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État d'avancement en mars 2014 : du n°219 au 238."

Pie XII, la Shoah et l'historien

En pleine polémique sur la béatification de Pie XII, l'ouvrage pionnier de Saul Friedländer est réédité avec une postface inédite.

En 1964, parut en français Pie XII et le IIIe Reich de Saul Friedländer, l'un des premiers livres d'histoire traitant de l'attitude du successeur de Pie XI en 1939 face à la Shoah1. Un an plus tôt, en 1963, la représentation à Berlin de la pièce de théâtre de Rolf Hochhuth , Le Vicaire, dénonçant la passivité de Pie XII face à la persécution des Juifs, avait déclenché une très vive polémique. Un demi-siècle plus tard, celle-ci n'a rien perdu de son intensité. En décembre, la décision de Benoît XVI d'engager la procédure de béatification du pape a réveillé les oppositions entre les défenseurs de Pie XII et ses détracteurs que certains n'hésitent pas à qualifier de « pape de Hitler » . Parallèlement, les travaux scientifiques se sont multipliés. La réimpression du livre de Saul Friedländer, assortie d'une postface de l'auteur, est l'occasion, plus de quarante-cinq ans après la première édition, de redécouvrir les apports d'un livre pionnier et de prendre la mesure des avancées mais aussi des limites de la recherche historique sur ce sujet.

L'ouvrage révéla au public des documents jusque-là inédits, issus, pour l'essentiel, des archives du ministère des Affaires étrangères du IIIe Reich. Présenté par l'auteur comme une simple analyse d'archives, « rien de plus » , l'ouvrage citait amplement, parfois intégralement, des documents qui furent perçus comme autant d'éléments à charge dans le procès qui se construisait alors autour de la personnalité de Pie XII.

La force du livre - son importante documentation - en constituait aussi la faiblesse. L'auteur admettait lui-même son caractère partiel et l'impossibilité de répondre à certaines questions. Par exemple celle des motivations de la diplomatie de Pie XII et de ce que l'historien nommait sa « prédilection » pour l'Allemagne. Il concluait par un appel à l'ouverture des archives vaticanes. Au milieu des années 1960 commençait en effet tout juste la publication, étalée sur vingt ans, des onze volumes des Actes et documents du Saint-Siège relatifs à la Seconde Guerre mondiale, masse documentaire considérable rassemblée par quatre historiens, pères jésuites. Amplement exploitée, cette documentation fut aussi critiquée en raison de son caractère sélectif. D'autres fonds ont été ouverts depuis, notamment les archives du pontificat de Pie XI, mais, s'agissant de Pie XII, le voeu de Saul Friedländer reste plus que jamais d'actualité : certaines sources évoquent une ouverture possible d'ici cinq à six ans minimum.

Les controverses mémorielles ont souvent réduit les enjeux de la discussion historique à un problème unique, moral, celui du silence du souverain pontife. On rappellera que la seule intervention publique de Pie XII relative à la Shoah tient en quelques phrases, prononcées dans le long message radiodiffusé de Noël 1942 dans lequel le pape évoqua « les centaines de milliers de personnes qui, sans aucune faute de leur part, par le seul fait de leur nation ou de leur race, ont été vouées à la mort ou à une progressive extinction » .

Pourtant, à lire Saul Friedländer, et d'autres ouvrages importants parus ultérieurement, à l'instar du livre de Giovanni Miccoli, Les Dilemmes et les silences de Pie XII 20042, la question apparaît moins morale que politique et diplomatique. Le silence du pape ne saurait être évalué à l'aune de ce qu'il aurait dû dire, de manière abstraite, en regard de l'ampleur du massacre. Il doit être analysé à la lumière des informations relatives à la Shoah parvenues au Vatican nombreuses, fiables et de sources diverses et en fonction des requêtes formulées à l'époque.

Décision mûrie et bien pesée, le silence fut la réponse de Pie XII à de multiples demandes d'intervention, qu'elles émanent des organisations juives, des Alliés ou de représentants des Églises nationales confrontées à l'extermination des Juifs. A l'exception de quelques tenants d'une littérature apologétique, les historiens s'accordent sur un double constat : Pie XII a bien fait le choix délibéré de se taire en public, s'abstenant aussi d'intervenir directement auprès des Allemands. Reste à comprendre les motivations d'une telle attitude. Sur ce terrain, le débat est ouvert.

Pour expliquer la politique de conciliation du pape avec le Reich, Saul Friedländer privilégiait en 1964 deux arguments : une « prédilection pour l'Allemagne » et son anticommunisme virulent du pape. Si la crainte du bolchevisme a été amplement attestée par des travaux ultérieurs, son influence sur la diplomatie vaticane a été discutée. Celle-ci fut-elle gouvernée par l'idée qu'il existait malgré tout entre l'Allemagne et le Vatican une « communauté d'intérêt » contre l'URSS ou simplement par la volonté de préserver une médiation que la menace soviétique rendait de plus en plus urgente ?

Quarante-cinq ans plus tard, Saul Friedländer confirme ses analyses antérieures, mais y ajoute de nouvelles clefs de lecture qui intègrent les avancées récentes de la recherche, notamment quant à la tradition « idéologico-religieuse » dans laquelle s'inscrit le pontificat de Pie XII. En amont, on connaît mieux aujourd'hui, depuis l'ouverture des archives de Pie XI, l'action de celui qui n'était encore qu'Eugenio Pacelli, nonce en Allemagne entre 1917 et 1929 puis secrétaire d'État au Vatican3. La question de l'antisémitisme catholique - expression que certains historiens préfèrent au vocable « antijudaïsme », lequel minore la perméabilité des milieux catholiques aux thèmes de l'antisémitisme politique contemporain -, brièvement abordée dans la version initiale de l'ouvrage, est redimensionnée4. Pas tant pour expliquer directement le silence de Pie XII que pour en pointer les conséquences. En effet, dans un contexte où l'hostilité antijuive imprégnait profondément la culture catholique, il était risqué de laisser aux Églises locales la décision de condamner publiquement ou non les persécutions. Certains membres du clergé ou structures de l'Église couvents, congrégations apportèrent une aide, parfois décisive, aux Juifs. Mais on ne dispose pas encore de cadre d'ensemble permettant d'évaluer l'ampleur et les mécanismes de tels sauvetages. Selon l'historien : « De fait, dans leur immense majorité, les dignitaires de l'Église locale ne firent rien ; ils pouvaient au fond se sentir justifiés, à moins qu'ils ne fussent paralysés, par la passivité même du pontife ou simplement par leur appréciation timorée des circonstances locales. »

Mieux que nul autre, Saul Friedländer, l'auteur d'une magistrale étude sur la persécution et l'extermination des Juifs entre 1933 et 19455, est à même d'évaluer à quel point les circonstances locales pesèrent effectivement dans la mise en oeuvre de la Solution finale.

Par Marie-Anne Matard Bonucci