La place du travail dans la société contemporaine

Dans le cadre du salon Préventica, L'Histoire coorganise une table ronde le jeudi 29 septembre sur la place du travail dans la société contemporaine. Franck Thénard-Duvivier, professeur d'histoire en CPGE Saint-Étienne, participe à la table ronde. Il a accepté de répondre à nos questions.

L’Histoire : Quelle est notre conception du travail aujourd’hui ?
Franck Thénard-Duvivier :
Les sociologues insistent sur les contradictions actuelles résultant de la place du travail dans notre société, particulièrement en France : le travail demeure un élément de structuration tant au niveau individuel que collectif, mais ses contours se brouillent et ses conditions d’exercice se dégradent dans de nombreux secteurs. On n’assiste pourtant pas à la « fin du travail » Jeremy Rifkin [1] mais à la redéfinition de sa place dans la société et de son rôle au sein de la collectivité. Les transformations du capitalisme mondial, la concurrence économique internationale et les politiques plus libérales des États ont participé à la montée quasi inexorable du chômage depuis les années 1970 et à un accroissement récent des formes de précarité dans le travail Robert Castel [2].

 

L’Histoire : De quand date la rupture avec les conceptions plus anciennes ?
Franck Thénard-Duvivier :
La mise en perspective du travail comme valeur morale et sociale épouse, d’une certaine manière, l’histoire chrétienne en ce qui concerne nos sociétés occidentales. Schématiquement, on peut rappeler sa dimension pour le moins ambivalente dans l’Antiquité : d’une part, le travail intellectuel est plutôt valorisé et, en cela, rapproché de la notion de création à l’instar de celle de Dieu ; d’autre part, c’est un labeur labour à la fois pénible et nécessaire. Ainsi, dans la Genèse, la Chute d’Adam et Eve est marquée par leur condamnation à la « sueur » des travaux agricoles et à la « peine » de l’enfantement. Rappelons-en aussi l’étymologie évocatrice : tripaliare signifie « torturer avec le tripalium » à trois pieux… Dans le même ordre, la conception gréco-romaine de l’otium, c’est-à-dire de la détente aux thermes ou encore des loisirs même studieux, correspond à l’idée de repos loin des affaires voire de la politique, car le negotium est une occupation qui cause de la peine et du souci. Certes, cette opposition traduit l’image élitiste de la cité idéale, ce que les historiens nuancent en réhabilitant « travail et participation politique » Saber Mansouri [3]. Au Moyen Âge, le travail est progressivement réhabilité, même si les tâches ingrates et laborieuses restent méprisées. En tout cas, il s’oppose à l’oisiveté, considérée comme la mère de tous les vices, et acquiert une valeur rédemptrice.

La conception du travail est étroitement liée au christianisme. C’est pourquoi, selon Max Weber [4], l’apparition du protestantisme et la diffusion du capitalisme, à l’époque moderne, sont à l’origine de nouvelles valeurs et de nouveaux comportements comme l’épargne, la discipline ou encore la conscience professionnelle. Le travail devient une valeur centrale dans les sociétés occidentales : il est pensé, au niveau individuel, comme un effort intellectuel mais aussi, au niveau de la société, comme une entreprise de maîtrise et d’aménagement de la nature. Cette évolution s’opère aux XVIIe-XVIIIe siècles et elle se poursuit au siècle de l’industrialisation qui est aussi celui du marxisme. On parle alors d’aliénation par la machine, par le travail à l’usine : il s’agit d’ailleurs, pour les marxistes, de « libérer » les classes laborieuses du travail capitaliste conçu comme une exploitation des uns pour permettre l’enrichissement des autres par opposition au « vrai travail » que proposera la société communiste.

Quelle est la conception du travail dans la seconde moitié du XXe siècle ? Celle de l’« emploi » résultant du droit au travail et assorti de la protection sociale mise en place par l’État-providence. Cette nouvelle conception, associée à l’émergence d’autres valeurs issues de la société de loisirs et de consommation, a assurément participé à la substitution de la notion de travail par celle d’« activité », plus vaste, détournée de la production marchande activité bénévole par exemple : si le travail reste au cœur de notre société, l’activité laborieuse n’y est plus centrale.

 

L’Histoire : Depuis quand s’inquiète-t-on de la protection, de la santé des travailleurs ?
Franck Thénard-Duvivier :
En France, il faut attendre la loi du 22 mars 1841 – contre 1833 en Angleterre – pour que le travail des enfants soit interdit en-dessous de huit ans, limité à 8 heures pour les 8-12 ans et à 12 heures pour les 12-16 ans. Ce premier pas règlementaire fait suite au rapport, publié en 1840, par le docteur Louis-René Villermé suite à plusieurs années d’enquête dans les manufactures textiles [5]. Outre la description des conditions de travail et de la misère ouvrière, il s’agit clairement de lutter contre la surmortalité des enfants : « Le remède au dépérissement des enfants dans les manufactures, à l’abus homicide qu’on en fait, ne saurait donc se trouver que dans une loi ou un règlement qui fixerait, d’après l’âge de ces ouvriers, un maximum à la durée journalière du travail ».

En fait, la législation sociale du travail se met progressivement en place à partir de la fin du XIXe siècle et de manière catégorielle en ciblant d’abord les populations les plus fragiles – les enfants et les femmes lois de 1874, 1892 – non sans préoccupation démographique, et les métiers les plus exposés ou, en tout cas, ceux dont les revendications sont les mieux organisées. Par exemple, le député socialiste et ancien mineur Émile-Joseph Basly, président du Syndicat des Mineurs du Pas-de-Calais, propose, en 1901, une loi limitant la journée de travail à 8 heures dans les mines de charbon tandis que la règle est alors à 12 heures [6]. La loi est votée en juin 1905 pour les seuls mineurs se livrant à l’abatage du charbon et la journée de 8 heures est instituée en 1919 pour tous les travailleurs.

Parmi les lois emblématiques portant sur la santé des travailleurs, celle du 9 avril 1898 concerne la responsabilité des accidents dont les ouvriers sont victimes au travail. En reconnaissant l’existence de risques inhérents à l’activité professionnelle et en obligeant l’employeur à s’assurer contre ce risque, la loi impose la notion de « réparation », premier pas d’une protection sociale. En fait, c’est une loi de compromis qui, d’une part, constitue un progrès notable avec la prise en charge des frais médicaux voire d’une pension de réversion, mais, d’autre part, elle dégage à bon compte l’employeur de toute notion de faute et ne l’incite pas à investir dans la prévention des risques puisqu’il y a des assurances ! Là encore, la loi est catégorielle : elle ne s’applique aux secteurs industriels et artisanaux ; il faut attendre 1906 pour les employés de commerce et 1928 pour les agriculteurs. Autre limite, la loi ne couvre pas les maladies qui peuvent mettre des années voire des décennies à se déclarer, compliquant ainsi leur qualification de « maladies professionnelles ». Là encore, les revendications du XIXe siècle rejoignent celles d’aujourd’hui tant les enjeux financiers demeurent. Ainsi, les produits mortifères ne sont interdits qu’une fois les dégâts constatés sur plusieurs générations de travailleurs : la céruse, à l’origine du saturnisme, est déclarée comme produit « dangereux » dès 1815 mais interdit qu’en 1926 ! L’amiante est suspectée dans les années 1900 mais interdite en France en 1997… Enfin, le coût des pathologies du travail est réel et il est largement supporté, de nos jours, par le régime général d’assurance-maladie et non par les employeurs…

 

L’Histoire : Le statut « protégé » des travailleurs est-il en train de s’éroder ?
Franck Thénard-Duvivier :
Poser la question, c’est déjà y répondre… Et qualifier le statut de l’emploi en France de « protégé » c’est supposer un privilège, une exception à la française qui n’aurait pas lieu d’être dans le contexte de la concurrence internationale et de la mondialisation. Certes, l’ouvrier français est « protégé » de la silicose quand son homologue chinois ou indien continue d’y être exposé… On pourrait schématiquement dire que ce statut, d’une part, repose sur des droits et protections garantis à la fois par le Code du travail et par le système de protection sociale et, d’autre, il connaît une certaine stabilité grâce au contrat à durée indéterminée CDI. La tendance actuelle est effectivement à l’« érosion » du modèle français avec une précarisation accrue et généralisée du travail. La majorité des nouveaux emplois ne sont plus des CDI ni même des CDD mais des formes contractuelles « atypiques » qui se multiplient : intérims, emplois aidés succédanés des « emplois jeunes » de 1997 et autres « services à la personne » à raison de quelques heures hebdomadaires ; Autant de qualificatifs qui correspondent le plus souvent à des emplois peu ou sous-qualifiés et à temps partiel. Par ailleurs, le revenu de solidarité active RSA, généralisé au 1er juin 2009, remplace le revenu minimum d’insertion RMI et l’allocation de parent isolé API selon des modalités qui ne sont guère en faveur des bénéficiaires et, surtout, qui brouillent encore plus la limite entre travail et assistance.

En définitive, si on peut aujourd’hui continuer à présenter le travail comme un moyen d’épanouissement personnel ou comme un instrument d’intégration sociale et professionnelle, c’est surtout pour appeler au dépassement de la « valeur travail » Dominique Méda [7] devenue économique et comptable, objet désincarné de rendement. Dès lors, le travail doit faire l’objet d’une valorisation collective, dès l’école, et la lutte contre les exclusions, notamment celles liées au chômage et à la précarisation du travail, devrait constituer une priorité des politiques publiques ! En cette période de pré-campagne électorale, on pourrait défendre un objectif à la fois économique et sociétal qui associerait le plein emploi et une autre forme de répartition des richesses, c’est-à-dire la redistribution des bénéfices du travail…

Propos recueillis par Olivier Thomas.

Par Franck Thénard-Duvivier