Pourquoi la tête d'Henri IV a-t-elle été authentifiée à 99,9% ?

Éléments inédits de l’enquête historique par Stéphane Gabet, journaliste documentariste ; Pierre Belet, journaliste documentariste et Jean-Pierre Babelon, historien, membre de l’Institut.

Avant-propos

La redécouverte de la tête d’Henri IV annoncée le 16 décembre 2010 par un groupe de 19 scientifiques à l’occasion de la parution d’un article du British Medical Journal  est devenue l’objet d’interrogations et de suspicions.

A l’origine de la contestation, des archives contradictoires et l’absence d’analyses génétiques exploitables qui ouvrent la voix à certaines spéculations.

Or, les deux ans d’enquêtes menées sur « le mystère de la tête d’Henri IV » ont permis de mettre à jour de nouvelles données historiques sur la réalité des exactions commises durant les profanations de la nécropole des rois à Saint-Denis en 1793, lesquelles viennent appuyer des preuves scientifiques incontestées.

Ces données, inconnues ou méconnues mais facilement vérifiables, permettent ainsi de répondre aux interrogations concernant l’enquête historique menée en marge de l’étude scientifique sur la tête d’Henri IV.

Par ailleurs, grâce à l’analyse exhaustive de l’ensemble des documents relatant les profanations de 1793 réalisée en 2010 par Bruno Galland, directeur scientifique des Archives nationales site de Paris la présente synthèse met en évidence le peu de crédit à apporter à certains témoignages. Elle alerte aussi sur une interprétation hâtive et incomplète de certains textes, notamment celui sur le fameux « crâne scié d’Henri IV ».

Les profanations de Saint-Denis : la réalité d’un massacre

La profanation des cercueils de la nécropole des rois de Saint-Denis en 1793 est l’un des ces épisodes de l’Histoire de France empreint de mystère car les témoignages le racontant, parcellaires, parfois contradictoires, ne rendent pas compte de la réalité de ce qui s’est déroulé.

L’analyse de nouvelles données historiques, jamais exploitées jusqu’alors, permet à présent d’avoir une vision plus précise de ces évènements et apporte des preuves éclatantes accréditant un vol généralisé de restes royaux par un petit groupe de profanateurs. Cette réalité bien éloignée des archives officielles, ouvre la voix à de nouvelles recherches et confirme historiquement l’hypothèse du vol de la tête d’Henri IV à Saint-Denis.


L’exhumation du corps d’Henri IV : les certitudes historiques incontestées

Après une première phase de profanations en août 1793 qui a vu principalement la destruction ou l’enlèvement des monuments d’Art, les révolutionnaires ordonnent de s’attaquer aux « cendres impures » des tyrans et de faire fondre leurs cercueils de plomb pour en faire des balles patriotes pour les armées du Peuple.
 
Le premier jour, le samedi 12 octobre dans l’après-midi, les ouvriers chargés des exhumations descendirent à la lueur de torches et de lanternes vers le caveau des Bourbon situé dans la galerie souterraine.

Le premier roi à être sorti de son repos est Henri IV qui apparut, momifié, incroyablement bien conservé, avec sa barbe blanche intacte et « les traits du visage parfaitement reconnaissables » selon plusieurs témoins.

Le cercueil ouvert fut ensuite exposé durant plusieurs heures, dressé contre l’un des piliers du passage des chapelles basses. De nombreuses anecdotes ont circulé sur l’attitude adoptée par le public à ce moment-là, dont l’épisode légendaire d’un soldat qui va trancher la barde d’Henri IV, le roi guerrier et conquérant, pour en faire une moustache postiche avant de s’écrier : « et moi aussi je suis soldat français et désormais, je n’aurais plus d’autres moustaches. Maintenant, je suis sûr de vaincre les ennemis de la France et je marche à la victoire ».

Le soir venu, les ouvriers partent et laissent le roi dressé seul, sur son pilier.

Deux jours plus tard, le lundi 14 octobre, le travail reprend vers 3 heures de l’après-midi. Ils prennent le corps d’Henri IV et le jettent le premier dans la fosse commune creusée spécialement pour les Bourbon.

La triste besogne continue ensuite avec les restes de Louis XIII, de Louis XIV, Louis XV, des reines Anne d’Autriche, Marie -Thérèse , et Marie de Médicis, dont le corps va subir tous les outrages, les profanateurs l’accusant d’avoir commandité le meurtre de son époux.

Tous sont alors jetés en vrac dans une fosse commune creusée à seulement dix mètres de l’entrée nord de la Basilique. Quelques curieux sautent à l’intérieur et arrachent ici quelques dents, là un doigt, plus loin une touffe de cheveux.

En attendant de remplir le charnier avec de nouvelles dépouilles le lendemain matin, les ouvriers jettent un peu de terre mélangé à de la chaux sur les corps avant de s’en aller.

Voilà en résumé, l’état actuel des connaissances sur l’épisode des profanations de 1793 et son lien avec le vol de la tête d’Henri IV.

Mais que s’est-il réellement passé dans cette fosse commune ? Et de quelles données complémentaires disposons-nous pour apprécier la valeur et la crédibilité des témoignages racontant ce trouble épisode  ?

Quand les témoins se copient les uns les autres

Il existe deux types d’archives connues racontant les profanations de 1793. Les premières sont l’œuvre des officiels en charge des opérations et occupant un poste à responsabilité ou une fonction connue durant les événements ces documents se trouvent aux Archives nationales, cote AE I 15, « Dossier de la maison royale de 1817 » et aux Archives de Paris cote  6 AZ 23.  Il s’agit principalement des témoignages de l’ancien bénédictin Dom Druon, du futur conservateur du patrimoine Alexandre Lenoir il n’était alors qu’un garde d’un dépôt d’œuvres d’art, futur Musée des Monuments Français, d’un autre ancien religieux de Saint-Denis, Dom Laforcade, de l’abbé de Verneuil et de Tinthouin, officier de la garde nationale.

Les autres récits sont ceux de témoins secondaires, qui raconteront, bien plus tard, une autre réalité, celle-là beaucoup plus macabre et éloignée des « souvenirs officiels » de Dom Druon ou d’Alexandre Lenoir.

La lecture des différents récits, analysés récemment et pour la première fois dans leur intégralité, met en lumière de sérieux doutes quant à leur fidélité « Note sur les exhumations », rapport inédit de Bruno Galland, directeur scientifique des Archives nationales, site de Paris - 2010.

En effet, pour rédiger leurs témoignages sur les évènements, la plupart des rédacteurs n’ont fait que reproduire des années plus tard, à l’identique et mot pour mot, le récit de Dom Druon, le seul écrit in situ, le « Journal historique de l’extraction des cercueils royaux de l’abbaye de Saint-Denis ».

Le récit de Dom Druon n’est d’ailleurs sans doute lui-même que la mise au net ou le développement du récit du commissaire Dom Poirier : c’est en tout cas, ce qu’affirma, en 1817, Alexandre Lenoir…

L’idéal serait de disposer du récit de Dom Poirier mais les archives personnelles de celui-ci ayant brûlé lors de l’incendie de la bibliothèque de Saint-Germain des Prés en 1794, on ne les conserve plus « Incendie de la bibliothèque de Saint-Germain des Prés en 1794 », Bibliothèque de l’Ecole des Chartes, 1927. Il n’existe donc pas de documents attribués à Poirier, autre que la très sèche relation qu'il a présentée à la Commission des monuments et qui n'entre même pas dans le détail de l’exhumation des corps.

Tous les autres témoignages découlent du texte de Druon, une matrice commune qui retrace la chronologie des évènements et que les auteurs ne sont contentés que de recopier pour y rajouter des remarques supplémentaires ici et là comme l’anecdote sur le « crâne scié » d’Henri IV qui n’apparaît que des années plus tard, voir ci-dessous chapitre consacré, page 8.

Ces récits, froids, stricts et administratifs laissent croire à des profanations réalisées en bon ordre, sans débordements. Dans aucun de ces documents, il n’est fait mention d’un vol de reliques et aucun cas d’un dépeçage généralisé des corps à l’exception de la description plutôt romanesque, mais déjà relatée par Dom Druon, du soldat qui vola la moustache d’Henri IV.

Et pourtant, durant cette nuit-là du 14 au 15 octobre 1793, la nécropole des rois s’est transformée en marché aux reliques et les cadavres ont été dépecés méthodiquement. D’autres récits, connus ou méconnus, l’attestent ainsi que de nouvelles données répertoriées et analysées lors de l’enquête historique sur la tête d’Henri IV.

Le plus célèbre des récits, bien connu des historiens, est celui d’Henri-Martin Manteau, qui  avait pu s’introduire dans l’enceinte de la Basilique grâce à la bienveillance de son ami Dom Druon, l’ancien bénédictin devenu archiviste de Saint-Denis. Il avouera qu’il y a bien eu un vol généralisé de reliques dans la fosse commune ce soir-là, minimisant son rôle en faisant valoir qu’ils étaient nombreux à faire de même. Il racontera être descendu dans la fosse commune à l’aide d’une échelle pour prendre lui aussi sa part du gâteau dont un ongle d’Henri IV et des restes de Louis XIV et de Marie de Médicis : « Au même instant, je vis descendre un charretier du dépôt dont le dessein n’était pas équivoque : c’était pour outrager Louis XIV […]. Cet homme fit avec son couteau une large ouverture au ventre du prince ; il en retira une grande quantité d’étoupes qui remplaçaient les entrailles et servaient à soutenir les chairs. Ce spectacle donna lieu aux bruyantes et insultantes acclamations de la multitude » Vcte Hennezel d’Ormois, « 14 octobre 1793, récit d’un Lannois », Saint-Quentin, 1902.

De toute évidence, les commissaires présents et les ouvriers en charge des exhumations ont donc vu, sinon participé, à ces vols de reliques. Il est en tout cas curieux qu’aucun de leurs témoignages officiels n’en fasse mention.

Un autre récit, moins connu, évoque explicitement une mutilation du cadavre d’Henri IV. Dans « L’intermédiaire des chercheurs et des curieux » volume 7, 1874, le Dr Néphéles raconte la version des faits dont il a eu connaissance : « mon grand-père maternel avait été élevé chez les bénédictins de Lagny où il avait pour précepteur l’un deux, Dom Coutance. Lorsque le couvent eut été fermé et ses habitants dispersés, Dom Coutance, déguisé, revêtu d’habits séculiers se réfugia dans Paris où il assista à toutes les scènes de la Révolution. Et c’est ainsi qu’il fut présent à Saint-Denis lorsque les tombes furent ouvertes. Il a dit à son ancien et cher élève que ce fut vers le soir que l’on arracha le corps d’Henri IV de son tombeau […]. Ils le placèrent debout contre un pilier, sans oser aller plus loin ce jour-là. Le cadavre y passa la nuit et ce ne fut seulement le lendemain que de nouveaux venus, se joignant aux anciens travailleurs, le frappèrent à coup de sabre et le mirent en pièce. Dom Coutance profita du tumulte et de la confusion qui accompagnèrent cette triste scène pour se saisir d’une grosse poignée de la barbe du Béarnais ».

Un autre profanateur est resté plus discret et ce n’est que bien plus tard, que l’on apprit son fait d’armes. Etienne Brulay était le receveur des domaines de Saint-Denis en 1793 et personne n’a, jusqu’à présent, jugé utile de s’intéresser à son témoignage, pourtant très instructif puisqu’il montre que les commissaires chargés de l’exhumation ont encadré et permis les vols de reliques.

Charles Brulay a 44 ans lorsqu’il assiste aux profanations et prend part au démembrement des corps. Après sa mort en 1801, les reliques volées par lui furent conservées par sa veuve avant d’être acquises par Madame Tavet, propriétaire d’un musée à Pontoise à la fin du 19ème siècle.

L’incroyable collection de reliques royales du sieur Brulay et toutes les archives correspondantes dossier No 372.170 sont toujours conservées au musée Tavet-Delacour de Pontoise, dans les réserves.

Toutes les dynasties royales y sont représentées en reliques, toutes les époques : la mâchoire de Dagobert, un morceau de crâne de Saint Louis, de dents d’Henri III, des cheveux de Philippe Auguste, la jambe momifiée de Catherine de Médicis… autant de morceaux qu’il a fallu, comme la tête d’Henri IV, arracher au couteau sur les dépouilles.

Bien entendu, l’authenticité d’une relique est par définition incertaine. Mais pas cette fois-ci car l’étude scientifique sur la tête d’Henri IV a permis de relier ces restes entre eux. En effet, une analyse toxicologique comparative a permis de trouver à la surface des reliques supposées et de la tête d’Henri IV une même concentration anormalement élevée de plomb les cercueils royaux étaient confectionnés en plomb avec une même signature isotopique, en clair qui proviennent de la même mine, du même lieu d’extraction. Il est donc tout à fait vraisemblable que les reliques de Pontoise attribuées à Henri IV ont séjourné dans le même cercueil que celui du bon roi !

Concernant Henri IV, on trouve dans ce musée d’étonnants échantillons : une molaire accrochée à un bridge Henri IV avait de graves problèmes de dentition, des cheveux, le pouce de la main gauche. Selon la liste originale conservée dans les archives, il devrait aussi y avoir « l’organe de la génération » du bon roi mais il a été volé au siècle dernier, on ne sait pas trop comment.

Par ailleurs, l’analyse des archives conservées par la municipalité de Pontoise laisse apparaître une bonne traçabilité de ses reliques et fournit en plus des données inédites. La veuve Brulay a en effet tout consigné de sa main. Elle témoigne qu’à Saint-Denis, devant la fosse, son mari, « qui était en admiration des grandes qualités d’Henri IV, suivit Messieurs les commissaires dans le dessein d’en recueillir quelques débris si il était possible. Ces Messieurs ne lui ayant fait aucune objection, il en retira lui-même quelques morceaux… ».

Voilà donc un détail intéressant : les commissaires censés encadrer les opérations d’exhumation auraient joué un rôle dans le dépeçage des corps, si ce n’est en l’organisant, du moins en l’autorisant et en fermant les yeux. Ceci pourrait expliquer pourquoi leurs témoignages passent sous silence les exactions commises ce jour-là ou les jours suivants.

Quand les témoins deviennent suspects

Nos témoins deviennent tout à coup suspects, tout comme leurs récits qui d’ailleurs, se ressemblent trop pour ne pas susciter le doute. Une chose est sûre, ils n’ont pas tout dit.

Ainsi l’enquête sur  «  le mystère de la tête d’Henri IV » a notamment permis de montrer le rôle actif de certains dépositaires de l’autorité publique dans le vol de reliques royales. Le commissaire Dom Poirier, connu pour avoir œuvré aux côtés d’Alexandre Lenoir au sauvetage et à la préservation de certains monuments d’Art de Saint-Denis, s’est aussi servi sur les cadavres. Il aurait notamment dérobé une dent d’Henri IV pour la confier ensuite à l’un de ses amis le chevalier de Schonen. Le descendant actuel, Olivier de Schonen, possède toujours cette dent qui était accompagnée d’un certificat signé de Dom Poirier ainsi que d’autres reliques provenant de la Révolution.

L’autre célèbre profanateur et voleur de restes humains est Alexandre Lenoir dont on sait qu’il vola quelques poils de la moustache d’Henri IV pour en donner ensuite une partie à son ami et concurrent Vivant Denon ce dernier dirigeait le Louvre, et Lenoir son Musée des Monuments Français. Les poils de moustache en question sont toujours conservés dans un reliquaire au musée Bertrand de Châteauroux et offrent, là encore, une excellente traçabilité.

Mais ce grand amateur de reliques qu’est Alexandre Lenoir n’a pas limité sa tentation à ces quelques poils. Connu pour avoir profané par plaisir des tombes de personnages célèbres comme ceux de Boileau, de Descartes, de Molière ou d’Héloïse et Abélard, Lenoir a fait aussi du trafic de reliques et s’est aussi constitué, à l’occasion des profanations, une importante collection de restes royaux.

La caisse d’ossements royaux d’Alexandre Lenoir

Il existe ainsi, comme autre preuve éclatante du carnage qui a eu lieu à Saint-Denis, une caisse déposée au XIXe siècle dans les entrailles de la Basilique, dans le caveau des Bourbon et contenant une impressionnante collection de restes royaux volés par Alexandre Lenoir en 1793 dossier « les ossements royaux », sous-série H8, classé à 1864, archives des musées nationaux – Paris.

On ne trouve pas à l’intérieur quelques cheveux, des ongles ou des dents mais quantité d’ossements, chacun accroché à un morceau de papier où Lenoir a écrit de sa main le nom du propriétaire : omoplate d’Hugues Capet, fémur de Charles V, tibia de Charles VI, vertèbre de Charles VII, vertèbre de Charles IX, côte de Philippe le Bel, côte de Louis XII, mâchoire inférieure de Catherine de Médicis, tibia du cardinal de Retz.

Comme le sieur Brulay, visiblement Lenoir n’y a pas été de main morte. D’autant plus qu’il avait confié ces ossements à l’un de ses amis médecins, M. Ledru, maire de Fontenay-aux-Roses en région parisienne. Or, un grand collectionneur de reliques comme Alexandre Lenoir n’aurait jamais confié tous ses trésors à un seul et même homme.

Alexandre Dumas évoque l’existence de ces reliques dans son roman « Les mille et un fantômes » publié en 1849. Il y raconte un dîner auquel il aurait participé, chez le maire de Fontenay-aux-Roses, lequel lui aurait montré cette bien étrange collection de reliques :
« Monsieur Ledru alla droit à son bureau, et ouvrit un immense tiroir, dans lequel se trouvait une foule de petits paquets semblables à des paquets de graines. Les objets que renfermait ce tiroir étaient renfermés eux-mêmes dans des papiers étiquetés. 
- Tenez, me dit-il, voilà encore pour vous, l'homme historique, quelque chose de plus curieux que la carte de Tendre. C'est une collection de reliques, non pas de saints, mais de rois ».

A la mort de M. Ledru, en 1834, ces reliques passèrent dans les mains de sa veuve Mme Ledru puis de son neveu M. Lemaire qui décida d’offrir ces ossements à l’Etat. Après enquête de l’administration sur le parcours de cette caisse et une étude graphologique des papiers accompagnant les ossements, l’origine est attribuée avec certitude à Alexandre Lenoir et la caisse finalement ramenée à Saint-Denis en 1893.


Loin d’une foule, un vol de reliques en petit comité

Il est donc évident que durant les profanations de Saint-Denis, des exactions ont été commises par différents acteurs, grâce à la bienveillance ou au soutien actif de certains officiels qui les ont couverts.

Par ailleurs, et contrairement à une idée reçue, ce vol généralisé s’est fait en petit comité, loin d’une foule de curieux, permettant et facilitant tous les abus.

En effet, durant la première phase des profanations au mois d’août 1793 qui a vu le vandalisme ou le déplacement de monuments d’art, il y avait eu des débordements anarchiques. Le maire de Saint-Denis, un ancien prêtre, avait voulu faire oublier son passé et montrer sa loyauté. Par excès de zèle, il ouvrit donc la porte de l’abbaye dés le 6 août au lieu du 10 comme prévu initialement. Le peuple se mêlant aux ouvriers, il en coûta de nombreuses destructions et la Commission des Monuments Historiques s’en plaignit Le vandalisme révolutionnaire, par Eugène André Despois, 1868, Ed Elibron.

Pour éviter le même scénario lors de la prochaine exhumation des corps et pour des questions de salubrité, la municipalité ordonna de fermer l’accès à la Basilique et ce, à compter du 12 octobre 1793, jour de l’ouverture du cercueil d’Henri IV : « les citoyens qui sont présents dans l’église sont appelés à se retirer, que les portes seront fermées […], que seuls les ouvriers employés à l’exhumation pourront rentrer mais munis d’une carte signée des officiers municipaux et marquée du cachet de la commune […], il sera requis et établis une force et une garde suffisante pour empêcher l’entrée aux citoyens » Arch. nat, AE I 15.

Il n’y avait donc surement pas une foule importante lors de ces exhumations mais seulement des personnes dûment autorisées.

Il est vrai que certains témoins comme Lenoir, Dom Druon ou Manteau accréditent l’hypothèse d’un nombre élevé de témoins et badauds. Mais sachant les exactions commises par eux ou sous leur autorité, n’auraient-ils pas eu intérêt à forcer le trait du nombre de participants, diluant par la même leur responsabilité s’ils devaient, un jour, répondre de leurs actes ?
Qui sait si la monarchie n’allait pas revenir ? Il n’aurait pas fallu trop se compromettre, être accusé d’avoir volé des reliques royales ou même laissé faire une pareille barbarie. D’ailleurs, comment tenir pour crédible des témoignages presque identiques et donc suspects d’individus qui ont couvert ou œuvré au dépeçage des corps ?

Nous savons que la garde était en nombre suffisante pour empêcher l’accès au charnier. Nous savons aussi que le nombre d’ouvriers était limité. En effet, nous disposons du coût de la main d’œuvre : 742 livres pour 91 journées de travail à 7 livres/jour réparties sur 13 jours d’exhumation. Un calcul élémentaire permet de relever que moins d’une dizaine d’ouvriers étaient présents chaque jour. A cela il faut ajouter les soldats, les commissaires et quelques connaissances de ces derniers Charles Brulay, Dom Coutance… ou habitués des lieux l’ancien bénédictin Dom Druon et l’abbé Verneuil ou encore Gautier, l’organiste de l’abbaye.

Finalement, en fait de foule, les personnes présentes à Saint-Denis devaient plutôt se limiter à quelques dizaines de personnes qui ont dû montrer patte blanche pour rentrer. D’ailleurs, lorsque Louis XVIII ordonna une enquête sur les évènements de 1793, une liste de témoins fut dressée, qu’il convenait d’interroger. Elle comporte seulement dix noms parmi lesquels Alexandre Lenoir, le soldat Tinthouin, un cousin et homonyme de Dom Druon celui-ci étant décédé entre-temps, le maire de Saint-Denis ou encore le curé de la paroisse et le marbrier chargé de transporter les œuvres, un certain Cellier Arch. nat, AE I 15.

L’ensemble de ces nouveaux éléments d’appréciation ne laisse que peu de place au doute quant au fait que les corps des rois ont été mutilés et dépecés à Saint-Denis en octobre 1793 malgré le silence des principaux témoins, par ailleurs suspects pour certains d’entre eux.

Rien ne s’oppose donc à ce que la tête d’Henri IV soit découpée à ce moment-là, en public restreint ou plus tard. Nuitamment, il eut été en effet facile de retirer le peu de terre et de chaux sur les quelques corps et de s’emparer d’une ou plusieurs têtes avant de remettre de la terre par-dessus.
Il serait d’ailleurs étonnant que les profanateurs aient dérobé des omoplates, des mâchoires, des fémurs, des jambes […] mais sans vouloir s’accaparer la plus belle relique qui soit : la tête « parfaitement conservée » du plus populaire des souverains de France.

Qui se rappelle avoir vu Henri IV avec un crâne scié ?

C’est LE témoignage contradictoire, celui sur le fameux détail du « crâne scié d’Henri IV ». De tous les témoins présents à Saint-Denis en 1793, seuls deux Tinthouin et Alexandre Lenoir ont écrit qu’à l’ouverture de son cercueil, Henri IV avait « le crâne scié et contenait à la place de la cervelle, qui en avait été ôtée, de l’étoupe enduite d’une liqueur extraites d’aromates, qui répandait une odeur tellement forte qu’il était presque impossible de la supporter ». Or la tête d’Henri IV qui vient d’être authentifiée par les scientifiques est pleine et entière et n’a pas été sciée. Comment donc faire coïncider réalité scientifique et archives contradictoires ?

Malheureusement, il n’existe aucun ouvrage contemporain de la mort du roi, en 1610, précisant le sort réservé au cerveau durant l’embaumement du corps et permettant de confirmer formellement les témoignages de 1793. Par ailleurs, et contrairement à ce que l’on croyait jusqu’alors, la pratique de la craniotomie n’était pas systématique à la cour de France, y compris pour les membres de la famille royale, à l’instar d’Anne d’Autriche ou d’Henriette d’Angleterre. Voilà qui nous rapproche de l’assertion de Lamartine . Dans « L’histoire des Girondins » 1847 qui donne une description très détaillée des profanations de Saint-Denis, l’écrivain précise qu’ « Henri IV, embaumé avec l’art des Italiens, conservait sa physionomie historique. Sa poitrine découverte montrait encore les deux blessures par où sa vie avait coulé. Sa barbe parfumée et étalée en éventail comme dans ses images…  ». Voir à ce sujet  l’article du docteur Philippe Charlier et de son équipe : « Ouvrir un corps de roi : pourquoi ? Comment ? Le cas Henri IV  » magazine « Pour La Science », mars 2010.

Ainsi, depuis les débuts de l’enquête sur « le mystère de la tête d’Henri IV », la question s’est posée de comprendre le contexte dans lequel les témoignages contradictoires de 1793 sont apparus. Car il y avait deux possibilités : soit la momie qui allait être expertisée n’était pas celle d’Henri IV et tout s’expliquait la tradition veut qu’à leur mort les rois soient généralement débarrassés de leur cerveau. Soit c’était bien celle d’Henri IV et, dans ce cas-là, les témoignages de 1793 sont trompeurs. Il a fallu alors comprendre comment et pourquoi ? Le directeur scientifique des Archives nationales site de Paris, Bruno Galland a pu apporter des éléments de réponses.

Après une analyse des textes originaux, on peut d’abord noter que deux témoins ont recopié mot pour mot le fameux « Journal le plus ancien, celui de Dom Druon d’extraction des cercueils de l’abbaye de Saint-Denis » mais en y ajoutant quelques détails, comme la partie consacrée au crâne scié d’Henri IV. Ces deux textes en question étant exactement les mêmes, l’un des auteurs a donc rajouté ce détail dans son témoignage, que l’autre a repris textuellement par la suite. Quel que soit l’auteur d’origine, il suffit donc que l’un ait commis une erreur pour que l’autre recopie cette même erreur !

On remarque ensuite que les témoins n’ont pas rédigé leurs récits in situ ou quelques jours plus tard mais des années après les faits, rendant les souvenirs lointains et incertains. Nous ne connaissons pas la date précise de rédaction du rapport de Tinthouin bien qu’il soit postérieur aux exhumations. Quant à Lenoir, il le publie en 1801 Notes historiques sur les exhumations faites en 1793 dans l’abbaye de Saint-Denis, dans « Le Musée des monuments français », Paris.

L’auteur de l’anecdote du « crâne scié » n’aurait-il pas pu commettre une erreur en rédigeant son témoignage longtemps après les faits ? Ayant vu passer devant lui tous les rois avec un crâne scié, n’aurait-il pas confondu, ne se rappelant finalement que l’ensemble des cadavres n’avaient plus de cervelles ?

Enfin, si l’on doit ce témoignage à Alexandre Lenoir, ce dernier aurait-t-il pu chercher à brouiller les pistes, se forgeant là un bel alibi dans le cas où l’on retrouve, un jour, chez lui, une tête momifiée « parfaitement conservée avec les traits du visage parfaitement reconnaissables » ?

Ces hypothèses sont posées avec d’autant plus de force qu’avec la redécouverte de la tête d’Henri IV, le doute doit s’imposer.


Alexandre Lenoir, voleur de la tête d’Henri IV ?

Durant l’investigation destinée à retrouver puis à faire authentifier ce qui n’était alors que la présumée tête d’Henri IV, un certain nombre d’éléments ont permis de voir en Alexandre Lenoir le probable voleur de cette relique. Ces découvertes permettent d’enrichir la biographie de ce personnage célébré pour avoir inventé et théorisé la notion d’Histoire de l’art mais aussi pour avoir été l’un des plus grands collectionneurs de reliques de son temps.

Selon une légende rapportée par des vieux journaux d’amateurs d’histoire puis repris par des historiens, la tête d’Henri IV aurait été vendue une dizaine d’années après la Révolution à un allemand, le comte Franz Erbach, un grand collectionneur habitant la région de Hesse-Darmstadt dans le sud du pays. Des voyageurs français mentionnent en 1854 avoir vu la relique chez l’héritier Erbach qui l’exhibait alors fièrement dans son château à ses visiteurs de passage L’intermédiaire des chercheurs et des curieux, volume 7, 1874.

Or les descendants actuels conservent encore dans un reliquaire sous verre un petit morceau d’un crâne présenté comme étant celui d’Henri IV ainsi que d’autres restes de Marie de Médicis et de Louis XIV. Ils n’ont en revanche jamais entendu parler d’une tête momifiée, ni rien retrouvé y faisant référence dans leurs catalogues anciens, pourtant très détaillés.

Alexandre Lenoir se serait-il vanté de posséder la tête d’Henri IV et aurait-il vendu ce faux morceau de crâne au Prince allemand ?

Même si les historiens locaux ne peuvent affirmer avec certitude que ce soit bien lui le vendeur une partie des archives sur le reliquaire a brûlé lors d’un bombardement en 1944, plusieurs éléments le laissent penser. Tout d’abord le texte ancien en allemand qui accompagne le reliquaire rapporte que le vendeur s’était trouvé à Saint-Denis en 1793 et qu’il les avait lui-même emportés. Il y aussi un autre reliquaire dans la collection, acheté à la même époque et qui contient des parcelles du corps d’Héloïse et Abélard. Là aussi, l’ensemble est accompagné d’un texte en allemand mentionnant que ces reliques proviennent d’Alexandre Lenoir. Enfin, Alexandre Lenoir et Franz Erbach se sont bien connus. Ils étaient en relations d’affaires autour d’un petit trafic de vitraux dont le noble allemand était grand collectionneur ; Certains vitraux de Saint-Denis étaient inspirés des œuvres de l’allemand Albert Dürer Voir Les vitraux de Saint-Denis par Louis Grodecki, Ed. CNRS ,1976.

Il y a donc de nombreux éléments à charge laissant croire qu’Alexandre Lenoir se soit vanté de posséder la tête d’Henri IV ce qui n’est pas anecdotique et qu’il en ait vendu une partie fausse à Franz Erbach en même temps que les reliques d’Héloïse et Abélard et les vitraux de Saint-Denis.

Pour étayer cette hypothèse d’un Lenoir voleur de la tête d’Henri IV, il manque cependant un lien qui viendrait unir Alexandre Lenoir et la vente de l’hôtel Drouot de 1919 durant laquelle la relique refait surface, rachetée par un brocanteur, Joseph Émile Bourdais.

Nous savons qu’avant cela, elle était la propriété d’une artiste parisienne nommée Emma Nallet-Poussin. Peintre à Montmartre, élève de Gigoux, Rudder et  Valadon, elle exposa au Salon de 1880 à 1893 des peintures, des dessins et des sculptures. Elle habitait à Paris rue Nollet, puis rue Milton, avant de déménager à proximité de la colline de Montmartre, rue de Bellefond, dans le 9ème arrondissement. Après son décès en 1909, et faute d’héritiers se manifestant, un garde-meuble est finalement autorisé par la justice à vendre ses affaires personnelles aux enchères dix ans plus tard. Dans le lot en question, se trouvent deux crânes humains et une tête momifiée celle qui sera authentifiée comme étant celle d’Henri IV, l’ensemble étant finalement racheté par Joseph Émile Bourdais pour la somme royale de 3 francs.

Il est étonnant de constater qu’en 1817, lors de l’exhumation des corps royaux profanés en 1793 à Saint-Denis Louis XVIII avait décidé de les réunir dans un sépulture plus digne, les commissaires ont noté que trois corps ne furent retrouvés que dans leurs « parties inférieures » et  donc que  trois crânes manquaient à l’appel Arch. nat., AE I 15.

Malgré ces indices troublants, rien ne lie formellement Mme Nallet-Poussin avec Alexandre Lenoir, excepté peut-être cet autre détail.

Le petit-fils d’Alexandre Lenoir, Alfred, a pu hériter de l’encombrante relique. Or, il est de la même génération qu’Emma Nallet-Poussin et il était comme elle sculpteur à Paris. Difficile d’imaginer qu’ils ne soient pas croisés dans le microcosme des artistes peintres qui exposaient au Salon. Se sont-ils connus ?

Le fil est fragile.
Et le mystère reste entier.
Alexandre Lenoir est loin d’avoir livré tous ses secrets.


Quand le doute sur les archives doit l’emporter

D’un côté, nous avons donc une réalité historique corroborée à présent par de nombreux documents. L’hypothèse du vol de la tête d’Henri IV est bien compatible avec les multiples exactions commises à Saint-Denis le 14 octobre 1793 et les jours suivants. Quant à l’origine du témoignage faisant mention d’un crâne scié, il est sujet à caution et son caractère authentique invérifiable.

De l’autre, nous avons plus de 26 éléments scientifiques indiscutables et concordants.
Ainsi, si cette momie n’est pas celle du bon roi, alors il s’agit, de fait, d’un sosie parfait d’Henri IV dont la tête a été détachée du corps longtemps après la mort à l’aide d’un couteau ou d’un sabre sans précautions, comme déchiquetée dans l’urgence, qui a le même âge, qui date de la même époque, qui a la même dentition exécrable, qui le même grain de beauté bien visible sur des dizaines de portraits et statues, qui a la même cicatrice au-dessus de la lèvre supérieure, qui a le même trou au lobe de l’oreille Henri IV a vécu à la cour des Valois et d’Henri III, rare période de l’histoire où les hommes portaient des boucles d’oreille, qui a été embaumé avec le même produit, rare, qu’utilisait le médecin d’Henri IV le noir d’ivoire présent sur le cou de la momie, qui a été en contact durablement avec le même plomb issu de la même mine que l'on retrouve en même quantité sur les reliques d'Henri IV conservées à Pontoise, et qui comporte des traces de plâtre anciens comme ceux utilisés autrefois pour les masques mortuaires des rois.

Face à tant d’arguments, le doute sur la valeur et la fidélité d’une seule archive contradictoire ne peut que l’emporter.

Ainsi, les 26 preuves scientifiques auxquelles s’ajoutent de nouvelles données historiques recoupées et analysées avec minutie et rigueur durant deux ans d’enquêtes, permettent  d’affirmer que la probabilité pour que cette momie puisse être celle d’Henri IV sont proches, effectivement, de 100%.

Par Stéphane Gabet, Jean-Pierre Babelon, Pierre Belet