"Le pape, c'est le Christ sur terre ! "

"Serviteur de Dieu", "représentant de Dieu", "vice-Dieu" : le pape a fini par apparaître comme Dieu ou le Christ sur terre. Un moyen de revendiquer sa suprématie sur tous les autres pouvoirs.

L'Histoire : Qu'est-ce qu'un pape* ? A-t-il avec Dieu des rapports privilégiés ?

Agostino Paravicini Bagliani : Il est très éclairant, pour répondre à cette question, de partir des titres qui désignent le pape1. D'abord, le pape est le successeur de Pierre, le représentant de Pierre, le vicaire de Pierre ; Dieu lui-même n'apparaît pas au premier plan. Mais, au moins à partir de Grégoire le Grand 590-604, un des grands titres qui définit la fonction pontificale est celui de "servus servorum Dei" , "le serviteur des serviteurs de Dieu" - les serviteurs étant les fidèles. Ce titre, qui a tous les aspects de l'humilité, indique en fait une relation directe et finalement privilégiée avec Dieu ; le bas montre le haut.

A l'époque de Grégoire VII, au XIe siècle, au moment où l'institution de la papauté telle que nous la connaissons encore aujourd'hui se définit, il est dit, dans un recueil de définitions intéressant la papauté, le Dictatus papae , que le pape est le seul qui ne peut être jugé que par Dieu. C'est naturellement autre chose qu'être serviteur de Dieu ! La papauté se voit dans une perspective de supériorité absolue par rapport à tous les autres pouvoirs.

A la même époque, en 1064, un des grands protagonistes de ce qu'on appelle la réforme grégorienne, Pierre Damien, utilise, dans une lettre adressée au pape Alexandre II, trois titres pour désigner le pape : l'"évêque universel", c'est-à-dire qu'il est placé au-dessus de tous les autres évêques ; le "prince des empereurs" "princeps imperatorum" , supérieur à tous les pouvoirs temporels, et donc aux empereurs et aux rois ; le "premier des hommes" "precipuus hominum" , autrement dit, le pape en tant que pape se trouve au-dessus de la ­condition humaine.

L'H. : Il est un peu Dieu lui-même, alors ?

A. P. B. : Le pape est dit "vice-Dieu" , représentant de Dieu, dans une lettre de Nicolas Ier 858-862. Plus tard, on l'appellera aussi "quasi-Dieu". On voit comment, au Haut Moyen Age, un rapport privilégié est établi entre le pape et Dieu. Mais également entre le pape et le Christ : le pape est le "vicaire du Christ", son représentant sur terre. Cela va plus loin : on finit par voir le pape comme Christ sur terre.

Cette évolution s'accompagne d'un jeu métaphorique, iconographique et rituel. Au moment du Grand Schisme, quand plusieurs papes règnent en même temps, l'un à Rome, l'autre à Avignon - une situation qui dure de 1378 à 1417 -, Dieu est représenté portant la tiare2. Selon moi, l'iconographie transfère ainsi à Dieu l'autorité de la papauté mise à mal.

L'H. : Un Christ sur terre, cela ne pouvait pas rester sans conséquences politiques...

A. P. B. : Non. D'autant que l'empereur Charlemagne par exemple et même des évêques avaient porté le titre de "vicaire du Christ".

C'est Pierre Damien, toujours lui, qui commence à accrocher de manière exclusive ce titre au pape. Et, sous Innocent III 1198-1216, le pape obtient l'exclusivité du titre de vicaire du Christ ; plus aucun autre pouvoir ne l'utilisera...

L'enjeu était de taille, car le Christ est la véritable source du pouvoir, pour le pape comme pour l'empereur ou les rois. En jouant sur cet arsenal de définitions, de métaphores, de titulatures, le pape cherche à affirmer sa supériorité sur l'empereur, et, davantage, à se substituer à lui.

L'H. : On est loin de l'injonction du Christ : "Rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu"...

A. P. B. : Oui. Et cela entraîne des conflits incessants entre le pape et l'empereur, notamment au XIIe siècle avec Frédéric Barberousse et au XIIIe avec Frédéric II déposé à l'instigation d'Innocent IV en 1245.

Ces conflits finissent par être remplacés par l'affrontement avec les rois, avec les rois de France en particulier - qu'on pense au conflit entre Boniface VIII et Philippe le Bel3. Ce sont autant de manifestations dans le réel politique de l'opposition, sur le plan symbolique et rituel, entre les pouvoirs temporels et la papauté.

L'H. : Un pas supplémentaire est franchi lorsque le pape se mêle non seulement de politique, mais de guerre, avec les croisades !

A. P. B. : La première croisade est lancée en 1095 par le pape Urbain II. Elle est l'aboutissement d'un siècle marqué par la réforme grégorienne et par une nouvelle conception de la chrétienté : tout est lié ! La chrétienté est sacralisée. Il faut la purifier à l'intérieur ; on va donc stigmatiser les hérésies* et les Juifs. Il faut également que cet espace se trouve en paix. La papauté cherche avec la croisade à exporter la guerre en dehors de la Chrétienté.

Cette première croisade va permettre à la papauté d'affirmer, au-delà des grandes métaphores créées ou renouvelées tout au long du XIe siècle, la centralité et la supériorité de l'Église* romaine et donc de la papauté. Le pape se manifeste clairement comme le chef de la chrétienté.

L'H. : Un pape chef de guerre ! Cela n'est-il pas contradictoire pour une religion qui prône la paix ?

A. P. B. : D'abord, le pape ne prend pas la tête de la croisade. L'Église prêche la croisade mais ne la conduit pas - théoriquement. La guerre doit toujours être ordonnée par un prince, d'après le droit canon.

Ce qui n'empêche pas la contradiction entre la croix* et l'épée. Le christianisme prêche l'amour entre les gens et non pas la guerre. La croisade se fonde sur l'idée qu'on manie en même temps la croix et l'épée.

Cette contradiction apparaît encore plus clairement lorsqu'il faut justifier la création d'ordres chevaliers, les Templiers, les Hospitaliers, etc. Bernard de Clairvaux les légitime en prêchant la deuxième croisade en 1146 : il se réfère pour cela au Christ. Il dit que si le chevalier meurt, c'est pour son bien, s'il tue, c'est pour le Christ. Ses formules sont très fortes : "Non pas d'ailleurs qu'il faille massacrer les païens, s'il se trouvait un autre moyen d'empêcher qu'ils ne harcèlent et n'oppriment trop lourdement les fidèles." Mais comme ils harcèlent et oppriment les chrétiens, il faut les tuer.

L'H. : La croisade, c'est une guerre au nom de Dieu ?

A. P. B. : Oui, clairement. La croisade, c'est, littéralement, prendre la Croix, la croix du Christ. Et l'objectif est de libérer le sépulcre du Christ. La première croisade est une sorte de pèlerinage armé. Dieu est invoqué : le grand slogan est "Dieu le veut" . C'est une exaltation de la chrétienté au nom de Dieu. D'ailleurs, les croisés, dans le récit de la première croisade, sont souvent appelés les "gens du Christ" , les "serfs du Christ" ou encore "le peuple de Dieu" .

Pour les croisés, partir ainsi doit servir au salut* de leur âme. Le pape accorde aux croisés l'indulgence plénière qui absout de tous les péchés, garantissant le salut éternel. En cela, il intervient dans le destin des âmes après la mort, en concédant une grâce divine.

On peut également noter que, entre le XIe et le XIIIe siècle, le pape devient un véritable juge à l'image du Christ, celui du Jugement dernier*. Au XIIIe siècle se met en place un rituel tout à fait explicite pour excommunier par contumace les "rebelles" de l'Église des "rebelles" très politiques, comme Frédéric II, le jour de l'Ascension, le jeudi saint et le 18 novembre. A cette occasion, le pape et la curie romaine, les cardinaux présents jettent des chandelles allumées dans la foule : on signifie ainsi que ces rebelles sont jetés dans les flammes de l'enfer*. Le pape se prend vraiment pour le Christ qui juge les vivants et les morts, et qui envoie les uns au paradis* et les autres en enfer.

L'H. : Avec la croisade, le pape s'est donné les moyens d'intervenir dans la politique. Cela ne s'arrêtera plus ?

A. P. B. : Non ! Lorsqu'il lance la croisade contre les albigeois 1209-1229, Innocent III reprend toute la panoplie des instruments et des éléments du discours : il prêche la croisade, promet la concession d'indulgences, et on parle de "pèlerins" pour désigner les soldats lancés contre les "hérétiques" - comme Alphonse Dupront l'a mis en évidence4.

Tout au long du XIIIe siècle, à chaque fois que le pape mène un combat politique, il n'hésite pas à l'appeler "croisade". On parle de "croisade" contre Frédéric II ; Urbain IV mène une "croisade" contre Manfred, le fils de Frédéric II... C'est encore une "croisade" qui est lancée contre les Colonna, alors que la lutte de Boniface VIII contre cette famille romaine n'a rien d'une affaire religieuse : leur rivalité est politique et territoriale, le pape les accuse d'"hérésie" ; une cérémonie de prise de Croix est même organisée le dimanche 29 décembre 1297.

L'H. : Si le pape est Dieu sur terre, il est infaillible, alors ?

A. P. B. : Le pape se dit inspiré par le Saint-Esprit. Plus qu'inspiré, il en reçoit l'autorité. Il existe depuis la haute Antiquité une très forte relation entre le pape et le Saint-Esprit : le pape est choisi par le Saint-Esprit, les cardinaux n'étant que des intermédiaires dans ce choix encore aujourd'hui, quand on débute le conclave, on commence par célébrer la messe* du Saint-Esprit. D'ailleurs, la colombe, qui est l'attribut du Saint-Esprit, est attachée à la figure iconographique de Grégoire le Grand.

Quant à l'infaillibilité du pape, c'est une notion compliquée. Jusqu'au XIIe siècle, on pense que c'est l'Église qui ne peut pas se tromper, qui est "indéfectible" . A la fin du XIIIe siècle, le franciscain Pierre Jean Olivi se déclare contre l'idée que le pape est infaillible. Ce qui montre que l'infaillibilité est passée de l'Église au pape - mais aussi que le sujet est discuté.

L'H. : Et aujourd'hui ? Considère-t-on toujours le pape comme le Christ sur terre ?

A. P. B. : Le pape est toujours défini comme "servus servitorum Dei" et "vicaire du Christ", il a toujours une fonction médiatrice il promulgue encore des indulgences, mais d'anciens titres Vicarius Dei et symboles sont tombés en 1964, Paul VI a renoncé à la tiare. Le pape est toujours revêtu comme au Moyen Age d'un vêtement blanc, mais les interprétations christiques médiévales n'ont plus cours...

Propos recueillis par Héloïse Kolebka.

Par Agostino Paravicini Bagliani :