Pourquoi tant de bombes ?

On l’a un peu oublié, mais les Alliés ont lâché sur la France en 1944 plus de bombes que les Allemands lors du Blitz sur l’Angleterre. Faisant 20 000 morts rien qu’en Normandie. Ces dégâts étaient-ils nécessaires ?

Quand on évoque les bombardements de la Seconde Guerre mondiale, on pense avant tout à ceux sur Londres par les Allemands en 1940 (le Blitz) et ceux sur les villes allemandes par les Alliés. Mais la France aussi fut atteinte.
Richard Overy :
En effet, l’Allemagne a reçu la moitié des bombes tombées sur l’Europe pendant toute la durée de la guerre. C’est énorme, mais ce n’est qu’une partie de l’histoire.

Les bombardements alliés sur la France en 1944 – avant et après le Débarquement – furent parmi les plus violents de la guerre. Celui des lignes de communication dans le nord de la France jusqu’en juin 1944 a représenté 63 000 tonnes de bombes – c’est plus que les bombes lâchées par les Allemands sur l’Angleterre lors du Blitz. Le bombardement en 1944 des sites de lancement des armes V1 et V2 stationnées dans le nord de la France et aux Pays-Bas, c’est encore plus : 118 000 tonnes.
Des tonnages comme ceux-là s’accompagnent nécessairement de gigantesques destructions, et de pertes humaines très importantes. Un pilote de bombardier lourd volant à haute altitude peut difficilement être précis lorsqu’il lâche ses bombes. Avec le débarquement du 6 juin, c’est au tour des villes normandes d’être la cible des Alliés. Les destructions sont comparables à celles consécutives au bombardement allié sur l’Allemagne – si ce n’est que, dans ce cas, les bombes tombent sur des populations amies. À Caen, on dénombre 600 morts dès le premier jour. Le Bomber Command rase intégralement les villes de Vire, Saint-Lô, Lisieux et Coutances. Rien que les 6 et 7 juin, plus de 3 000 Français sont tués par les bombardements. Tout au long de la campagne, jusqu’en 1945, les bombardiers seront utilisés pour éliminer la résistance allemande ; à chaque fois le résultat est un village français détruit.

Royan détruite intégralement au début de l’année 1945… Pourquoi un tel acharnement ?
Richard Overy :
Royan est un cas particulier. Les Alliés n’étaient pas particulièrement enthousiastes à l’idée de viser cette petite ville, mais ils devaient pouvoir décharger du matériel à Bordeaux sans risquer une attaque de la garnison allemande installée à Royan, qui avait refusé de se rendre. La nuit du 4 au 5 janvier, le Bomber Command lâche 1 576 tonnes sur la ville – dont 285 « blockbusters » de 1 600 kg : 85 % de l’agglomération sont rasés. Mais les Allemands tiennent toujours. Les 14 et 15 avril, la 8e Air Force lâche donc encore 5 555 tonnes.

Il s’agit du raid le plus important entrepris par les Américains en France. Il ne reste après plus rien de la ville. Le tout pour un objectif stratégique limité, qui aurait pu être atteint avec quelques divisions d’infanterie et un bref barrage d’artillerie.

Revenons au Débarquement. Les bombardements ont-ils été décisifs dans la pénétration des troupes alliées ?
Richard Overy :
Il y a beaucoup de débats autour de cette question. Bien sûr, les bombardements ont, en règle générale, leur utilité. Ils tuent des soldats ennemis, et ont un impact sur le moral des armées adverses.
Mais, dans le cas du Débarquement, les bombardements ont été, au total, assez peu efficaces. Les bombardiers lourds sont envoyés pour détruire des fortifications et des bunkers, mais, à haute altitude, ces structures sont difficiles à atteindre tandis que les troupes restent simplement dans leurs abris. L’artillerie navale est souvent plus puissante et efficace. Le même résultat aurait pu être obtenu par des forces aériennes tactiques, composées de bombardiers moyens et de chasseurs-bombardiers conçus pour soutenir l’armée de terre.
Les forces aériennes tactiques ont, elles, eu un rôle important dans la libération de la France. Dans de nombreux cas, la destruction de ponts, viaducs, de noeuds ferroviaires fut entreprise avec succès par des petits avions, dont certains pouvaient réaliser des bombardements précis par des vols en piqué. Le Jour J, des attaques contre les fortifications allemandes ont été assurées par les forces tactiques alliées qui effectuèrent, pendant toute la journée, des allers-retours au-dessus de la Manche. Les Alliés déployèrent ce jour-là 5 400 chasseurs et chasseurs-bombardiers, qui écrasèrent les 300 avions de la 3e Luftflotte allemande basée dans le nord de la France.
Eisenhower se rendit compte rapidement de l’inefficacité des bombardiers lourds, et, finalement, après le bombardement par erreur en juillet 1944 de troupes américaines – notamment ceux des 24 et 25 juillet (la veille et le jour de l’opération « Cobra » pour la libération de la Bretagne), qui firent plus de 100 morts parmi les soldats américains –, il suspendit le bombardement aérien au profit de l’artillerie. À Caen, le bombardement lourd a produit de tels décombres dans la ville que celle-ci est devenue pratiquement infranchissable par les troupes alliées.

Je pense qu’Arthur Harris, le commandant de la Royal Air Force Bomber Command, et Carl Spaatz, le commandant de l’Air Force américaine en Europe, avaient raison. Harris considérait les raids effectués grâce à des bombardiers lourds comme des opérations de guerre « déraisonnables » et Spaatz les trouvait « peu rentables ». Si les bombardiers devaient être utilisés, c’était non pour raser des petites villes du nord de la France mais contre des cibles pétrolières. Les bombardements des réserves pétrolières allemandes après mai 1944 seront finalement les réalisations les plus significatives de toute la campagne de bombardement alliée.

Les Alliés n’ont pas attendu 1944 pour bombarder la France…
Richard Overy :
En effet, la France n’a cessé depuis 1940 d’être bombardée par la RAF. Cela a commencé par des attaques contre ce qu’on appelle des cibles secondaires dans le nord du pays : les bases allemandes, les dépôts, le transport maritime. Puis, en 1942-1943, le Cabinet de guerre britannique accepte le principe du bombardement lourd d’usines travaillant pour les Allemands, ainsi que le bombardement intensif des ports de la côte atlantique (Brest, Lorient, Saint-Nazaire pendant l’hiver 1942-1943) pour essayer d’immobiliser les sous-marins allemands. Ces raids entraînent la mort de 11 000 Français. Il n’y avait donc rien d’inédit, en 1944, à lâcher des bombes sur le territoire français.
Les dégâts humains provoqués par la campagne de bombardement sur la France entre 1940 et 1944 furent considérables. L’estimation des pertes n’est jamais complètement fiable dans le cas de bombardements, mais le bilan est certainement supérieur au chiffre officiel de 53 000 morts : on peut plutôt parler de 70 000 Français tués – c’est-à-dire autant que les pertes pendant le Blitz. Ces chiffres remettent les choses en perspective, car le Blitz est un épisode très connu, notamment en Grande-Bretagne, alors que le bombardement des civils français l’est beaucoup moins. Entre 1940 et 1944, Britanniques et Américains lâchèrent un nombre infiniment plus important de bombes sur la France que les Allemands sur la Grande-Bretagne. Mais beaucoup tombèrent en pleine campagne, autour des sites des armes V ou des chemins de fer, et les grandes villes furent le plus souvent épargnées. C’est pourquoi les pertes ne furent pas catastrophiques. Avec la perspective d’une invasion de la France, les Alliés modifièrent leur stratégie. Les objectifs ne furent plus seulement les chemins de fer, mais aussi toutes les cibles industrielles qui pouvaient servir l’effort de guerre ennemi : les dépôts militaires, les bases aériennes et également les sites des armes V considérées comme une grave menace contre l’invasion alliée.
Les Allemands avaient commencé à installer les sites pour les missiles V1 en 1943 le long du littoral entre le Pas-de-Calais et le Cotentin, et en 1944 ils préparaient les silos pour les V2. L’objectif de Hitler était d’utiliser ces « armes de représailles » (« Vergeltungswaffe ») pour terroriser le gouvernement britannique et le forcer à abandonner le bombardement de l’Allemagne. Les missiles étaient localisés en France et aux Pays-Bas car ils devaient être géographiquement proches de leurs cibles en Grande-Bretagne. Le premier V1 fut tiré le 14 juin 1944, le premier V2 en septembre de la même année. La campagne alliée contre les armes V en 1944 absorba à elle seule le double du tonnage que les Allemands avaient lâché lors du Blitz durant les années 1940 et 1941. Cela dit, la destruction des rampes de lancement fut largement un échec : un énorme gaspillage de ressources stratégiques de la part des Alliés. En fin de compte, les armes V auraient pu être combattues par des avions chasseurs et des batteries antiaériennes.

Note-t-on des différences dans l’attitude des pilotes lorsqu’ils bombardent des cibles en Allemagne ou des cibles amies dans les pays occupés ?
Richard Overy :
J’ai lu beaucoup d’interviews d’équipages de bombardiers : ce n’est pas vraiment en ces termes qu’ils parlent de leurs cibles. Ce qui importait pour eux, c’est qu’il était beaucoup moins dangereux de partir pour une mission de bombardement en France ou aux Pays-Bas qu’en Allemagne. Ils craignaient par-dessus tout les chasseurs ennemis, les problèmes mécaniques, les mauvaises conditions météorologiques – tout ce qui pouvait rendre les missions très périlleuses. Survivre dans des conditions particulièrement dangereuses, c’est à cela qu’ils pensaient.

Ces pilotes faisaient preuve d’un courage remarquable et constant, alors qu’ils volaient nuit après nuit et couraient les mêmes risques à chaque fois. Il est aujourd’hui facile de les considérer comme des criminels de guerre, qui tuaient des civils à distance. Mais on leur disait toujours que leurs opérations étaient stratégiquement importantes et que leurs cibles étaient de nature « militaire ». Seul le commandement savait dans quelle mesure ces bombardements faisaient des victimes au sein des populations amies. Mais, comme Antony Eden, le ministre des Affaires étrangères britannique, qui se souciait beaucoup de l’impact politique de ces morts parmi les civils amis, l’avait dit au ministre de l’Air britannique en 1943 : si le bombardement était « stratégiquement nécessaire », il n’existait pas de raison de s’y opposer.

De plus, ce sont surtout les équipages inexpérimentés qui s’entraînent sur les pays occupés.
Richard Overy :
Exactement. Presque tous les pilotes commençaient par des raids sur la France. C’est là, ou aux Pays-Bas, dans des zones où les chasseurs ennemis et la défense antiaérienne étaient peu présents, qu’ils se faisaient les dents et apprenaient à surmonter leurs premières peurs. C’est ensuite seulement qu’ils étaient prêts pour des missions en Allemagne.

Y a-t-il un rapport entre le nombre de victimes en France et le fait qu’il s’agisse d’un pays occupé ?
Richard Overy :
Pour les Allemands, la priorité était de protéger l’Allemagne et les villes allemandes. Ils ne disposaient pas dans le nord de la France d’aviation capable de faire face à la puissance aérienne alliée. Les Français se trouvaient donc dépourvus face aux bombardements.

Heureusement que le système de défense civil était assez au point : des alarmes, des abris, des moyens de secours, des plans d’évacuation, qui ont sans doute permis de réduire sensiblement le nombre de morts.

Les Britanniques, toutefois, n’ont-ils pas tenté d’atténuer les effets des bombardements auprès de la population française ?
Richard Overy :
Ils ont consacré beaucoup d’énergie à envoyer des tracts, des pamphlets, des magazines, et à inciter les Français à s’écarter des cibles qu’ils allaient frapper. Je ne suis pas certain que cela ait toujours été très productif. Les Français étaient peu sensibles à ce type de propagande, et les Britanniques restaient assez naïfs sur ce que les Français étaient prêts à endurer.
Par exemple, au moment des bombardements des usines Renault de Boulogne-Billancourt en 1942, qui entraînèrent les pertes les plus importantes à cette date de tous les raids du Bomber Command, les Britanniques cherchèrent à tout prix des preuves que les ouvriers français étaient finalement satisfaits de leur attaque. C’est une forme curieuse de guerre politique que menèrent les Anglais à cette époque. En mars 1942, des tracts « Aux populations de la France occupée » furent lâchés au-dessus de Paris, pour prévenir les habitants de s’éloigner des usines travaillant pour les Allemands, de se tenir à l’écart des cibles militaires allemandes. Mais les raids contre Renault les 3 et 4 mars tuèrent 391 Français et détruisirent de nombreuses habitations, provoquant de vives protestations de la part des autorités de Vichy. L’imprécision des bombardements de haute altitude compromettait toute tentative de gagner le soutien politique des Français.

Que sait-on de la manière dont les Français de 1944 considèrent les bombardements alliés ?
Richard Overy :
À mon avis, l’une des grandes ironies de la guerre, c’est que les Britanniques – pas les Américains – ont toujours cru que la combinaison des bombardements et de leur campagne de propagande allait produire des troubles sociaux, que les populations prendraient leur distance avec le régime de Vichy, et qu’ils pourraient ensuite exploiter ces tensions.

En fait, en France – de même qu’en Italie ou en Allemagne –, les bombardements renforcèrent le poids de l’État. Lui – et lui seul – se trouvait en mesure d’organiser efficacement les secours, de faire face aux besoins en nourriture et en eau potable, de mettre en place les évacuations. C’était lui qui versait les indemnisations, prenait en charge les enfants réfugiés, fournissait l’aide alimentaire d’urgence, et cela même ceux qui n’étaient pas favorables au régime de Vichy devaient le reconnaître. Le Secours national, avec Pétain à sa tête, encadrait plus de 11 000 personnes à plein temps pour la distribution de nourriture et de vêtements aux sinistrés. Le groupe profasciste Comité ouvrier de secours immédiat, créé en 1942 avec le soutien de l’Allemagne, distribuait également des biens et de l’argent (en partie spoliés aux juifs français) pour aider les sinistrés. Cependant, on observe des changements au fur et à mesure que la guerre se prolonge. Au début, un certain nombre de Français voyaient les bombardements plutôt d’un bon oeil, pensant que c’était le signe que la Grande-Bretagne continuait la guerre. Le sentiment antiallemand étant très fort, tout ce qui pouvait porter atteinte à l’ennemi était perçu comme une bonne chose. Et puis, les Français commencèrent à se rendre compte que la libération prendrait des années. L’enthousiasme fit place à l’abattement.
Les groupes favorables à Vichy n’étaient pas les seuls à dénoncer comme barbares les bombardements alliés. La Résistance elle-même les considérait d’un oeil de plus en plus réprobateur : loin d’ouvrir la voie à la libération du pays, ils tuaient de nombreux Français ordinaires, parmi lesquels beaucoup d’ouvriers sympathisants des mouvements de Résistance. Les bombardements semblaient contre-productifs. Quand la Libération arriva enfin, en 1944, l’opinion publique était partagée. Naturellement, beaucoup se réjouissaient que les Allemands aient été chassés – mais à quel prix ? Dans des villes comme Nantes, Marseille, Saint-Étienne, où les pertes avaient été très lourdes, les habitants ne pouvaient s’empêcher de penser que les Alliés auraient pu libérer le pays en faisant moins de victimes françaises.

De quelle manière les mémoires locales des bombardements ont-elles entaché le souvenir de la Libération ?
Richard Overy :
C’est une très bonne question, mais je pense qu’il est difficile d’y apporter une réponse claire. Pour beaucoup de Français, au lendemain de la Libération, la joie d’être libérés se mêlait à une grande incertitude sur l’avenir politique du pays et à un certain ressentiment contre les responsables des bombardements. Pendant longtemps, les populations locales se sont tues, comme à Royan ou au Havre. Les Français avaient trop besoin de l’aide américaine. Quant aux Américains et aux Anglais, ils ont jeté un voile pudique sur les drames consécutifs aux bombardements. Par exemple, celui de Royan n’est même pas cité dans l’histoire officielle des forces aériennes américaines. Cette histoire a ressurgi il y a vingt ou trente ans seulement. Des survivants ont commencé à raconter ce qu’ils avaient enduré. Les municipalités des anciennes villes bombardées ont réalisé qu’il n’y avait plus de danger politique à évoquer les conséquences humaines des bombardements alliés. Mais, dans l’immédiat après-guerre, on était surtout pressé de passer à autre chose.

Par Richard Overy