temple de Baalshamin a été construit à partir de la première moitié du Ier siècle de notre ère, après qu’ait été désaffecté (en 11 de notre ère) un tombeau qui se dressait à proximité.

  • Décret de la cité sur la façade du temple de Baalshamin (fig. 5)

    Sur une console de la façade du temple de Baalshamin, résumé du décret de la cité en l'honneur de Malè Agrippa, un généreux donateur.

  • Le temple de de Baalshamin (fig. 6)

    Le temple de Baalshamin se présente extérieurement comme un temple grec prostyle, c’est-à-dire orné d’une rangée de quatre colonnes en façade, avec deux colonnes en retour.

  • La cella du temple de Baalshamin (fig. 7)

    Le temple de Baalshamin abritait la statue du dieu qui trônait dans la cella simplement protégée par un dais, un velum. Cette statue se trouvait placée dans une large abside dont rien n’apparaît à l’extérieur.

  • Le temple de Baalshamin (fig. 8)

    Cours à portiques, dont on devinait encore quelques colonnes debout, où se rassemblaient les fidèles pour les cérémonies, car celles-ci ont toujours lieu à l’extérieur (notamment les sacrifices). Ces cours abritaient aussi diverses statues d’autres dieux et des statues de bienfaiteurs que l’on voulait honorer.

  • Le sanctuaire de Bel (fig. 9)

    Le sanctuaire de Bel occupe un vaste espace à l’est de la ville, en bordure de l’oasis. Son caractère monumental traduit bien son importance.

  • Grande cour à portiques du sanctuaire de Bel (fig. 10)

    La dédicace officielle du sanctuaire de Bel eut lieu le 6 avril 32, mais cela ne concerne que la cella proprement dite, car on sait que la grande cour à portiques resta en chantier jusqu'au IIe siècle, les portes de l’entrée monumentale étant datées de 175.

  • Plan du temple de Bel (Fig. 11)

    Le sanctuaire achevé se présentait comme un vaste ensemble enfermé dans une cour à portiques de 200 m de côté.

  • La cella du sanctuaire de Bel (fig. 12)

    Le temple proprement dit (la cella) occupe le centre de la cour. Il s’agit d’un bâtiment rectangulaire très élevé, entouré d’une colonnade (conservée à l’est seulement, photo suivante) qui lui donne l’allure générale d’un temple gréco-romain périptère.

  • Colonnade du sanctuaire de Bel (fig. 13)

    Seule la colonnade de la façade est du sanctuaire de Bel a été conservée.

  • La cella du sanctuaire de Bel (fig. 14)

    A l’intérieur du sanctuaire, la cella abrite deux profondes niches placées haut sur les petits côtés, niches (thalamoi) qui abritaient au nord l’image du dieu Bel.

  • Entrée du sanctuaire de Bel (fig. 15)

    À l’entrée du sanctuaire, une poutre historiée représentait une procession suivie par trois femmes enveloppées de voiles d’un côté, un sacrifice aux dieux palmyréniens en habits militaires de l’autre.

  • Les tours funéraires (fig. 16)

    La butte de Belqis domine au sud la route qui quitte Palmyre vers Émèse. Là se dressent la tour de Jamblique (à droite) et diverses tours bien conservées (celle la plus à gauche est peut-être l'une des trois tours anonymes qui ont été dynamitées). Au premier plan à droite, l'arrière de la tour de Kitôt.

  • Hypogée de la nécropole sud-est (fig. 17)

    Défunt en costume dit "parthe" sur son lit de repos dans la tombe F (tombeau de Bôlhâ et Bôrefâ), après la restauration par les Japonais.

  • La tour d’Atenatan (fig. 18)

    La tour d’Atenatan, à l’extrémité ouest de la nécropole ouest (dite vallée des tombeaux), est la plus ancienne des tours funéraires datées, remontant à 9 avant notre ère.

  • La tour de Jamblique (fig. 19)

    La tour de Jamblique, qui se dressait sur les pentes de la butte de Belqis, est l’une des plus hautes de la nécropole ouest et dominait la ville dont le centre se situait alors à ses pieds. Erigée en avril 83 de notre ère, elle pouvait abriter plusieurs centaines de défunts.

  • La tour de Jamblique (fig. 20)

    La tour de Jamblique avait conservé assez largement son décor sculpté et l’ornementation de sa porte.

  • La tour dite d’Elahbel (fig. 21)

    La tour dite d’Elahbel était de loin la mieux conservée, et la seule ouverte aux touristes. Dans un cartouche sur la façade, au-dessous de la loggia, l'inscription dédicatoire du tombeau.

  • Intérieur de a tour dite d’Elahbel (fig. 22)

    Plus de 400 emplacements funéraires étaient répartis sur les étages de la tour dite d’Elahbel.

  • Emplacement du sarcophage de la tour dite d’Elahbel (fig. 23)

    Le sarcophage du fondateur était disposé en façade de manière à constituer la parapet d’une sorte de loggia ouverte vers l’extérieur. Le défunt allongé sur le lit de repos et peut-être des membres de sa famille et des serviteurs qui l'entouraient masquaient l'ouverture visible sur l'image.

Le pire était prévisible, le pire se réalise sous nos yeux effrayés et impuissants. Après les dommages irréparables commis par le groupe Daech en Irak depuis plus d’un an, la prise de Palmyre par le même groupe en mai 2015 laissait présager que le caractère exceptionnel du site, sa place incomparable dans le riche patrimoine syrien, en ferait la cible privilégiée de ceux qui, sous prétexte d’un retour aux sources d’un islam totalement fantasmé, ont décidé de supprimer toute trace d’un passé « idolâtre », sans manquer de réaliser de juteuses affaires grâce au pillage systématique des sites archéologiques et au trafic des antiquités.

Après les exécutions massives d’habitants de Palmyre jugés proches du régime, après la mise en scène macabre d’exécutions de soldats dans le théâtre antique (fig. 1), après l’odieux assassinat de l’ancien directeur des Antiquités de Palmyre Khaled al-Asaad [1]  et l’abject traitement infligé à son cadavre, ce sont maintenant les monuments les plus remarquables du site qui disparaissent les uns après les autres. Pour aider à mesurer la perte immense que cela constitue non seulement pour le peuple syrien mais pour l’humanité tout entière, il faut présenter ces monuments et les situer dans le contexte plus général de la cité antique de Palmyre (Tadmor en arabe). On les prendra ici dans l’ordre chronologique de leur destruction.

Il faut rappeler au préalable que le site avait déjà subi des dommages durant la période où l’armée de Bachar el-Assad occupait les lieux. Des tirs depuis le château avaient endommagé la grande colonnade et le temple de Bel, le tracé d’une route au milieu de la nécropole nord avait déstabilisé des tombeaux souterrains, et surtout l’armée et certains habitants avec la complicité de celle-ci avaient pillé et détruit plusieurs tombeaux souterrains, notamment dans la nécropole sud-est. C’est notamment le cas des très beaux hypogées C et F (fig. 2), magnifiquement restaurés par une équipe japonaise à la fin des années 1990. Mais tout ceci n’est rien en comparaison des destructions radicales pratiquées depuis le mois de mai.

On passera rapidement sur les premiers dommages. Ce fut d’abord la destruction à l’explosif de deux mausolées de pieux musulmans situés l’un en ville, l’autre un peu au nord de la ville, datés du XVe siècle. Parallèlement, les jeunes gens de la ville furent contraints de détruire tous les monuments funéraires des cimetières actuels sous prétexte que l’islam n’autorise aucune signalétique sur les tombes musulmanes. De fait, les tombes anciennes se signalent généralement par une simple pierre dressée, sans nom ni date ; mais l’habitude était de plus en plus fréquente de faire ériger une stèle avec le nom du défunt, la date de sa mort et une formule de repos.
Comme le musée avait été débarrassé avant la prise de la ville, Daech s’attaqua d’abord à une grande statue située à l’entrée du musée, un lion de plus de 3 m de haut, tenant entre ses pattes une gazelle (fig. 3), trouvé dans le temple d’Allat à l’ouest de la ville. Des bustes funéraires palmyréniens furent également détruits à coups de masse en place publique, non pas à Palmyre, mais à Membidj, au nord-est d’Alep, sans doute à la suite d’une saisie d’antiquités en route vers la Turquie.

Le temple de Baalshamin
Baalshamin, bien loin d’être un dieu secondaire, figurait parmi les dieux principaux de la Syrie des sédentaires. « Maître des cieux » (c’est le sens de son nom), il accorde aux hommes la pluie et donc l’abondance des récoltes et la prospérité des troupeaux. Parfois représenté avec une corne d’abondance, il est assimilé à Zeus, ce qui indique assez sa place majeure dans les panthéons syriens. À Palmyre, il a été importé de Syrie du Sud par une tribu particulière, les Benê Ma’zîn, mais il recrute aussi des fidèles en dehors des membres de la tribu. Son sanctuaire se situe à la lisière nord de la ville, et, malgré sa taille relativement modeste, c’est l’un des sanctuaires principaux.
Dans la forme que nous lui connaissions, le temple de Baalshamin (fig. 4) été construit à partir de la première moitié du Ier siècle de notre ère, après qu’ait été désaffecté (en 11 de notre ère) un tombeau qui se dressait à proximité. Il fut construit, comme souvent en Syrie, au fur et à mesure des donations des fidèles, dont les inscriptions rappellent la générosité. Mais le temple bénéficia d’un embellissement important peu avant 131, grâce à la générosité d’un grand notable palmyrénien, Malè Agrippa. C’est ce qu’indique un décret de la cité en l’honneur de ce généreux donateur, décret résumé sur une console de la façade du temple (fig. 5). Non seulement il avait offert l’huile du gymnase à toute la population et à l’armée lors du séjour de l’empereur Hadrien à Palmyre en 130 et entretenu son escorte, mais il avait en plus fait embellir le temple, offrant au moins le vestibule d’entrée et la décoration.
Le temple proprement dit se présente extérieurement comme un  temple grec prostyle, c’est-à-dire orné d’une rangée de quatre colonnes en façade, avec deux colonnes en retour (fig. 6). Sur les autres côtés, on se contente de pilastres engagés dans les murs. Mais ces colonnes et pilastres, avec leurs chapiteaux corinthiens, sont bien les seuls éléments gréco-romains du temple, car l’organisation intérieure n’a rien à voir avec un temple grec ou romain. En effet, il est probable que le temple n’était pas couvert et que la statue du dieu qui trônait dans la cella se trouvait simplement protégée par un dais, un velum. Cette statue se trouvait assise dans une large abside dont rien n’apparaît à l’extérieur (fig. 7).
Le temple proprement dit (la cella) était entouré par plusieurs cours selon une habitude proche-orientale bien attestée (ce sont les « parvis » que nomme souvent la Bible à propos du temple de Jérusalem). Cours à portiques, dont on devinait encore quelques colonnes debout (fig. 8), où se rassemblaient les fidèles pour les cérémonies, car celles-ci ont toujours lieu à l’extérieur (notamment les sacrifices). Ces cours abritaient aussi diverses statues d’autres dieux et des statues de bienfaiteurs que l’on voulait honorer. On a cité le nom de Malè Agrippa, mais c’est aussi là que se trouvaient diverses dédicaces de corporations palmyréniennes en l’honneur d’Odainath.

Le temple de Bel
Le sanctuaire de Bel occupe un vaste espace à l’est de la ville, en bordure de l’oasis (fig. 9). Son caractère monumental traduit bien son importance. Nommé Bôl à l’origine (son nom ancien est conservé dans le nom de ses deux principaux acolytes, Aglibôl et Iarhibôl), c’est le dieu protecteur de l’oasis. Sous l’influence de la Mésopotamie où est honoré un grand dieu Bel, les Palmyréniens finirent par nommer leur propre dieu du même nom. Si le nom a bien le même sens que « baal » (« maître »), qui n’est pas un nom divin mais un titre, la forme à Palmyre est bien « Bel ». Lui aussi est souvent assimilé à Zeus, et les inscriptions grecques le nomment généralement Zeus Bèlos, ce qui assure la vocalisation du nom.
Dieu principal de la ville, il abrite dans son sanctuaire de très nombreux autres dieux. D’ailleurs quelques textes mentionnent « le temple de Bel et de tous les dieux de Palmyre », soulignant ainsi qu’il est bien le principal sanctuaire de la ville.
Bien qu’il existe sans doute depuis fort longtemps (des sondages dans la cour ont révélé des traces d’occupation dès le IIe millénaire), le sanctuaire tel qu’il existait jusqu’en août 2015 avait été entrepris au début du Ier siècle : la première inscription datée mentionnant un financement du nouveau temple date de 19 semble-t-il (mais une relecture récente la remonte entre 14 et 18, peut-être même 10-13), l’année même de la visite de Germanicus dans la ville, et donc peu après l’annexion de Palmyre à l’Empire romain. La dédicace officielle eut lieu le 6 avril 32, mais cela ne concerne que la cella proprement dite, car on sait que la grande cour à portiques (fig. 10) resta en chantier jusque au IIe siècle, les portes de l’entrée monumentale étant datées de 175.
Le sanctuaire achevé se présentait comme un vaste ensemble enfermé dans une cour à portiques de 200 m de côté (fig. 11). L’entrée principale se situait à l’ouest, de côté de la ville. On peut s’étonner, en regardant le plan de la ville, de constater que le sanctuaire possède une orientation différente des axes principaux de la ville romaine. C’est qu’il fut entrepris avant la mise en chantier du « quartier romain », le quartier nord situé au nord de l'ouedet que les touristes croient souvent être la ville entière. En réalité, lorsque le temple de Bel fut mis en chantier, l’essentiel de la ville se situait encore au sud du wadi, et le temple lui faisait donc naturellement face.
Le temple proprement dit (la cella) occupe le centre de la cour (fig. 12). Il s’agit d’un bâtiment rectangulaire très élevé, entouré d’une colonnade (conservée à l’est seulement, fig. 13) qui lui donne l’allure générale d’un temple gréco-romain périptère. Mais en dehors de ce décor architectural gréco-romain et des sculptures, l’organisation du temple est étrangère au monde méditerranéen. L’ouverture devait se faire à l’origine sur le petit côté sud du rectangle, mais rapidement cette ouverture fut bouchée, et l’on ouvrit une porte monumentale sur le long côté ouest à la manière des temples mésopotamiens. A l’intérieur, la cella abrite deux profondes niches placées haut sur les petits côtés, niches (thalamoi) qui abritaient au nord l’image du dieu Bel (fig. 14), au sud celui de sa parèdre Astarté. Dans un angle, un escalier permettait de monter sur le toit où, peut-être, se déroulaient certaines cérémonies. Une rangée de merlons empruntée à l’architecture mésopotamienne couronnait la toiture.
Ainsi, le temple mêlait des influences diverses. L’iconographie, en revanche, est très gréco-romaine. Un zodiaque ornait la niche dédiée à Bel, avec au centre des portraits des dieux principaux encadrant Bel. À l’entrée, une poutre historiée représentait une procession suivie par trois femmes enveloppées de voiles d’un côté, un sacrifice aux dieux palmyréniens en habits militaires de l’autre côté (fig. 15).
Dans la cour se dressaient encore bien d’autres édifices : des bassins aux ablutions, un bâtiment de service et surtout une salle de banquets où se réunissaient régulièrement les prêtres du dieu. Sur le mur ouest de l’enceinte, une entrée monumentale donnait accès à la ville. Elle a complètement disparu lorsque le gouverneur de Palmyre, pour le compte des émirs de Damas, Yûsuf ibn Fîrûz, transforma ces propylées en un bastion fortifié en 1132-1133.
Le temple de Bel aurait été l’un des rares monuments affectés par la prise de la ville par l’armée romaine en 273. En effet, les Palmyréniens avaient détruit le temple du dieu tutélaire de la IIIe légion Cyrénaïque à Bostra en 270 comme le dit de façon explicite une inscription de cette ville. Or, cette légion participa à la prise de la ville en 273 et elle se vengea de l’affront subi peu auparavant. Mais Aurélien aurait lui-même participé au financement de la restauration du sanctuaire.
Après le triomphe du christianisme, le temple fut fermé, mais non détruit. Une inscription grecque chrétienne et des restes de peinture montrent qu’il fut transformé en église. Plus tard encore, sans doute après une période d’abandon, il devint une mosquée, au XIIe siècle, et le resta jusqu’en 1930. Lorsque la population se réduisit, elle finit par se regrouper tout entière dans la cour du temple, trouvant ainsi un abri derrière l’enceinte encore debout. C’est ce que constate Lady Hester Stanhope lors de sa visite de la ville en 1813, c’est encore la situation au début de la présence française. Mais dans les années 1930, une ville nouvelle fut créée au nord-est des ruines et le village installé dans l’enceinte de Bel fut détruit.

Les tours funéraires
D’après les informations reçues le 4 septembre, Daech aurait détruit sept des plus belles tours funéraires dont celles d’Atenatan, de Jamblique, d’Elahbel et de Kitôt et trois anonymes non localisées encore. Chacune mérite qu’on s’y arrête un instant, mais auparavant il convient de dire deux mots des usages funéraires de Palmyre.
Des nécropoles se trouvent à l’ouest, au sud-ouest, au nord et au sud-est de Palmyre, pour les principales. Celle de l’ouest bordait la route de Palmyre à Émèse (Homs), là où elle se faufile entre les chaînons montagneux (fig. 16). Elle comporte principalement des tours funéraires que les voyageurs pouvaient admirer au passage ; c’est là que se trouvent les tours d’Atenatan, Jamblique, Elahbel et Kitôt. La route se poursuivait vers le sud-ouest par une nécropole mêlant tours et hypogées, c’est-à-dire des tombeaux collectifs souterrains. Là se trouve notamment la belle tombe peinte dite des « Trois Frères » (160 de notre ère). La nécropole sud-est, découverte lors de l’installation de l’oléoduc venant d’Irak vers la Méditerranée, est constituée surtout d’hypogées, dont deux ont été superbement restaurés par les Japonais vers 1999-2000, ceux de Bôrefâ, de Bôlhâ (128) (fig. 17) et de Borra. Enfin, la nécropole nord est constituée surtout d’hypogées dont la plupart restent à découvrir, mais elle compte aussi des tours et des tombeaux-temples.
Les Palmyréniens ont utilisé en effet plusieurs modes d’ensevelissement. Les fosses individuelles ont existé, mais on n’en trouve plus guère la trace après 140, époque à partir de laquelle seuls sont construits des tombeaux collectifs. Les plus courants parmi ceux-ci sont les hypogées, tombeaux souterrains auxquels on accède par un couloir et qui comportent généralement trois ailes en T abritant chacune de nombreux emplacements destinés à recevoir les défunts. Les plus anciens connus remontent au IIe siècle avant notre ère et la tradition perdure pendant toute l’histoire de Palmyre. Vers la fin du Ier siècle avant notre ère, les familles soucieuses de faire étalage de leur richesse commencent à faire ériger des tours funéraires, choisissant avec soin des emplacements en vue. Leur taille varie mais la plupart peuvent recevoir plusieurs centaines de défunts. Vers le milieu du IIe siècle apparaissent des tombeaux-temples, parfois surmontant un hypogée, où pouvaient être déposés des sarcophages ; mais les tours continuaient naturellement à être utilisées.
La tour d’Atenatan (fig. 18), à l’extrémité ouest de la nécropole ouest (dite vallée des tombeaux) est la plus ancienne des tours funéraires datées, remontant à 9 avant notre ère. Elle n’était pas très bien conservée, mais gardait une hauteur non négligeable.
La tour de Jamblique (fig. 19), qui se dressait sur les pentes de la butte de Belqis, est l’une des plus hautes de la nécropole ouest et dominait la ville dont le centre se situait alors à ses pieds. Érigée en avril 83 de notre ère, elle pouvait abriter plusieurs centaines de défunts. Elle avait conservé assez largement son décor sculpté et l’ornementation de sa porte (fig. 20).
La tour dite d’Elahbel était de loin la mieux conservée (fig. 21), et la seule ouverte aux touristes. Plus de 400 emplacements funéraires était répartis sur ses étages (fig. 22). Elle avait été édifiée au-dessus d’un hypogée en 103 de notre ère par quatre frères (dont l’un, Elahbel, est citoyen romain) qui tous jouèrent un rôle dans l’administration de la cité au tournant des Ier et IIe siècles. Le sarcophage du fondateur était disposé en façade de manière à constituer la parapet d’une sorte de loggia ouverte vers l’extérieur (fig. 23).
La tour de Kitôt enfin se trouve de l’autre côté de la vallée des tombeaux, face à la tour de Jamblique ; elle figure parmi les plus anciennes puisqu’elle est datée de 40.

La perte de tels trésors de l’art et de l’histoire de la Syrie est irréparable. Les rares images que l’on possède des édifices après destruction semblent indiquer un usage si massif d’explosif que les blocs du calcaire friable de Palmyre sont réduits en petit gravier. Nul espoir donc de retrouver des blocs à remonter un jour. En plus des édifices, il faut aussi déplorer la perte des décors sculptés, comme ceux du temple de Bel ou des tours de Jamblique et d’Elahbel qui possédaient des plafonds peints. Il est trop tôt pour faire un bilan exact, d’autant que tout laisse craindre la poursuite de ces destructions puisque aucune action militaire digne de ce nom n’est envisagée par ceux qui se proclament attachés à la sauvegarde du peuple syrien et de son patrimoine. Enfin, on peut supposer sans grand risque de se tromper que, en plus des destructions mises en scène pour défier l’Occident, le pillage systématique des tombes, des maisons et des édifices divers de la ville est mené à grand train de manière à remplir les caisses de l’organisation dite Daech. Car le trafic d’antiquités reste le second poste de recettes, après le gaz et le pétrole.

Rien ne remplacera les monuments disparus, mais restent les souvenirs pour ceux qui ont eu la chance de visiter Palmyre, et pour les autres, les innombrables clichés pris à Palmyre depuis plus d’un siècle. Détruire ce qui avait résisté au temps et à des dizaines de générations à qui ces ruines imposaient le respect de la beauté sinon de l’histoire, tel est le crime impardonnable de Daech et de ceux qui s’en rendent complices par leur inaction. Nous sommes orphelins de Palmyre, comme nous sommes inconsolables de la mort de centaines de milliers de Syriens, victimes de l’obstination et de la cruauté d’un tyran sanguinaire avant de l’être d’une faction obscurantiste et fanatique. Privés de leur passé, quel sera leur avenir ?
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Pour en savoir plus
La bibliographie savante sur Palmyre est immense, mais l’information du grand public provient trop souvent de romans plus ou moins réussis consacrés à l’aventure de Zénobie. Pour trouver des informations fiables, on peut consulter :
Will (Ernest), Les Palmyréniens : la Venise des sables, Paris, Armand Colin, 1992.
Degeorge (Gérard), Palmyre, Paris, Imprimerie nationale, 2001, avec une introduction de Paul Veyne.
As‘ad (Khaled) et Yon (Jean-Baptiste), Inscriptions de Palmyre. Promenades épigraphiques dans la ville antique de Palmyre, Beyrouth, Ifpo, 2001
Yon (Jean-Baptiste), Les nNotables de Palmyre, Beyrouth, Ifpo, 2002.
Sartre-Fauriat (Annie) et Maurice Sartre, Palmyre, la cité des caravanes, Paris, Gallimard-Découvertes, 2008.
Sartre-Fauriat (Annie) et Maurice Sartre, Zénobie, de Palmyre à Rome, Perrin, 2014.

Sur les temples détruits :
Collart (Paul) et auteurs divers, Le sanctuaire de Baalshamin à Palmyre, 7 vol., Rome, 1969-2000.
Seyrig (Henry), Amy (Robert) et Will (Ernest), Le temple de Bêl à Palmyre, 2 vol. in folio, Paris, Paul-Geuthner, 1968-1975.

Par Maurice Sartre