Le programme de cinquième sur l'Afrique commenté

A l'occasion de notre dossier consacré au siècle d'or de l'Afrique, Bertrand Hirsch, professeur à l'université Paris-I et spécialiste de l'histoire de la Corne de l'Afrique, commente le programme de cinquième sur l'Afrique.

L’intégration de l’histoire de l’Afrique à l’époque médiévale est une nouveauté judicieuse. Elle va dans le sens d’une histoire plus ouverte sur les mondes non européens cf. le récent Monde au XVe siècle, dirigé par Patrick Boucheron chez Fayard. Elle s’impose d’autant plus à la lecture des réactions, parfois violentes, que ce nouveau programme a suscitées, comme ce texte-pétition qui circule sur le net sous le titre « Clovis, Jeanne d’Arc et Louis XIV à la trappe ! », où l’on peut lire ces phrases ahurissantes : « Cette évocation de l’Afrique précoloniale a le mérite d’ouvrir des horizons et de valoriser les élèves venus des anciennes colonies françaises d’Afrique. Mais  il est à craindre que l’évocation de l’histoire médiévale africaine ne soit qu’un modeste survol. Au détriment de grands faits de notre histoire de France. »

Les auteurs de ces considérations oublient que l’Afrique subsaharienne, loin d’être un espace à la lisière de l’histoire, est probablement le lieu qui montre, au cours des temps, la plus grande variété des sociétés humaines, comme si s’était expérimentée là toute la gamme des possibles, des grandes organisations étatiques aux sociétés segmentaires définies par l’anthropologue Evans-Pritchard, des cultes aux esprits aux religions du livre, des sociétés pastorales aux denses communautés paysannes. L’Afrique est un monde saturé d’histoire [et l’enjeu actuel de son histoire est précisément de comprendre pourquoi et comment l’Europe a rejeté ce continent en dehors de l’histoire, de faire, donc, l’histoire d’un oubli et l’archéologie de nos propres préjugés].

La formulation de ce programme pour les classes de 5e pose cependant une série de questions. Pour commencer, le choix des régions étudiées est pour le moins curieux : trois grands royaumes sahéliens, le Ghana, le Mali, le Songhaï, pensés dans une continuité chronologique. Or cette continuité est une invention des lettrés de Tombouctou exprimée dans leurs histoires, les tarikh, rédigés au milieu du XVIIe siècle et qui leur permet de faire du royaume songhaï l’héritier des deux formations politiques antérieures qui avaient dominé le Sahel occidental[, faisant fi de nombreuses autres sociétés. Il aurait été plus judicieux de prendre le cas du seul Mali le Ghana est très mal connu, le Songhaï ouvre sur une période différente et de proposer d’autres formations politiques : Kanem-Bornou, royaume du Kongo, royaumes d’Éthiopie…

Par ailleurs, le programme propose d’étudier un royaume de l’Afrique australe, le Monomotapa, distinct des cultures liées au Zimbabwé XIIe-milieu du XVe siècle puisqu’il ne se développe qu’à la fin du XVe siècle et que l’on ne peut le comprendre sans faire l’histoire de l’expansion maritime portugaise sur les côtes africaines de l’océan Indien à l’orée du XVIe siècle. Ajoutons que pour ce dernier cas, la littérature scientifique en langue française est maigre. En fait, ce choix est orienté et repose sur un implicite. Ces deux zones Sahel occidental et Monomotapa étaient connues en Europe dès la fin du XVe siècle comme grandes productrices d’un or dont les Portugais essayèrent de détourner le commerce à leur profit. Ce choix est donc, contrairement aux apparences, parfaitement européo centré. L’insistance mise sur les « grands courants d’échange », sur l’Afrique comme productrice d’or et d’esclaves va dans le même sens.

Ensuite, on est frappé par la mise en relation entre d’une part une « civilisation africaine » – avec la recommandation de parler de « sa production artistique » sans plus de commentaires ou de recommandations – et la traite transsaharienne et orientale « avant le XVIe siècle », donc déconnectée de la traite atlantique mais fortement articulée à « la conquête et l’expansion arabo-musulmane en Afrique du Nord et en Afrique orientale » profitons-en pour préciser qu’il n’y a pas de conquête arabo-musulmane en Afrique orientale. Ici les présupposés idéologiques sont évidents : il s’agit de montrer que la traite n’a pas commencé avec la traite atlantique vers l’Europe et les Amériques au XVIe siècle mais qu’il a existé une traite plus ancienne, à destination principalement des pays arabo-musulmans. Ce qui est exact, comme l’a montré Olivier Pétré-Grenouilleau dans son livre Les traites négrières. Essai d’histoire globale, Paris, Gallimard, 2004 ; cependant l’approche historienne, qui est précisément celle qu’a suivie cet auteur, aurait été de présenter une histoire globale de l’esclavage qui ne se réduit pas à l’Afrique, des sociétés esclavagistes pour ne pas donner l’idée que c’est une spécificité des sociétés arabo-musulmanes et de la traite sur un temps long, en insistant sur les différences entre les statuts serviles et entre les types de traites, transsahariennes, orientales et atlantiques et sur leurs répercussions sur les sociétés africaines.

Bref, l’histoire de l’Afrique telle qu’elle est cadrée par ce programme qui « regarde » l’Afrique mais n’essaie pas de la comprendre reste pour l’essentiel une histoire marquée par l’ignorance de ses véritables enjeux et par les préjugés de notre temps. Faisons confiance cependant à l’esprit critique des enseignants pour déjouer ces pièges et éveiller les collégiens à une autre façon d’en faire l’histoire.

Par Bertrand Hirsch